‹ Nouvelles princesses de lettresChapitre 34 sur 49 · Jules Barbier^ éditeur. Le Caire, Afrique · texte numérisé non relu

Jules Barbier^ éditeur. Le Caire, Afrique

une simple et délicieuse femme qui ne pose plus, qui ne rit plus, qui ne pleure plus, qui ne se fâche plus à volonté — mais qui tout bravement dit sa pensée — toute sa pensée et rien que sa pensée. Oh! alors nous eussions eu un volume digne du demi pur chef-d'œuvre! — qu'est la Maison du Péché !.,.

ZÉNAIDE FLELRIOT

« Ma vie dont personne ne connaîtra les vraies épreuves ni les vrais bonheurs, est tout un miracle de grâce. »

(Zénaïde Fleuhiot, 10 nov. 1868.)

Zénaïde Fleuriot, cette signature que nos lèvres d'enfant épelèrent sur des livres à couvertures dorées remplis de belles images, nous remémore les heures déjà lointaines qu'employèrent nos quinze ans à se passionner aux sentimentales histoires qu'une personne munie de ces deux noms, si bizarres qu'ils nous parais-

1. Œuvres : Ouvrages littéraires : Petite Belle. Alix. Deux Bijoux. A V aventure, poésies, 5 vol., chez Lecoffre. Une Parisienne sous la foudre. Notre Capitale Rome, 2 vol., :hez Pion. Mon dernier Livre, 1 vol., chez Oudin. — Ou- ''rages pour la jeunesse, chez Hachette, 42 vol., dont les itres se trouvent partout; ils font partie de la Nouvelle collection à Vusage de la Jeunesse, de la Petite Bibliothèque le la Famille et de la Bibliothèque Rose illustrée. — 22 vo-

saient des pseudonymes, écrivit pour la meilleure joie des jeunes filles et des jeunes gens de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Ah ! que nous étions loin de soupçonner que celle qui, avec autant de tact que d'à propos, prêchait les vertus familiales, avait commencé par être pour son père, pour sa mère, ses frères et ses neveux, une fille, une soîur, une tante si dévouée qu'elle en paraît admirable.

Mais à côté de tant d'ouvrages qui, à cinq ou six exceptions près, sont, pour les définir, du

lûmes à la Librairie Lecoffre (Ce qu'il y a d'assez curieux c'est que les volumes de cette librairie contiennent souvent la suite des histoires qu'édita la Maison Hachette.... Ainsi Alberte qui parut en 1881, est la conclusion de cette Petite Duchesse, qui éditée en 1876, me paraît l'une des œuvres les mieux observées et écrites de cette abondante polygraphe). La Librairie Blériot et Gauthier a enfin imprimé 10 autres romans de Mlle Fleuriot. Une énorme quantité d'articles de causeries n'ont pas été réunis. On voit par ce simple énoncé que je me suis efforcé de rendre aussi bref que possible, à quel point l'activité de Mlle Fleuriot fut considérable..., 80 volumes ne s'éditent point en rêvant, et nos jeunes Princesses de lettres qui, dès le troisième livre, aspirent à la gloire mondiale, devraient prendre exemple sur cette noble précurseuse.... Attendons leur vingt-cinquième tome pour commencer à nous intéresser à leurs efforts — car en vérité, rien n'est si facile que d'écrire un ou deux romans... mettons même dix.... Les difficultés ne commencent qu'au douzième.... Mlle Zénaïde Fleuriol fut l'un des plus beaux exemples de résistance féminine que je connaisse.... Elle et George Sand!... Toutes deux écrivirent comme la Reine Berthe filait... indéfiniment!...

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domaine de la littérature populaire, Mlle Fleuriot a laissé une chose plus rare qu'une réputation artistique : — le souvenir d'une âme loyale qui s'efforça de vivre d'une existence conforme aux dogmes que sa pensée tenait pour l'expression de la vérité. Aussi bien est-ce l'histoire morale de l'esprit plutôt que l'analyse littéraire de l'œuvre de Zénaïde Fleuriot que nous allons esquisser. Si l'on a parlé souventes fois de l'activité littéraire de l'auteur de Bigarette, je ne sache pas que Ton ait tenté cette étude. La copieuse biographie que publia de l'éminente défunte, un reconnaissant neveu^, dont les deuils avaient fait le fils adoptif, est écrite selon la méthode anglaise. Elle expose ce qui fut, cite des centaines de lettres, amasse quantité de matériaux, mais ne prétend point à l'œuvre de psychologie ou de morale. Au lecteur de s'orienter à travers ce dédale, au penseur de réduire en formules une âme dont, pour avoir dissimulé les ombres, ce biographe n'aura pas mis en rehef, les rayons.

« Souvent hélas ! dans la vie,

« On oublie ; « Nous, du moins, n'oublions pas.

« N'oublions pas la charmille,

« Verte grille « Entourant le vieux manoir.

« Notre printemps; c'est l'aurore!...

(Zénaïde FLt:vRior à Claire de Kéréver.)

C'était sur la terre armoricaine, une ancienne lignée de paysans qui, selon la pittoresque expression du vieux poète Philippe de Coulanges, avaient dételé « l'un le matin, Tautre l'après dinée, » et obtenu, aux dix-septième et dix-huitième siècles^ de modestes mais honnêtes état.« de service dans la magistrature et Téglise. Si haut que remonte la généalogie de la famill» Fleuri ot-Rolland, on n'y rencontre que de braves gens. A la Révolution, elle donna quelqucfvictimes, à l'Empire, quelques soldats! sous toupies régimes, elle conserva intact l'héritage d( traditions paternelles. Ces détails ont leur importance — si la loi d'hérédité n'est pas un* chimère — n'est-ce pas un privilège de naîtri de tels parents dans un tel milieu ? N'est-il pis écrit dans l'Exode , que « Dieu fait miséricord» jusqu'à la millième génération à ceux qui l'ai ment et gardent ses commandements. »

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Zénaïde Flouriot vint au monde lo 28 octobre 1829. Elle allait être la Benjamine d'une patriarcale famille de TAncien Régime. Après avoir été brillant fantassin de Tarmée d'italie, le père, vieillissant, était devenu modeste avoué de campagne. De la nombreuse maisonnée qu'il avait élevée, il ne lui restait plus que quatre enfants. Trois frères de Tàge où Ton joue à saute-mouton, et une aînée, une Grande, dont l'expérience remplaçait la mère affaiblie par ces maternités trop rapprochées. Autour d'un foyer dont la modestie ne faisait pas la pauvreté, ce petit monde croissait à Tombre des clochers de la médiévale Saint-Brieuc. Le voyageur qui aura traversé ce mélancolique chef-lieu dont le nom seul, à le traduire, indique quil fut une cité bénie par Diea^ soupçonnera quelle enipreinte mystique laisseront sur les jeunes intelligences qui auront appris à communier sous leurs voûtes, les églises gothiques de ce vieil évôché — quelles habitudes sévères prendront p#ur la vie, ceux dont la jeunesse aura tenté de se divertir parmi les rues dépeuplées, parmi les désertes allées de ces silencieux jardins publics !... Ville de prière et de mort où tout incline l'habitant à la méditation, ville féodale et catholique que l'âge de l'acier n'est point parvenue à rénover et dont l'histoire s'arrête à la guerre des Chouans.

Saint-Brieuc n'a pas comme les cités des côtes la vivante et changeante vastitude de la mer, pour agrandir d'infini l'horizon des paysages et des âmes. C'est la Bretagne des terres intérieures^ la Bretagne glacée et claustrale^ dix mois sur douze ensevelie sous les brumes !

Mais Zénaïde qui, selon les heures, n'étail encore que Zéna ou Zaza, grandissait comme toutes les petites filles. A douze mois^ elle savail sur ses petons, faire le tour d'une table carrée. A trois ans ou trois ans et demie (car le poini reste obscur) on la mettait à l'école. Histoire de s'épargner la garde d'une turbulente dont les manières étaient déplorables. Le jardin d'enfants où « Grande » conduisait sa Benjamine était surtout un jardin de récréations. Une imposante dame Charlemagne le dirigeait avec une autorité que rendait indiscutable la gaule dont sa dextre était armée. Le programme, qui ne restait soumis à aucun contrôle (ô temps heureux!) se bornait à l'étude des prières et de l'alphabet. Tout de suite Zéna se classa parmi les premières ; mais sa conduite laissait à désirer; aussi ses doigts entrèrent-ils en contact avec la terrible baguette de Mme Charlemagne! A vivre avec trois gamins, la fillette avait de la peine à devenir une demoiselle. Garçonnière et vigoureuse, elle ne connaissait de plus grand

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plaisir que de faire l'exercice coiffée d'une casquette^ un manche à balai en guise de fusil, ses jupes troussées en pfintalons de zouave. Ou bien c'étaient sur les arbres du verger, de périlleuses ascensions. Souvent elle aida ses frères à construire une maison d'été, à l'instar du Robinso7i suisse, un livre qu'elle avait dévoré et qui lui mit l'imagination à l'envers, mais auquel elle reprochait, devançant l'heure de la critique littéraire, « de ne pas compter une seule petite fille parmi ses personnages. »

Un tel état de choses ne pouvait durer. Grande prétextant la première communion mit, sans pitié, Mlle Zaza en pension. Par malheur, ce couvent de la Restauration avait des méthodes d'éducation qui rappelaient celles que Meilhac et Halévy prêtent aux précepteurs de leurs opérettes. Une manne de récompenses s'abattait chaque semaine, sur les corsages des élèves. P'^ Prix de modestie, cela signifiait quelque chose dans cette maison-là ! Si la Robinsonne n'avait aucune chance d'y devenir savante, elle pouvait y apprendre du moins les belles manières. L'aînée s'en déclara satisfaite, et lorsqu'au jour de la première communion, elle revit Zénaïde toute rose dans une robe blanche, les cheveux soigneusement nattés, les paupières chastement baissées sous le voile de

point d'esprit, elle s'écria, ravie : « Elle est vraiment angéliquc ! . . . »

De cette époque, datent les premiers succès littéraires. Les couventines l'avaient surnommée « leur petit Bernardin. » Loin d'encourager de telles velléités, « Grande » les contrariai! d'une voix sévère : « Va, tu ferais mieux de coudre ou de broder que de rêver à de pareilles billevesées!... » Le père qui avait conservé de l'épopée impériale, une âme de poète, intervenait : « Laisse tranquille cette petite rêveuse qui ne se fatigue pas de voir couler l'eau et reverdir les arbres ! . . . »

Sur ce, la communiante étant tenue pour en savoir assez, revenait au foyer; « Grande » ajoute qu'elle la fît travailler (on se demande si ce fut à des compotes ou à des tapisseries) et n'oublions pas que Zénaïde prit des leçons de danse. Quoique la demoiselle ne fût pas jolie, sa gaieté était de si bon aloi, qu'en la voyant, en souvenir, étalant dans une valse lente les plis légers d'une robe d'organdi lilas, sa sœur écrira : « Zénaïde était vraiment la reine de ses compagnes par je ne sais quoi d'aimable, de vif et de gracieux qui la distinguait entre toutes. »

Ang-e qui n'est qu'une âme et n'a rien qui tourmente.

Cependant, le père Fleuriot n'était pas avocat

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à dissimuler ses opinions. L'exil des Bourbons, ravènement de Louis-Philippe l'ayant indigné, il le laissa voir et, prompt à l'action, alla jusqu'à accepter une cause dont personne ne se souciait d'assumer la compromettante défense. Conséquence; l'un après l'autre ses clients désertèrent. Si peu de geiLs ont le courage de leurs opinions, que même dans la royaliste et catholique Bretagne, le jour vint où ce catholique et ce royaliste dut vendre sa charge. Par malheur, il n'était pas riche; la Révolution avait dépouillé sa famille. On commença par restreindre le train ; les servantes furent congédiées, le cadet s'engagea, le second s'expatria ; ces économies ne suffisant pas, M. Fleuriot se résigna à hypothéquer; une occasion se présenta, c'était une tentative d'asservissement politique. Sans phrases, il refusa; quoiqu'il sût que la gène installée au foyer n'allait pas tarder à ouvrir la porte à la pauvreté. On conçoit qu'élevée dans un tel milieu Zénaïde Fleuriot soit allée aussi loin dans la voie difficile du perfectionnement moral.

Pour commencer son chemin de croix, dès qu'elle eût compris la situation, elle n'eut qu'une idée : diminuer les charges de l'auteur de ses jours. Un seul moyen se trouvait à sa portée : devenir institutrice. Grâce aux relations de sa

famille, elle trouva à diriger l'éducation de trois fillettes. Ces événements se passaient en 1849. Zénaïde Fleuriot n'avait pas encore vingt ans lorsqu'elle quitta « ses parents et la douce liberté pour aller apprendre de par le monde, la science de la vie. »

Les circonstances ne laissaient pas que d'être toutefois favorables. « M. et Mme deKéréversont parfaits pour moi ; non seulement d'une exquise politesse, mais encore pleins d'affabilité, d'attentions et de prévenances*. » Quelle contrainte cependant pour une Robinsonne! Au lieu de courir, son chapeau à son bras, par les plaines et par les grèves, il fallait demeurer au château et surveiller les études, les jeux de trois matines qui, si bien nées qu'elles fussent, avaient chacune, leurs caprices et leurs défauts. Puis, le soir venu, manquait-on d'un partenaire au jeu de cartes, d'une lectrice pour la gazette, d'un régisseur de charade, sans se faire prier, il convenait d'accourir, la bouche en cœur. Enfin et surtout restait la question capitale, les leço7îs. Enseigner ce que l'on ignore ne paraît pas à portée d'un chacun.

« Je me sens — écrit Zénaïde à sa sœur — un peu gênée devant mes élèves ; elles sont trop

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