Lettre à sa sœur du 2 mars
MADEMOISELLE ZÉNAIDE FLEURIOT 219
une fois les fillettes couchées, pour peu que M. et Mme de Kéréver consentissent à se passer de leur partenaire, Zénaïde, de préférence à Touvrage d'aiguille, ouvrait un buvard et écrivait sur ses genoux, au coin de la cheminée, tantôt des vers, tantôt de laprose, comme celalui chantait, sans songer à imiter ni à satisfaire aucun m îître. Mais ses trois élèves, luronnes qui ne mordaient pas aux Belles-Lettres, après s'être livrées au pillage des portefeuilles de leur institutrice, revenaient le lendemain matin, triomphantes, déclamant à plein gosier, odes et épisodes!... Qui restait alors toute décontenancée, c'était la pauvre Zénaïde!... Mais Mme de Kéréver se hâtait de ramener le soleil en déclarant qu'écrire des poésies restait « un passe-temps très innocent. »
Donc, Mlle Fleuriot possédait une disposition naturelle à romancer les incidents de l'existence. Ce fut ainsi qu'elle composa cinq ou six manuscrits importants — par le nombre de leurs pages tout au moins. L'ambition lui vint ensuite ; des amis l'encouragèrent; sa réputation s'ébauchait.... Puisqu'elle avait tant de peine ànouer les deux bouts, ne pouvait-elle essayer de gagner un peu de superflu avec sa plume? A u- (laces fortuna juvat. Elle envoya une nouvelle au concours d'une revue lyonnaise. Et voilà que
son travail fut couronné. « Grande » n'en revenait pas. Pauvre vieille fille qui ne sortait des lessives que pour entrer dans les conserves. Elle eût donné tous les sonnets aux étoiles et aux planètes de l'anthologie pour ce délicieux mets breton qui s'appelle une crème à la lune. Sans cela elle n'eût pu refuser de trouver des vers dans ce genre, d'une mélodie et d'une image charmantes :
La Bretagne est pour moi, ce qu'est au voyageur, Le toit hospitalier où ses membres reposent.... Et c'est avec amour que mes regards se posent Sur son sol émaillé de bruyères en fleur, Sur ses clochers à jour aimés du laboureur. Sur ses prés verdoyants que des ruisseaux arrosent.
Encouragée* Zénaïde se hasarda à proposer ses meilleures nouvelles à un éditeur dont elle ne savait que trois particularités : le nom, l'adresse et qu'il publiait les livres de ses auteurs
1. Plus tard dans son recueil à l'Aventure (1 vol., Lecofîre, éditeur, Paris 1870) Mlle Fleuriot, en réimprimant cette pièce, l'a heureusement corrigée; le texte cité est celui que couronna en 1858 la, France littéraire de Lyon, Voici, à titre de curiosité, la version définitive :
Mon pays est pour moi, ce qu'est au voyageur, Le toit hospitalier où ses membres reposent, Et c'est avec amour que mes regards se posent, Sur ses clochers à jour, sur ses genêts en fleurs, Sur ses sombres menhirs, tout empreints de terreur. Sur ses prés verdoyants que des ruisseaux arrosent.
MADEMOISELLE ZÉNAIDE FLEURIOT 221
préférés. Si ce fut un beau jour à Château-Billy, que celui où arriva la réponse favorable, c'en fut un plus beau encore, lorsque, quelques mois plus tard, l'institutrice reçut les premiers exemplaires des Souvenirs d'une Douairièrey imprimés par les soins de la librairie Ambroise Bray. Sollicité par Vauthoress, le critique Nettement fit un article favorable et accepta un court roman poui* la Semaine des familles. Ainsi fut inaugurée une collaboration de trente années, qui devint même si abondante que la signature de Zénaïde Fleuriot finit par paraître un pseudonyme commun à plusieurs rédactrices.
Désormais ce n'est pas moins de trois et quatre volumes qu'elle publiera cliaque hiver; le succès encouragera la bonne volonté de Téditeur. Décidément la carrière littéraire était, il y a cinquante ans, moins encombrée qu'aujourd'hui. Mieux vaut en aviser les institutrices auxquelles ces lignes pourraient inspy'er de fallacieuses illusions. Les éditeurs de 1911 n'acceptent plus de manuscrits dans de telles conditions, et l'établissement d'une collaboration régulière, à n'importe quel périodique, comporte plus de démarches et de protections ! . . .
Cependant, le temps passait. Il fallait qu'elle considérât ses élèves, grandes demoiselles, main-
tenant, pour réaliser qu'elle était depuis dix ans chez les Kéréver. Chacun la traitait alors en amie* plutôt qu'en employée. L'éducation des troiiS sœurs terminée — car dans la Bretagne de 1850,i rinstruction des héritières n'était à beaucoup près pas aussi complète que celle des filles de concierge d'aujourd'hui — personne au chk^ teau ne voulut entendre parler de séparation^ De son côté, en dehors de la question reconnaissance, toute à SOS romans présents ou futurs, Mlle Fleuriot redoutait de s'en aller dans un autre milieu, recommencer de nouvelles expériences. Zénaïde resta donc au château à titre de dame de compagnie. Et dès lors, comme l'écrivit Mlle Claire de Kéréver, « si elle voya-w gea quelquefois, au retour, elle retrouva sa chambre toujours libre et l'affection des châ telains toujours la même. »
En effet, la débutante n'eut rien de plus pressa que d'aller rendre visite à ses éditeurs. Cette Bretonne tombait en pleine féerie impériale (( Que cette ville est étourdissante ! On y voit autant de tournure)^ ridicules que de costumes extravagants ; on n'a pas idée de choses sem^, blables ! » (Songez que c'était l'âge des crino lincs, des châles de l'Inde et des ombrelles mai quises!...) « Il y a des chapeaux à faire éclater de rire, auprès desquels mes coiffures les plus
il-,
MADEMOISELLE ZÉNAIDE FLEURIOÏ 223
antiques seraient des bijouxM... » L'agitation des rues la stupéfiait : « Nous avons visité la Bourse ; on se croirait dans un temple plein de fous furieux. Nous nous sommes promenés Z?o wlevard Sébastopol; cela fait d'abord mal aux yeux, car les voitures se suivent et ne se ressemblent pas; j'ai les pieds qui me cuisent et je suis horriblement fatiguée*. » D'autres déboires l'attendaient au logis ; les caméristes parisiennes ont la main frivole : un couteau, un parapluie, un porte-monnaie contenant quinze francs et un mètre de beau cachemire disparurent. « Je dépense un argent fou!.. » soupirait l'inslitutrice. A la fin, il fallut sévir; la servante dut être remerciée.
Zénaïde se résignait à suivre un cours de la femme d'un rare mérite que fut iMme Pape- Carpentier. Il fallait une certaine énergie pour compléter son éducation à trente ans passés. Cependant, quoique ses journées semblassent remplies et que chacun sïngéniàt f, distraire ses soirées, en la conduisant qui à la chapelle des frères lazaristes où prêchait certain évoque de La Rochelle lequel « se destinait au martyre, » qui au Théâtre Italien où chantait La Patti