Lettres du 2 février 1874 et du 18 août
MADEMOISELLE ZÉNAIDE FLELRIOT 259
Le lecteur équitable ne doit se poser donc que deux questions : les romans de Mlle Fleuriot sont-ils amusants? — et sont-ils bienfaisants? V la première de ces demandes, chacun répondra, oui. Cet écrivain possédait le don d'observer et de décrire la vie. Différente des moralistes qui, à force de s'intéresser aux idées, finissent par ne plus apercevoir la réalité, Mlle Fleuriot en arrivait à tellement se passionner pour les petits personnages agissant sous ses yeux, qu'elle se lançait à l'étourdie dans le récit d'aventures saugrenues. Le curieux s'amusera à relever dans ces romans bourrés de sages intentions, maintes silhouettes de mères évaporées, de caméristes coquettes, et d'enfants
|; terribles, que l'écrivain n'a pas su se retenir de rendre plus séduisants que ne le comportait sa mission apostolique.
En dépit du Tiers-Ordre, cette brave fille conservait l'esprit le plus humoristique du
\ monde. Qu'elle se soit efforcée de corriger ce
' que sa vision de l'existence présentait de satirique, nul ne saurait l'affirmer. Elle dut se rendre compte de devoir à ce don de gaieté son
\ succès. . . . Sans exagération Mlle Fleuriot excellait à décrire les vaudevilles de l'existence. Le début de M. Nostradamus^ le commencement de la Petite Duchesse — car chez elle, c'est tou-
jours le dénouement qui fléchit — contiennent des chapitres d'une irrésistible alacrité. Avec quelques parti pris de moins, Mlle Fleuriot au lieu d'être une conteuse pour enfants, fut devenue l'une des bonnes romancières du xix^ siècle. S'il lui manquait ce qui s'acquiert, le métier, elle avait ce qui ne s'enseigne point, l'originalité. Au début, Zénaïde ne songeait poin à écrire pour la jeunesse; elle n'y est venm que vers la quarantaine, sur les instances de son éditeur Hachette, et l'on peut même se demander jusqu'à quel point ce dernier ! . . . Ei tout cas, c'est à cette intention que nous devon les trois volumes du Clan des têtes chaudes (1( T s 'intitulant au Galadoc et le 3^ Bengale les trois volumes à^^ Raoul Daubry (le l^"" s'in titulant le Petit chef de famille et le 2^ Plu^ tard) et la série de Tranquille et Tourbillon et celle de Gildas V intraitable et d'autres li vres d'une belle humeur entrainante mais qui précisément, parce qu'ils décrivent trop la vie risquent dans leurs pages sérieuses de reste au-dessus de la portée des jeunes, et qui parc qu'ils demeurent d'une forme plus spirituell que sentimentale, rendront les espiègleries pli! attrayantes que les leçons de morale en actioii
Si j'avais eu le plaisir de rencontrer Zénaïd ! Fleuriot, je l'eusse épouvantée, en lui narrai
MADEMOISELLE ZÉNAIDE FLEURIOT 261
qu'en mon jeune âge, certain vieil oncle, dont la sagesse était aussi rigide que le col, me surprenant Cadette entre les mains, jetant le livre au feu, me déclara un garçon perdu. Les treize petits volants de la fameuse robe rose et le jeu de cartes dans les souliers lui paraissaient le comble de l'impudicité. Ce digne vieillard avait pourtant été marié et môme deux fois, légitimement, ce qui est bien plus inconvenant. La vie ne lui avait donc rien enseigné!... S'il était encore de ce monde, je lui concéderais que le vrai public de Mlle Fleuriot, ce ne sont ni les enfants, ni même les jeunes filles et les jeunes gens. Il ne faut pas, sur la foi des catalogues, déclarer ces livres insupportables pour ceux qui ont plus de quinze ans. Tentez une expérience; ouvrez Mandarine, cette agreste idylle bretonne, ou la Petite Duchesse, cette véridique aventure parisienne, ou surtout ce Cœur Muet qui, dans son genre, est un chef-d'œuvre ^ Vous
1. Il m'a paru qu'il y aurait intérêt à donner en note l'analyse de ce roman. Je l'emprunte, afin de montrer précisément que ces livres sont susceptibles de captiver d'autres catégories de lecteurs que celles pour lesquelles ils furent composés — à la lettre amicale d'un vieux professeur de philosophie. C'était une expérience littéraire que j'avais tentée, en priant ce vénérable ami de lire Cœur muet et de m'en écrire son opinion. Voici sa réponse :
« Dans ce volume de trois cent soixante-quatorze pages in-8 (avec dessins dont quelques-uns passables, quelques
irez jusqu'à la dernière page ; ces histoires sans prétentions renferment autant d'observations d'analyses que bien des romans fameux par leurs prétentions. Si mon oncle si sévère
autres — et c'est la majorité — détestables), Vauthoress nous conte l'arrivée en 75, au bourg de Créchguédoc, en pleine Bretagne, d'une misérable roulotte, titubante parmi les ornières, sous la tristesse d'un jour de pluie. C'est dans ce méchant appareil, traîné par le fidèle Bayard, que M. de Bonigan avec sa femme et ses enfants erre de foire en foire, de village en village. Comme l'escargot, il emporte avec soi, toute sa fortune. Hormis cette voiture et ce qu'elle contient, il ne possède rien, mais rien, dans le vrai sens du mot. Cependant, le ronlottier ne tarit pas en récits sur ses anciens jours de splendeur. Il tient à faire savoir qu'il a été riche, qu'il a possédé des châteaux ailleurs qu'en Espagne. De son côté, Mme de Bonigan qui fut jolie, a été élevée aux Ursulines, en demoiselle de bonne compagnie qu'elle était. Mais hélas les malheurs se sont acharnés sur ce couple imprévoyant; on a dû vendre, vendre tout, et le jour est venu où il n'est plus resté que la misère et les enfants. Alors après avoir tenté de fâcheuses spéculations, M. de Bonigan a demandé à la bouteille de non moins fâcheuses consolations. De son côté, Mme de Bonigan devenait fort légère — ne s'était-elle point mariée en coup de tête, contre la volonté de sa famille? — Ces tristes conditions n'ont rien enlevé à M. de Bonigan de sa vanité aristocratique. Il se refuse, malgré sa roulotte, à se laisser traiter en forain. Artiste, il l'est jusque dans la moelle des os, du moins il le dit du soir au matin — et s'il lui arrive, pour vivre, d'établir des Tirs et Jeux divers, qu'importe ? la grande affaire de sa vie, c'est la photographie. Artiste photographe, voilà qui sonne mieux et à deux francs le portrait, s'il vous plaît !...
« Sur ce, la roulotte est dételée, la baraque tant bien que mal, dressée. Beaucoup d'histoires et de déboires sans importance. On n'est pas méchant à Créchguédoc ; on y est
MADEMOISELLE ZÉNAIDE FLEURIOT 2G3
(Pécaire!...) avait su que riiistoricnne de la robe aux treize petits volants appartenait au Tiers-Ordre des Anxiliatrices du Purgatoire, il en aurait eu une syncope. Ce qui le retenait
même charitable, mais à la manière des paysans. Cependant, M. de Bonig-an ne plaît qu'à demi ; ce photog^raphe manqué abuse du droit qu'ont les artistes d'être bavard; on le blâme d'oublier sa famille pour aller gaspiller au cabaret le peu qu'il gagne. Pendant qu'il s'enfile des litres sur des petits verres et des petits verres sur des litres, ses pauvres enfants, Casimir, Césarine, Raymonde, Arthur et Octave, pleurent de faim et sa femme malade manque des premiers soins nécessaires. Elle finit par en mourir. A cette nouvelle, le bourg s'émeut. La fille d'un gros propriétaire, Mlle Geneviève Duvallier, vient en personne apporter des secours aux forains. Elle avait distingué déjà la petite Raymonde, dont le visage d'ange, lui rappelait sans qu'elle put préciser ses souvenirs, un autre visage d'ange qu'elle avait, lui semblait-il, beaucoup connu et beaucoup aimé autrefois.
« Mais un soir que plus altéré que de coutume, M. do Bonigan s'était attardé au cabaret, sa stupéfaction n'est pas petite en débouchant, cahin, caha, sur la grand'place, de trouver la voiture envolée. Las d'attendre le retour de l'ivrogne, Casimir, en futur chef de famille, avait, en effet, plié bagages, attelé Bayard et fouette cocher, en avant vers un autre gîte !... Le soulard, les deux cadettes sur les bras, ne sait que faire. Avec la demi-conscience d^ses actes, il se résigne à emprunter une brouette. Mais aura-t-il la persévérance de rattraper le fuyard ? Après avoir maladroitement installé sur la paille, les fillettes endormies, il essaie de se mettre en route. L'air de la nuit ne le dégrisant toujours pas, il zigzague au clair de lune sur la route déserte, un tour de roue par ci, un tour de roue par là, c'est merveille que toute la compagnie n'aille point choir dans le fossé. La petite Raymonde y glisse pourtant, si prestement que le père n'y voit goutte et que l'enfant ne
d'apprécier ces livres, c'était une question de méthode. Il en était encore pour les choses graves dites gravement. Avec la pratique de la jeunesse que lui donnait sa vie mêlée, l'hiver,
s'en réveille même pas. On peut jug-er de la stupéfaction, lorsque Casimir ayant été enfin rejoint^ la cadette ne se retrouve plus. Recherches ni démarches, rien n'y fait. Raymonde a disparu; le buveur, mais un peu tard, jure qu'on ne le reprendra plus à boire ; il faudra qu'il s'y résigne. — M. de Bonigan n'a plus que trois enfants.
« Dans le fossé où nous l'avons laissée endormie, la pauvre petite avait été ramassée par un nommé Benoît (dit le Benêt), homme de ferme chez les Duvallier et ce Benêt va devenir le héros de l'aventure. Ame obscure dont les rares pensées ne sont traduites que par monosyllabes, ce Benêt qui, jusqu'à ce jour, n'a jamais su qu'il possédait un cœur susceptible de s'émouvoir (de là sans doute le titre de Cœur muet) éprouve à la vue de la chère mignonne un sentiment nouveau. Sans prendre conseil de personne, il se hâte d'emporter l'orpheline dans la cuisine abandonnée où il vivait en la seule compagnie d'un vieux cheval et là, avec des sollicitudes et des attentions de chaque heure, il la soigne comme jamais père nourricier n'a soigné sa Benjamine. Le chapitre est original ; les détails en semblent véridiques ; Mlle Fleuriot a captivé le lecteur; elle saura dorénavant le retenir. Raymonde grandit en sagesse et en grâce; Mlle Duvallier projette de lui faire donner une bonne éducation. Par malheur, Geneviève a un frère, le plus charmant garçon d'ailleurs. Après s'être comme les autres intéressé à cette enfant perdue, dont la grâce conquérait tous les cœurs, Augustin, sans s'en rendre un compte exact,— mais sa sœur plus expérimentée, le discerne avec effroi — commence à donner à son intérêt une forme plus égoïste. Il en est temps; Raymonde doit s'éloigner. Geneviève redoute que cette amitié ne se métamorphose en un sentiment plus tendre; l'intruse ira achever son éducation au> Ursulines. C'est Benêt qui paiera et une somme assez ron-
MADEMOISELLE ZÉNAIDE FLEURIOT 265
au clan des têtes folles de TEcolc professionnelle, l'été, aux cinq neveux intraitables, Zénaïde estimait que les choses graves n'étaient entendues qu'à condition d'être dites avec gaîlé.
delette, ma parole. De son côté Tétudiant est retourné poursuivre ses études à l'Université. Il faut les vacances pour que tout ce petit monde se retrouve. On ne saurait dire si la vertu chez Raymonde l'emporte sur la beauté, c'est une créature d'élite et naturellement Augustin n'a de regards, de pensées que pour elle — son cœur d'homme est blessé. Mais les Duvallier repoussent avec horreur le projet d'une telle mésalliance !...
« Par bonheur, le roman comme la nature n'est jamais à bout de ressources. Ne voilà-t-il pas que les Duvallier traversent à leur tour des mois de misère? Leurs propriétés hypothéquées, ils ne savent comment faire face à leurs engagements. Déjà les créanciers les traquent; une vente semble imminente; l'agent de cette persécution est un roublard de campagne, prétendant évincé à la main de Geneviève et qui, pour se venger, a racheté toutes les créances et va sévir (ajoutons qu'il est naturellement député, les députés ayant toujours été les boucs émissaires de la littérature parisienne). Mais ne voilà-t-il pas aussi que Raymonde reçoit à point voulu un splendide héritage et qu'avec son bon cœur, elle en fait un non moins splendide usage; elle rachètera en sous-main les propriétés des Duvallier et se donnera le plaisir de les rendre à ceux qui furent ses bienfaiteurs. Son mariage avec Augustin ne soulè^'e donc plus de difficultés. Il n'y a que M. de Bonigan père qui renite encore ; Augustin ne lui paraît pas d'une naissance égale à celle de sa fille. Il finira par céder. Mais quoique ses enfants offrent de l'héberger, il n'en préfère pas moins reprendre sa vie nomade; seulement, maintenant que sa famille est élevée, négligeant les campagnes, il n'honorera plus de sa roulotte, que les capitales. Sur ces entrefaites, Geneviève a découvert que Raymonde était la fille d'une de ses plus anciennes compagnes aux Ursulines, qu'un dé-
Toujours Fhistoiro de la pilule; pour la fair, avaler, il faut la dorer. Mlle Fleuriot fut une excellente pharmacienne littéraire! 1
Cependant les années commençaient à peser aux épaules caduques de Tante Zoi s eau. En 87, pour la première fois, elle connut l'épreuve de la maladie. Or sa modeste fortune lui interdisait tout projet de retraite. « J'ai eu les dettes de mon père à payer, ma mère et ma sœur à soutenir, mes neveux à faire élever... c'était beaucoup, c'était trop. Mais la partie est engagée. Dieu veuille que je puisse aller jusqu'au bout. » Malgré des troubles cardiaques, elle persista. Mais ceux qui l'approchaient, la voyant chaque saison plus courbée, comprenaient.
plorable mariage lui avait fait perdre de vue. Tout finit pour le mieux dans le meilleur des mondes; Raymonde et Augustin s'adorent et sont assez riches pour pouvoir passer leurs journées à se le répéter. Les Duvallier ont de nouveau la satisfaction de se savoir maîtres chez eux. Quant à Benêt, au brave Benêt, ce n'est pas le plus malheureux de la compagnie. Comme il ne doit plus quitter la Tour des Templiers, rien ne manque à son bonheur. Et il n'est pas jusqu'à la tour elle-même qui n'obtienne sa récompense d'avoir fait si bonne figure dans une si belle histoire — des archéologues s'avisent de la tenir tout à coup pour l'un des plus beaux monuments de France et de Navarre !...
« Telle est la trop longue analyse d'un roman qui ne laisse pas que d'être lui aussi un peu long. Aventures et personnages s'y succèdent et s'y confondent dans un bea.u désordre qui ne semble pas toujours un effet de l'art. Les buissons masquent souvent la montagne. Pourtant l'auteur
MADEMOISELLE ZÉNAIDE FLEURIOT !267
Quelques hivers passèrent. Zénaïde s'inquiétait. Il y avait l'insoluble question d'argent ! . . . Mais cette chrétienne suivit le conseil des Evangiles^ elle confia ses angoisses à Dieu et Dieu la prit une nuit de décembre ; le 13 de Tannée 90. Le 12 encore, elle avait au matin, écrit sa tache quotidienne, fait l'après-midi, quelques démarches charitables. Se sentant fatiguée, la vieille demoiselle s'était couchée de bonne heure. Elle ne devait pas se relever: sa domestique, en venant ouvrir les persiennes, la trouva agonisante, sans parole, sans conscience, la congestion 1 ayant atteinte à la fois au cœur, à la tète et aux poumons.
Entre les bras de sa mère spirituelle, la reli-
sait conter quoiqu'il semble inattentif aux répétitions — il a de la vivacité, de l'humour, le don de la larme et celui du sourire. Comme toute femme vraiment femme, Mlle Fleuriot dévide avec agilité son écheveau. Il est à remarquer que ses personnages, moralement parlant, ne progressent pas; ce sont des silhouettes plutôt que des portraits, l'action de la vie ne s'exerce que faiblement sur leur mentalité. Seul peut-être Benêt et encore"?,.. Mais l^ille Fleuriot a-t-elle tiré de ce caractère original tout TefTet qu'en eût obtenu un écrivain plus profond? En somme, lecture qui
repose et délasse
« A tourner les pages de Cœur muet, les heures s'enfuient. Parfois l'émotion vous gagne, mais c'est une émotion légère, et l'on peut être certain de passer la nuit sans cauchemar.... Je suis charmé d'avoir fait la connaissance de ce livre. »
{Lettre de M. David Tissot, du 1 2 février 1899.)
gieuse Marie, Zénaïde Ficuriot, deux heures plus tard, partait de ce monde. Quelques vers qu'elle consacrait à la douceur de mourir reviennent à la mémoire :
Mourir c'est déployer librement ses deux ailes ; C'est planer au-dessus de ce terrestre enfer. C'est ouvrir son regard aux clartés éternelles Après qu'on a vécu, c'est-à-dire souffert !...
Selon ses dernières volontés, sous le blanc linceul réservé aux vierges, son corps fut ramené en Bretagne et enterré dans le granit, au sommet du cimetière battu par les vagues de l'Océan, de Locmariaquer.