CHAPITRE DEUXIÈME
Tacite a dit, dans une phrase célèbre, que l’imagination transfigure tout ce qu’on ne connaît pas et le fait paraître merveilleux : Omne ignotum pro magnifico est^ \ Ovide prétend, au contraire, qu’on ne peut pas désirer ce qu’on ignore : Jgnoti nulla eupido et, quoiqu’ils semblent se contredire, je crois que tous les deux ont raison. L’inconnu produit sur nous, selon la diversité de nos natures, des effets opposés: il y a des gens qu’il attire, il y en a qu’il repousse. Nous le voyons bien par ce qui arrive à propos des Étrusques. Beaucoup de savants trouvent une sorte d’attrait irritant dans l’obscurité même qui couvre les origines de ce peuple, dans le peu que nous savons de son histoire, dans l’impossibilité où nous sommes jusqu’ici de comprendre sa langue. Ce sont des énigmes qu’ils tiennent à déchiffrer, et ils le désirent avec tant de passion que Tinsuccès les excite au lieu de les décourager : moins ils arrivent à connaître et plus ils cherchent à savoir. D’autres prennent beaucoup plus aisément leur parti d’ignorer; ils soupçonnent même que, dans cette civilisation qui s’obstine à ne pas se laisser deviner, il n’y avait rien
1, Agric., 30. — 2. Ars am.^ ni 397.
qui méritât d’être connu. Aussi ne larissent-ils pas de sarcasmes sur la sotte curiosité de ces pauvres érudits qui prennent plaisir à errer parmi les ténèbres, qui perdent leur peine et leur temps à essayer de résoudre des problèmes insolubles^.
Je suis, je l’avoue, du côté des curieux. Leur obstination, quoiqu’elle n’ait pas été toujours heureuse, ne me paraît pas ridicule. Je comprends qu’on se résigne difficilement à ignorer le passé d’un peuple qui a tenu une place importante parmi les nations antiques. Quand je vois, dans un musée, les beaux ouvrages qui nous restent des Étrusques, je suis saisi d’un désir ardent de savoir ce qu’étaient ceux qui les ont faits. Je ne puis passer avec indifférence auprès de ces grandes statues de pierre ou de terre cuite, étendues sur leurs sarcophages et appuyées sur le coude, qui semblent regarder les visiteurs. Elles sont si vraies, si vivantes, que j’ai toujours envie de m’arrêter devant elles, de les interroger sur leur histoire et de leur demander leur secret.
Si ce secret a été si bien gardé, s’il est si difficile de connaître ce peuple étrange et obscur, ce n’est pas que, comme tant d’autres, il ait disparu tout entier. Il y en a fort peu, au contraire, dont il reste autant de souvenirs. Ce qu’on a tiré depuis trois
1. M. Mommsen est un de ces railleurs et des plus impitoyables. Au début de son Ilisloire romaine, il plaisante les gens qui entassent les hypothèses à propos des Étrusques et de leur origine. « 1 es archéologues, dit-il, ont la manie de chercher avec passion ce qu’on ne peut savoir et ce qui ne vaut pas la peine d’étre connu. » Puis il les compare à ces sots grammairiens de l’antiquité à qui Tibère demandait, pour so moquer d’eux, « qui fut la mère d’Ilécube » !
siècles de ses nécropoles est incroyable ; les musées du monde entier sont remplis de ses dépouilles; il les a tous fournis d’objets précieux de toute sorte, et la moisson est loin d’être épuisée! Le Louvre possédait déjà beaucoup de vases peints qu’il tenait des libéralités de Caylus, de Forbin et d’autres amateurs éclairés, de l’acquisition des cabinets de MM. Durand et Tôchon, et il pouvait passer pour un des musées les plus riches en antiquités étrusques, lorsqu’en 1862, par l’intermédiaire de M. Léon Renier, l’État acquit la collection Gampana, qui fit plus que doubler ses richesses. Elle contenait des vases, des peintures, des bijoux de la plus grande valeur et un ensemble merveilleux de terres cuites qui provenaient en général de la Campanie et de l’Étrurie. Rien qu’avec ce qu’on avait trouvé dans les tombes de l’antique Cœre on a rempli trois grandes salles. On peut donc, sans sortir de Paris, en visitant les galeries du Louvre, se faire quelque idée de cette civilisation si mal connue. C’est un voyage qui est à la portée de tout le monde et dont tout le monde tirera beaucoup de profit.
Il est sûr pourtant qu’il vaut mieux aller voir les Étrusques chez eux et que c’est le meilleur moyen de les étudier. Ces mille objets que nous regardons avec curiosité dans les vitrines d’un musée sont bien plus curieux encore et deviennent plus instructifs quand on les retrouve à leur place. On en sait alors la destination, on en comprend mieux le caractère. Parmi les villes étrusques, il y en a peu qui aient conservé autant de souvenirs de leur glorieux passé que Corneto, l’ancienne ïarquinies; c’est là qu’il
faut aller si Ton veut connaître sur place la vieille Étrurie. Non seulement cette ville possède un plus grand nombre de monuments antiques que les autres, mais nous avons ici l’avantage que ces monuments ont été étudiés par des savants distingués, surtou* par M. Helbig, l’ancien directeur de l’Institut archéologique de Rome, qui nous a déjà aidés à connaîlre les peintures de Pompéi Je ne vois rien de mieux à faire que de me servir des travaux de M. Ilelbig, de me mettre, pour ainsi dire, à sa suite, et de visiter les tombes de Corneto avec lui.
Comment Tarquinies a disparu. — Corneto. — Ce qui reste à Corneto du moyen âge et de la Renaissance. — Les tombes étrusques. — Aspect général.
C’était autrefois un voyage pénible que de parcourir l’Étrurie maritime ; il fallait être très curieux et assez hardi pour se hasarder dans ces réglons peu saines et mal habitées. Aujourd’hui rien n’est plus facile. Un chemin de fer fort intéressant longe le littoral de la Méditerranée depuis Gênes jusqu’à Palo, et, comme cette route est la plus courte pour aller de Turin à Rome, elle est très fréquentée. Il est vrai qu’on ne songe guère à s’arrêter aux stations inter-
1. Voy. Promenades archéologiques, p. 318 et sq. Les travaux de M. lielbig sur les peintures de Corneto sont contenus surtout dans les Annales de V Institut de correspondance archéologique.
médiaires, et que ce qu’on voit de la Marernme toscane, dans cette course rapide, ne donne pas le désir Je la visiter de plus près. On a tort pourtant de ne pas le faire, et le voyageur qui s’arrêterait à Corneto pour y rester au moins une journée entière n’aurait pas à se plaindre d’avoir perdu son temps.
Corneto est situé entre Orbetello et Civita-Vecchia. C’est aujourd’hui une petite ville de quelques milliers d’habitants, perchée sur une hauteur verdoyante, et qui d’en bas frappe les yeux par la multitude de ses tourelles. On n’y arrive pas sans quelque fatigue; la côte est rude à monter, mais une fois qu’on est parvenu au sommet, la vue dont on jouit dédommage de la peine qu’on s’est donnée. On a devant soi la mer, avec le Monte Argentaro^ qui de loin semble jeté au milieu des flots. Si l’on se retourne du côté des terres, on voit une petite rivière, la Marta, s’enfoncer dans la vallée au milieu des arbres. En face, une colline s’étend parallèlement à celle sur laquelle est bâtie Corneto. Elles ne sont séparées entre elles que par une petite plaine riante et fertile; puis, après quelques kilomètres, elles se rapprochent en s’abaissant, et finissent par se rejoindre de manière à former une sorte de demi-cercle. Corneto occupe l’extrémité de celle qui est la plus rapprochée de la mer; ïarquinies était bâtie sur l’autre, juste en face de Corneto.
Tarquinies était une des plus grandes cités et des plus importantes de l’Étrurie. Son mur d’enceinte avait huit kilomètres de tour. C’est là, dit-on, qu’au premier siècle de Rome, le Corinthien Démarate vint s’établir, apportant toutes ses richesses, et amenant, avec sa famille et ses clients, quelques-uns des ar-
tistes distingués de la Grèce. Quand la guerre éclata entre l’Étrurie et les Romains, c’est Tarquinies surtout qui en soutint le poids. Ses habitants défendirent courageusement leur indépendance, et Rome ne put tout à fait la soumettre qu’après avoir massacré à la fois toute son aristocratie. En perdant sa liberté elle dut perdre beaucoup de son importance. Cependant Cicéron l’appelle encore « une ville très florissante^ ». Comment s’est-il fait qu’elle ait disparu plus tard tout entière pour revivre à un autre endroit et sous un autre nom ? Nous ne le savons que fort imparfaitement; mais ces sortes de vicissitudes paraissent être dans les destinées des villes étrusques : elles ont eu des fortunes très diverses, et il y en a plusieurs auxquelles il est arrivé de mourir et de renaître. On se l’explique quand on songe au pays qui les entoure; ce pays est à la fois attrayant et redoutable, fertile et empesté : c’est la Maremme
Dilettevole rnolto e poco sana,
comme dit un poète du quatorzième siècle. Elle n’a pas l’air désolé de la campagne romaine, quoiqu’elle soit aussi terrible à habiter. La végétation y est vigoureuse dans les plaines; les collines sont couvertes de bois de chênes-liège, de lentisques, de caroubiers. (( Combien de fois, dit M. Noël des Vergers, cherchant sous la végétation luxuriante des forêts les traces de la nation mystérieuse qui peupla ces déserts, et trouvant tant de preuves de son séjour, ne me