De Rep.y ii
suis-je pas pris à douter que ces bois parfumés, ces pâturages, cet air doux et tiède puissent recéler les maladies et la mort ! Il fallait, pour me convaincre, la rencontre fortuite de quelques rares habitants, dont les traits amaigris, les yeux mornes, le teint jaune, le ventre ballonné, disent toutes les souffrances mieux que ne saurait le faire le récil le plus éloquent ^ » Pour rendre ce pays habitable, il fallait d’abord l’assainir; les Étrusques l’avaient fait. Il n’y a pas de doute qu’ils n’eussent desséché les marais, donné un meilleur écoulement aux rivières. Pline l’Ancien admire les travaux hydrauliques qu’ils avaient accomplis dans les plaines du Pô, pendant qu’ils en étaient les maîtres. Ils avaient dû faire encore davantage pour le pays même qui était leur berceau et le centre de leur domination. On peut supposer aussi qu’ils y avaient creusé de ces grands canaux de drainage qu’on rencontre partout dans les environs de Rome, et qui, suivant l’expression d’un observateur sagace, font ressembler tout le bassin du Tibre et les pentes inférieures du massif du mont Albain à une gigantesque garenne ^ Mais ces travaux, par leur nature même, sont délicats et fragiles. On
1. Noël des Vergers, VEtrurie et les Étrusques, I, p. 2. — 2. Ces petits tunnels, qui ont en général 1“,50 de haut et qui s’étendent quelquefois pendant plusieurs kilomètres, sont connus depuis longtemps. Ils sont si nombreux dans la campagne romaine, qu’il était difficile qu’on ne les remarquât pas ; mais on n’en soupçonnait pas la destination. On s’accorde à croire aujourd’hui qu’ils formaient une sorte de drainage destine à écouler l’humidité du sol et à combattre la malaria. On peut consulter à ce sujet les travaux de M. Thomas! Grudeli, directeur de l’Institut anatomique et physiologique de
ne dompte la nature qu’à la condition de lutter sans cesse contre elle; dès qu’on se relâche un moment, elle reprend tout son empire. Quelques années de négligence suffisent pour perdre le fruit de plusieurs siècles d’efforts; les canaux s’engorgent, les étangs se remplissent et les miasmes recommencent à empester l’air. Au dix-huitième siècle, les descendants des grands Médicis ayant cessé d’encourager les travaux entrepris par leurs ancêtres pour assainir les environs du lac Castiglione, et laissé s’obstruer le fosso di navigazione qui reliait ce lac à une rivière voisine, on remarqua qu’en quelques années la population de Grossetto tomba de trois mille âmes à sept cents habitants, et que les campagnes environnantes, au lieu de semer tous les ans treize cents mesures de blé, n’en semaient plus que trois cents ^ Cet exemple nous montre avec quelle rapidité les choses marchent dans ce pays. C’est ce qui explique comment, pour les villes étrusques, la dépopulation et la ruine sont venues si vite et ont été parfois si complètes. La décadence a commencé pour elles aussitôt après leur défaite par les Romains. Vers la fin de la République, plusieurs étaient déjà désertes ; la malaria^ plus mollement combattue, avait repris sa force. Virgile, parlant de Graviscæ, le port de Tarquinies, qui devait être situé près de l’embouchure de la Marta, non loin de Corneto, dit que c’est un
Tuniversité de Rome, et un article de M. de La Blanchcre dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire (t. II) que publie notre École française.
1. Je tire ce renseignement de l’ouvrage de M. Noël des Vergers sur VÉlrurie et les Étrusques,
lieu malsain. Assurément, il ne devait pas l’être quand les vaisseaux de la Grèce ou de Carthage apportaient sur ces côtes les marchandises de leurs pays ; il l’était devenu depuis que les Étrusques, en perdant leur indépendance, avaient aussi perdu leur activité et ne combattaient plus le terrible fléau avec la même énergie. Mais le mal pouvait se réparer; avec un redoublement d’efîorts, il était possible de rendre encore ces terres habitables, et, comme elles sont fertiles et riantes, qu’elles attirent le cultivateur par leur richesse, il y retourne courageusement, il se remet à l’ouvrage toutes les fois que la situation politique devient meilleure et qu’il a l’espoir de jouir en paix du fruit de ses peines. M. Noël des Vergers fait remarquer que l’Étrurie, qui paraissait épuisée vers la fin de la République romaine, se ranime brusquement sous l’Empire. Les campagnes se repeuplent alors, les villes se relèvent. Properce disait que de son temps, au commencement du règne d’Auguste, le pâtre menait ses troupeaux sur les ruines de Véies. Sous les successeurs d’Auguste, Véies redevient un municipe important qui nous révèle son existence par des inscriptions curieuses. Strabon mentionne Fidènes parmi ces anciennes cités de l’Étrurie que la guerre a détruites et qui sont devenues de simples propriétés particulières. Du temps de Tibère, Fidènes est de nouveau une ville importante qui donne des jeux où tous les voisins accourent, et Tacite raconte que, dans une de ces fêtes, la chute d’un amphithéâtre fit périr ou blessa plus de cinquante mille personnes. Voilà des résurrections bien rapides ! Mais, quelque temps après, quand viennent les mau-
vais jours de rEmpire, les révolutions intérieures, les désastres de l’invasion, la côte maritime de l’Étrurie se dépeuple de nouveau. Le Gaulois Rutilius Namatianus, qui passa le long de ces rivages pour retourner de Rome chez lui, les trouva déserts. Il n’aperçut sur son chemin que des campagnes dépeuplées par la fièvre et des villes abandonnées. « Que l’homme ne se plaigne pas de la mort, disait-il en regardant l’antique Populonia, dont les monuments jonchaient le sol : voici des exemples qui nous apprennent que les villes aussi peuvent mourir^ ! »
C’est alors que Tarquinies, à la suite de catastrophes que nous connaissons mal, fut désertée par ses habitants. Aujourd’hui, la végétation a recouvert le peu qui reste de la vieille ville; de loin, on n’en aperçoit aucun vestige : il faut parcourir la colline où elle était bâtie, écarter l’herbe avec soin pour retrouver quelques substructions de murailles ou quelques pierres écroulées. Pourquoi la ville abandonnée s’estelle transportée de l’autre côté de la plaine? Quelle raison pouvait-elle avoir de se mettre sur la colline voisine? On l’ignore; mais dans cet emplacement nouveau elle a jeté quelque éclat au moyen âge. On montre à Corneto quelques beaux monuments de cette époque, surtout une église romane, Santa- Maria in Castello^ qui n’a pas été gâtée par des restaurations maladroites, ce qui est assez rare en Italie. Comme elle ne sert plus au culte, elle échappe au zèle peu éclairé des fidèles et au mauvais goût des curés. Elle reste comme elle était quand elle fut con-