Æn., XI
hommes, ce qui ne fut permis à Rome ([ue très lard. Les premiers personnages prennent part sans scrupule aux chœurs de danse; ils veulent même qu’on le sache, comme si c’était une action d’éclat, et dans les fresques où ils figurent, ils font écrire leur nom au-dessus de leur tête. Ce sont donc des portraits que nous avons sous lés yeux, et, quoique l’original n’existe plus, on voit bien qu’ils devaient être ressemblants. Hommes et femmes nous apparaissent dans leurs attitudes ordinaires, avec les vêtements mêmes qu’ils portaient et que l’artiste a minutieusement reproduits. Ces détails de costume, auxquels nous sommes tentés d’abord de faire peu d’attention, ne doivent pas être négligés, et les travaux de M. Helbig montrent le profit qu’on trouve à les étudier de près. Ce qui ajoute ici à leur importance, c’est que les Romains, à ce moment, devaient être à peu près vêtus comme les Étrusques. Nous savons qu’ils leur avaient emprunté les ornements de leurs magistrats et les insignes de leurs prêtres. Il est très probable que les particuliers aussi imitaient leur façon de s’habiller. Ils avaient alors trop d’affaires pour s’occuper euxmêmes de ces graves futilités; ils manquaient d’ailleurs de cette sorte de finesse et d’esprit inventif qui fait imaginer un costume, et trouvaient tout simple de prendre leurs modes chez leurs voisins. Il ne nous reste plus aucun monument qui puisse nous mettre devant les yeux les Romains des premiers siicles. « Si nous voulons, dit M. Helbig, animer les rues de la grande ville et les voir comme elles étaient les jours de fête, il faut y placer par la pensée les bommes et les femmes que renrésenlent les plus vieilles
tombes de Tarqiiinies. Les femmes s’avancent avec ce haut bonnet bigarré, en forme de cône, qu’on appelait tiitîilus. Un large ruban le serre vers le milieu de la tête, un autre le fixe sur le front. Une sorte do voile de couleur rouge ou brune pend du sommet du tutuliis ou se drape sur l’épaule. Les hommes portent le pileuSj qui est un bonnet haut et raide, assez semblable à la coiffure des femmes L » C’est ainsi qu’il faut se représenter les contemporains de Camille et non pas avec ces costumes de fantaisie que leur donnent nos sculpteurs et nos peintres. Ces modes, que les Romains tenaient des Étrusques, durèrent jusqu’au jour où la Grèce leur fit adopter les siennes, et l’on peut même dire que les femmes n’y ont jamais entièrement renoncé. Quand elles quittèrent ce bonnet peu gracieux qu’elles avaient porté pendant tant de siècles, elles gardèrent les rubans qui l’entouraient et en firent un ornement pour enlacer leurs cheveux. Avec la longue robe qui descendait jusqu’aux pieds, les bandelettes furent la parure et la distinction des hon-
1. Le pileus étant la coiffure des hommes libres, on le mcLtait sur la tête des esclaves quand on les affranchissait. Il devint ainsi pour les peuples un symbole de liberté. Sur la monnaie frappée par Brutus après la mort de César, on trouve un pileus entre deux poignards avec ces mots : Eidus Martiae, qui rappelaient la date du jour où l’on avait assassiné le dictateur. Pendant notre Révolution, on confondit le bonnet de la liberté et le bonnet phrygien, qui ne sont pas tout à fait la même chose. Ce dernier, dans les monnaies phrygiennes, coiffe le roi Midas. On l’adopta, drt-on, chez nous, parce qu’il était porté par les Marseillais quand ils entrèrent à Paris en chantant l’hymne de Rouget de l’isle. (Voy. le mémoire de M. Helbig sur les pileus publié dans les Sitziiberichte de l’Académie des sciences de Bavière, 1880, i, 4.)
nêtes femmes; on défendit aux courtisanes de les porter. Aussi Ovide, qui veut qu’on sache bien qu’il ne s’adresse qu’aux femmes légères, a-t-il grand soin de dire ; « Loin d’ici, élégantes bandelettes, insigne de la pudeur! je n’ai rien à faire avec vous : Nil mihi cum vitta^. »
Le savant professeur de Munich, M. Brunn, fait remarquer avec raison que, parmi les monuments qui nous restent de l’Étrurie, ceux qui semblent les plus anciens ne contiennent aucune représentation mythologique. Non seulement on n’y voit pas de scènes empruntées aux légendes grecques, mais les dieux étrusques eux-mêmes n’y figurent jamais; il n’y est question que du mort, de ses plaisirs, de ses honneurs, des festins, des danses dont on veut lui donner le spectacle, des jeux qu’on célèbre à ses funérailles. La conclusion qu’il semble légitime d’en tirer, c’est que les Etrusques étaient alors moins superstitieux qu’ils ne le sont devenus plus tard. Pour les peuples, comme pour les individus, il arrive souvent que l’âge affaiblit les croyances; l’âge, au contraire, rendit les Étrusques plus dévots. La Grèce leur communiqua bientôt toutes ses fables, et ils les acceptèrent avec un remarquable empressement. Il y a à Corneto une tombe très importante qui nous fait assister pour ainsi dire à cet envahissement de la mythologie grecque. Comme elle contient une peinture du Tartare, on lui a donné le nom de tomba del Orco. Il est aisé de voir qu’elle n’a pas été décorée tout entière par le même artiste et l’on y sent des époques et des mains