Æn.y VI, 309. — 2. Æn., \i
à une caricature. Il est difficile de voir ce que viennent faire ici les aventures d’Ulysse et de Polyphèine et la raison qu’on pouvait avoir de les représenter dans un tombeau.
La décoration de la tomba del Orco est donc à peu près toute grecque. L’artiste qui peignit sur ces murs Pluton et Proserpine, Tirésias et Thésée, imitait sans doute quelque œuvre connue et admirée chez les Grecs, comme celle dont Polygnote orna le célèbre portique de Delphes. Il y a cependant un personnage, dans la fresque de Corneto, qui paraît appartenir particulièrement à l’Étrurie: c’est celui qui porte le nom de Charun. On l’y retrouve plusieurs fois et toujours représenté avec une sorte de complaisance. Charun est un démon sur lequel l’imagination populaire semble avoir accumulé tout ce qui pouvait rendre un habitant des enfers à la fois repoussant et redoutable. Sa chair est verte, sa bouche immense et munie de dents menaçantes, son nez recourbé comme un bec de vautour. Il a de grandes ailes au dos et tient un double marteau dans la main. Quoique cette figure paraisse tout à fait étrangère à Part grec, M. Helbig fait remarquer que les Étrusques Pont empruntée à la Grèce. Le nom de Charun indique l’origine du personnage : c’est le vieux Charon, le nautonier des enfers, que Virgile représente avec une barbe en désordre, des yeux où brille la flamme, un vêtement sale sur l’épaule et un aviron à la main, qui lui sert à écarter la foule des morts L Dans les altérations que les Étrusques lui
ont fait subir pour qu’il devînt le bourreau des âmes, ils ont encore imité la Grèce, car il semble qu’ils ne puissent pas se passer d’elle. Polygnote voulant représenter Eurynomos, le démonde la putréfaction, avait imaginé, dit Pausanias, de lui donner une couleur bleu sombre, comme celle des mouches qui s’attachent à la viande. Mais ce ne sont là chez les artistes grecs que des fantaisies d’un moment. Ils les abandonnent vite, quand leur caprice est satisfait, pour revenir à la simplicité et au naturel. Dans la peinture des enfers, ils ont remplacé autant que possible les monstres par des allégories, la Terreur, le Chagrin, le Sommeil, etc., qui leur donnent l’occasion de reproduire de nobles attitudes et de belles formes. Les Étrusques, au contraire, se sont enfoncés dans l’horrible; leur imagination a pris plaisir à des spectacles repoussants. On voit bien que cette société, en vieillissant, se livre aux terreurs de l’autre vie. Elle prend plaisir à peupler de monstres ce monde inconnu; elle en fait un lieu d’épouvante. Elle invente toute espèce de tortures pour les morts et suppose qu’en devenant malheureux, ils deviennent malfaisants et cruels. On les contentait autrefois avec des fêtes joyeuses; ils demandent maintenant des supplices, ils veulent qu’on arrose de sang leurs tombeaux, et l’Étrurie multiplie les combats de gladiateurs pour les satisfaire. Sur les murs de leur dernière demeure on ne représente plus, comme autrefois, des chasses ou des danses, mais des scènes de meurtre. Une tombe, découverte à Vulci par Alexandre François, est ornée de peintures excellentes, comparables pour l’exécution aux plus belles
qui nous restent de l’antiquité. Le sujet en est tiré de VIliade; mais, par un étrange et lugubre caprice, l’artiste a été choisir, dans le poème homérique, la scène qui nous choque le plus, celle où Achille ayant pris dans le fleuve Xanthe douze Troyens nobles et vaillants, les ramène « comme de jeunes faons tremblant de frayeur » et les immole de sa main à l’ombre de son ami Patrocle. Homère ne semble parler qu’avec répugnance de cette action de son héros, et il la condamne en la racontant. « Achille, nous dit-il, était agité de sombres et cruelles pensées. » Comment se fait-il que, plusieurs siècles après, en pleine civilisation, un peintre ait précisément reproduit de préférence ce que le poète naïf d’une époque barbare aurait voulu dissimuler? On dirait même que ce sujet ne lui a pas paru assez repoussant; il a éprouvé le besoin de le rendre plus sombre encore en y mêlant la figure hideuse et bestiale de Charun. Le démon se tient à côté d’Achille et semble l’exciter à accomplir l’immolation sanglante. Évidemment ce personnage sinistre troublait l’imagination des Étrusques. Ils en étaient eux-mêmes si épouvantés, qu’ils croyaient que les autres en auraient peur comme eux. Tite Live rapporte que, dans les combats qu’ils livrèrent aux Romains pour défendre leur indépendance, leurs prêtres se jetaient sur l’ennemi « avec des torches ardentes, des serpents dans les mains et des airs de furie ^ », c’est-à-dire en imitant autant que possible l’apparence de leur Charun. N’est-il pas curieux que ce pays qui, quatre ou cinq siècles