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avant le Christ, se préoccupait ainsi de Fautre vie, cl faisait des tableaux si horribles des enfers et de leurs habitants, soit le même qui ait vu naître au moyen âge le poème de Dante et les fresques d’Orcagna? A toutes les époques, le diable lui a causé les mêmes frayeurs.
Les peintures des tombes sont le seul moyen que nous ayons de connaître la civilisation étrusque. — Tombes anciennes.
— Elles ne se’ distinguent pas de celles des autres peuples italiens. — A quel moment on y trouve l’ambre et pourquoi on ne l’y retrouve plus un peu plus tard. — Vasi di biicchero nero. — Influence des Carthaginois. — A quel moment elle a dCi commencer. — A-t-on le droit de conclure de la présence d’objets phéniciens dans les tombes de l’Étrurie à l’origine orientale des Étrusques? — Influence de la Grèce.
— A quelle époque elle s’exerce. — Peut-on dire que l’art étrusque n’ait jamais eu aucune originalité? — Peintures de Cœrc. — Décadence et fin de l’art étrusque.
Ce qui fait pour nous le prix particulier de ces tombes et de leurs peintures, ce qui explique l’intérêt qu’on prend à les étudier, c’est qu’elles peuvent seules aujourd’hui nous donner quelques lumières sur la vieille Etrurie. Nous pourrions plus aisément nous passer d’elles, nous aurions un moyen plus direct et plus sûr de connaître les Étrusques, si nous comprenions leur langue ; maiselle est restée jusqu’ici une énigme pour nous. La science a de nos jours abordé des problèmes qui paraissaient plus difficiles, çl elle les a résolus. Elle lit les inscriptions gravées
sur les monuments de l’Égypte et de l’Assyrie ; eUe a retrouvé la langue des Perses et restitué leurs livres sacrés. Celle des Étrusques ne semblait pas devoir être plus rebelle. Elle a été parlée ou comprise jusqu’au temps de l’Empire romain. 11 nous reste d’elle un très grand nombre d’inscriptions dont les caractères sont faciles à lire. Comme elles sont presque toutes des épitaphes, on devine à peu près ce qu’elles doivent signifier. Aussi ne peut-on pas dire que personne ne les entend ; au contraire, tout le monde se flatte de les expliquer, mais chacun les explique d’une manière différente, ce qui est pire que de ne pas les comprendre. En réalité, quand nous voulons les analyser scientifiquement, distinguer le verbe du substantif, et chercher le sens exact des mots, tout nous échappe. Après un siècle d’efforts, nous ne sommes guère plus avancés que Lanzi, lorsque en 1789 il publia son ouvrage intitulé Saggio di lingua elnisca. On ne put s’empêcher de concevoir quelques espérances, il y a une quinzaine d’années, quand on sut qu’un savant distingué, W. Corssen, connu par ses beaux travaux sur la vieille langue latine, allait appliquer la sagacité de son esprit et la sûreté de sa méthode à l’interprétation de l’étrusque; mais Corssen n’a pas été plus heureux que les autres ; il est mort, on peut le dire, à la peine, et son livre, dont la publication a été achevée après lui, n’a fait qu’ajouter quelques hypothèses de plus à celles qu’on avait déjà hasardées. Quelque mortifiant que soit cet aveu, il faut reconnaître que la science a été cette fois vaincue. Nous devons donc nous résigner à ignorer et attendre que
100 NOUVELLES PKOAÎENADËS ARCHEOLOGIQUES.
quelque découverte nouvelle permette à nos philologues de tenter la fortune dans de meilleures conditions.
Les inscriptions restant indéchiffrables, nous ii’avons d’autre moyen pour pénétrer dans ce monde jnconnu que d’étudier les seuls monuments qu’il nous ait laissés, c’est-à-dire les tombes avec le mobilier qui les garnit et les fresques qui les décorent. Mais ces tombes ne pourront nous être de quelque utilité que si nous parvenons à en fixer l’âge. Tant qu’on n’aura pas établi entre elles une sorte de chronologie et distingué les anciennes des plus récentes, on n’en pourra rien conclure pour l’histoire du développement et des progrès du peuple qui les a bâties. Par malheur, ce travail qui est indispensable, est aussi très délicat. Les monuments de l’Étrurie étant presque toujours imités de l’étranger, c’est en les comparant à ceux de l’Egypte, de l’Assyrie, de la Grèce, qu’on peut espérer de trouver à quelle époque et à quelle école ils appartiennent. Il faut donc que ceux qui entreprennent de faire ces comparaisons aient dans l’esprit et devant les yeux toutes les œuvres antiques. Ajoutez que le rapport entre l’original et la copie est d’ordinaire assez difficile à saisir. C’est souvent un détail insignifiant en apparence, l’arrangement d’une toilette, l’ornementation •l’un meuble, un trait, une ligne dans la figure ou le costume, qui font deviner l’imitation et retrouver le modèle. L’entreprise était donc fort difficile; elle exigeait une critique très perspicace et des connaissances infinies. Je crois pourtant qu’on peut dire qu’elle a presque entièrement réussi.
11 est vrai que, parmi ces tombes, les plus anciennes se distinguent aisément. Là, Terreur n’est pas possible, et l’antiquité se trahit à des signes certains. Dans ces dernières années, les fouilles de Gorneto en ont mis au jour un très grand nombre qui remontent à une époque fort reculée. Elles se composent toutes d’un trou rond d’un mètre et demi de large et de deux ou trois mètres de profondeur. Au fond de cette sorte de puits est déposée Turne qui contient les cendres du défunt. Elle repose directement sur le sol, dans les sépultures ordinaires; on Ta quelquefois enfermée dans une sorte de récipient rond ou carré, pour la mieux protéger L Autour de Turne funéraire, la piété des survivants a placé divers objets qui devaient être alors précieux. Ce sont des colliers, des bracelets, des fibules de bronze; il s’y trouve aussi quelques vases, de couleur grise ou noirâtre, faits d’une argile assez impure et travaillés à la main. Quelques-uns de ces vases sont sans aucun ornement, d’autres portent des lignes en forme de rond ou de carré qu’on a tracées sur l’argile fraîche avec un instrument pointu. C’est ce qu’on appelle, dans la langue des archéologues, la décoration géométrique. Presque tous les musées importants contiennent de ces vases primitifs, et, quoiqu’ils ne soient pas très beaux, j’avoue que je ne puis les regarder sans quelque émotion. Voilà donc comment le goût de Tart s’est d’abord manifesté
1. On a eu l’heureuse idée, au Museo civico qu’on vient d’installer à Bologne, sous la direction intelligente de M. Gozzadini, de placer quelques-unes de ces tombes avec tous les objets qu’elles contiennent. C’est une exhibition très curieuse et fort instructive.
chez riiomme ! Ces lignes nfialadroitement tracées prouvent qu’il ne lui suffisait plus de pourvoir à sa nourriture et à sa sûreté, qu’il éprouvait le besoin d’embellir Les ustensiles dont il se servait, qu’au delà du nécessaire il entrevoyait quelque autre chose et qu’il commençait à sentir le prix de l’inutile. C’est un instinct nouveau qui se révèle chez lui et qui ne cessera pas de se perfectionner. Dans ces dessins grossiers, tous les progrès de l’avenir étaient en germe. Après avoir jeté les yeux sur ces humbles débuts, si nous pouvons les reporter sur les merveilleuses peintures des lécythes blancs d’Athènes, nous embrasserons d’un regard la route que l’industrie humaine a parcourue en quelques siècles.
L’étude de ces anciennes sépultures suggère quelques réflexions importantes. D’abord il faut remarquer qu’on n’y trouve ni le fer, ni l’or: c’est la preuve qu’elles sont d’un temps où ces métaux étaient inconnus ou du moins très rares, et il est vraisemblable qu’elles remontent à l’époque où l’âge du bronze finit et où l’âge du fer commence. On a conservé, dans ce qu’on appelle les terremare de l’Italie septentrionale, quelques débris de villages bâtis sur pilotis dans les premiers temps de l’âge du bronze L Il y reste, parmi les détritus de toute sorte, des fragments de poterie qu’on a recueillis avec soin. Or il se trouve que les vases découverts à Corneto ne sont que le perfectionnement de ceux qui se rencontrent dans les terremare de l’Éinilie. Voilà donc grâce à eux une
1. Voy. l’ouvrage de M. llelbig intitulé ; Die Italiker in (1er Poehene. Lcip^'^^k, 1879
lacune comblée; nous tenons maintenant toute la suile des générations qui ont habité Tltalie, et le progrès se continue sans interruption pour nous depuis la plus complète barbarie jusqu’à la plus parfaite civilisation. Ajoutons que l’usage de ces vieux vases n’était pas particulier à Corneto : on les a retrouvés à Bologne (l’ancienne Felsina), à Cervetri (Cœre), à Palo (Alsium), à Orvieto (Vulsinies), enfin dans toute l’Étrurie. Cela n’a rien qui nous surprenne, et il est assez naturel que des cités de même race aient possédé la même industrie. Ce qui est plus étonnant, c’est qu’il en existe de semblables chez les peuples italiotes dont l’origine est différente de celle des Étrusques. Dans ces dernières années, le goût des études archéologiques s’est beaucoup répandu dans l’Italie, et, chaque ville ayant été prise d’un désir ardent de connaître son passé, on a fouillé le sol méthodiquement d’un bout à l’autre de la péninsule; on peut dire qu’à peu près partout, quand on a pénétré dans la couche profonde qui contenait les tombes les plus anciennes, le sol a rendu les mêmes débris. Ce qu’on a découvert à Corneto, on le retrouve dans les vieux cimetières de la Campanie, du Picenum, de la Sabine, du Latium % et à Rome, dans les sépultures de l’Esquilin et du Viminal. Qu’en faut-il conclure? Que les peuples qui se partageaient alors l’Italie étaient moins séparés entre eux et peut-
1. On regarde comme tout à fait propre au Latium riiabitudo de donner aux urnes funéraires la forme de petites cabanes. Les urnes de ce genre n’avaient etc rencontrées jusqu’ici que dans le territoire d’Albe. On vient d’en trouver à Corneto qui sont tout à fait semblables à celles du Latium.
lO'i NOUVELLES PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.
être moins différents les uns des autres que nous ne sommes tentés de le croire. Leurs frontières n’étaient pas rigoureusement fermées, les marchands y pénétraient pour porter les ustensiles nécessaires à la vie et les ornements qui l’embellissent. 11 y avait donc, jusque dans cette époque primitive et sauvage, quelques éléments de commerce, c’est-à-dire quelques germes de civilisation. Ce qui fit la principale différence entre ces peuples, c’est la façon plus ou moins rapide dont ces germas se sont développés chez eux. Il y en a chez qui cette première période a duré plus longtemps, d’autres qui ont franchi plus vite tous les degrés. On est tenté de croire que l’Italie, aussitôt après avoir été conquise par les Romains, est devenue toute romaine, et qu’étant soumis à la môme domination, tous les peuples s’y sont mis à vivre de la même vie : c’est une illusion dont il faut se défaire. Il en est que leur situation ou leur caractère ont défendu longtemps contre l’influence de la ville maîtresse. Il faut se figurer que, dans ce grand pays qui nous semble alors si éclairé et si prospère, il restait encore comme des îlots de barbarie au milieu de la culture générale. L’histoire ne peut pas nous l’apprendre : elle ne descend guère à ces détails ; mais l’archéologie le révèle ; elle nous met sous les yeux, d’une façon vivante, cette persistance des anciennes habitudes, cette lutte de l’esprit local qui résiste obstinément à la langue et aux usages de Rome. Des fouilles récentes ont fait découvrir à Este (l’ancienne Atestc) des tombes qui contiennent des vases assez grossiers et des inscriptions dans le vieil idiome du pays. On les croirait de deux ou trois siècles avant
’^otre ère, si l’on n’avait trouvé dans l’une d’elles une médaille d’Auguste. On voit que ces pays n’avaient pas encore tout à fait subi l’influence romaine à la fin de la République. C’est l’Empire qui a uni dans une même civilisation toute l’Italie d’abord, ensuite tout l’univers.
L’Étrurie avait marché beaucoup plus vite. Tarquinies surtout, voisine de la mer et qui semblait du haut de sa montagne appeler à elle l’étranger, reçut de bonne heure la visite de hardis marchands qui lui apportaient les produits de leur industrie. Aussi ses progrès furent-ils très rapides. Une tombe curieuse, qu’on a découverte il y a peu de temps, permet de les constater. Dans un de ces trous cylindriques dont je viens de parler, au-dessus de l’urne cinéraire qui en forme le fond, on a trouvé un sarcophage de pierre qui contient les restes d’une petite fille dont le corps n’a pas été brûlé; avec la pauvre enfant, on a enterré tous ses bijoux : ce sont surtout des anneaux et des colliers de bronze qui ne diffèrent de ceux de l’époque précédente que par un travail plus habile; mais il s’y joint de plus des bijoux d’or et quelques morceaux d’ambre. Cette tombe, placée si près de l’autre et qui sans doute était presque du même âge, représente un premier pas accompli dans cette voie de luxe et d’élégance où l’Étrurie ne devait plus s’arrêter.
A propos des bijoux d’ambre qui se trouvent dans cette tombe et que contiennent aussi beaucoup d’autres sépultures du même temps, je voudrais qu’il me fût possible d’analyser en détail un mémoire de M. Helbig sur l’emploi de cette matière précieuse
pendant l’antiquité^ : c’est un chapitre curieux de l’histoire du commerce antique qui intéresse aussi celle de l’art grec. Le peu de mots que je puis dire de ce travail en montrera l’importance. M. Helbig commence par confirmer les renseignements que nous donnent les écrivains anciens sur la provenance de l’ambre. 11 est certain qu’il venait des rivages de la Baltique : c’est un bien long trajet pour une époque si reculée. Il voyageait par la voie de terre, traversant toute l’Allemagne, de tribu en tribu, avant d’arriver. Le Rhône l’amenait au grand entrepôt de Marseille, d’où il se répandait chez les nations helléniques ; il entrait en Italie par la Pannonie et la Vénétie; les bords du Pô paraissent avoir été de tout temps le centre de ce commerce; c’est de là qu’il pénétrait chez tous les peuples italiens. On ne trouve pas encore d’ambre dans les tombes qui remontent à l’âge du bronze, mais un peu plus tard il abonde. La coquetterie et la superstition s’unissaient pour en augmenter le prix. On en faisait des ornements qui relevaient la beauté des femmes et des amulettes qui préservaient des maux de gorge et des effets du mauvais œil. Ce qui est fort curieux, c’est que ce succès ne se maintint pas : dans beaucoup de pays, notamment chez les peuples les plus riches et les plus civilisés, l’ambre passe de mode tout d’un coup. Après l’avoir trouvé en abondance dans les tombes d’une époque assez ancienne, on cesse de le voir dans les
1. Ce mémoire qui est intitulé : Osservazioni sopra il commercio delVambra a été publié, en 1877, dans le recueil do l’académie des LinceL
LES TOMBES ÉTRUSQUES DE CORNETO. i 07
plus récentes, c’est-à-dire au moment même où, les relations entre les peuples devenant plus fréquentes, il était plus aisé et moins coûteux de se le procurer ; c’est un fait étrange dont M. Helbig nous a donné le premier la raison. Selon lui, tout s’explique par l’ascendant que la Grèce prit sur les Italiens. La Grèce n’a jamais aimé, pour exécuter ses chefs-d’œuvre, à faire usage de l’ambre, et il est facile d’en comprendre le motif. (( C’est un principe fondamental de l’art classique, nous dit M. Helbig, de ne se servir de la matière que pour faire valoir l’idée. On veut que la matière n’ait pas ses exigences propres pour qu’elle puisse obéir entièrement à la volonté de l’artiste. Or l’ambre ne peut produire tout son effet qu’à de certaines conditions et si l’on respecte les qualités qui lui sont particulières. Il ne se prête donc pas docilement à tout ce qu’on veut faire de lui ; il a cet inconvénient que le brillant de la surface et la transparence du fond nuisent à la perception claire des formes. Voilà ce qui a rendu les Grecs ennemis de l’ambre. C’est par un motif semblable que, tout en se servant du verre opaque, ils n’emploient jamais le verre transparent : ils savent que cette dernière matière ne permet pas de donner aux objets des formes parfaitement nettes et circonscrites, et que, quand on les regarde, les lignes du revers en se mêlant à celles de la face produisent un ensemble confus. » Il faut pourtant remarquer qu’ils n’ont pas toujours été dans ces sentiments. A l’époque homérique, lorsqu’ils ne connaissaient pas toutes ces délicatesses, ils faisaient grand cas de l’ambre et en usaient dans leurs parures. Pour séduire l’inébranlable Pénélope, un des prétea-
danls ne trouve rien de mieux que de lui offrir « un collier d’or avec des grains d’ambre, qui ressemblait au soleil ». Ils ont cessé de l’estimer dès qu’un sentiment plus élevé de l’art s’est éveillé chez eux. La répugnance qu’ils éprouvaient pour celle matière rebelle, ils l’ont transmise à tous les peuples qui ont subi leur influence : ce qui prouve à quel point tous leurs goûts s’imposaient à ceux qui se mettaient à leur école, et comme ils faisaient de leurs imitateurs des disciples fidèles. Dans l’Étrurie, dans le Latium, dans la Campanie, tant que l’art grec y est florissant, l’ambre disparaît de toutes les tombes. C’est seulement au début de l’Empire romain qu’il redevient h la mode. M. Helbig en conclut qu’à ce moment les traditions classiques sont en train de se perdre, et sa conclusion est légitime. Sans doute on se pique alors d’être passionné pour les arts, le nombre des amateurs qui payent cher les statues ou les tableaux n’a jamais été plus grand, mais leur goût n’est plus aussi pur. On recherche l’extraordinaire elle riche plus que le beau; on aime les matières précieuses pour ellesmêmes, à cause du prix qu’elles coûtent, et on les emploie à des ouvrages oû elles ne conviennent pas. Dans l’architecture, par exemple, on dédaigne ces belles pierres qui ont servi à construire les monuments majestueux de Rome, le pépérin, le travertin ; le marbre blanc lui-même paraît trop nu et trop froid, et l’on fait venir des pays lointains les pierres ou les marbres rares, le porphyre, l’obsidienne, pour surprendre l’œil et frapper l’imagination par la richesse des matériaux. L’ambre, on le comprend, profita de ce changement du goût public. Sous Néron,
rongoùment qu’il inspire est à son comble. Comme oji trouvait qu’il n’en arrivait pas en assez grande quantité, on envoya exprès un chevalier romain qui traversa la Germanie et pénétra jusqu’à la mer du Nord pour en activer le commerce. On en faisait des colliers, des anneaux, des bracelets pour la toilette, des statuettes pour orner les maisons; pendant les chaleurs de l’été on serrait dans les mains des boules d’ambre pour se rafraîchir et se parfumer à la fols. Brut ou travaillé, on l’employait partout, et l’empereur Héliogabale se désolait de n’en avoir pas assez pour paver les rues par lesquelles il devait passer.
Revenons aux tombes de l’Étrurie et à la tentative qu’on a faite de les classer d’après leur âge. — Nous en étions restés au moment où l’ambre et l’or y font leur première apparition, où les vases de couleur brune à dessins géométriques commencent à prendre des formes un peu moins grossières. L’époque qui suit nous présente un progrès plus sensible. C’est alors qu’on rencontre pour la première fois ces beaux vases noirs que les Italiens appellent vasi di bucchero nero, d’abord entièrement lisses, puis ornés de reliefs. Ils durent être regardés comme des merveilles d’élégance chez des gens qui venaient à peine de connaître les métaux précieux et qui se contentaient de leur poterie primitive. Plus tard ils passèrent de mode et tombèrent dans le discrédit, quand on connut les vases peints de la Grèce. Nous voyons qu’il était de bon ton, parmi les petits-maîtres de Rome, de se moquer de cette « vieille vaisselle noire », et que îlartial était forcé de rappeler à ces dédaigneux qu’un
roi puissant, Porsenna, s’en était autrefois contenté*.
Les tombes où l’on trouve ces vases contiennent des objets bien plus curieux sur lesquels il faut nous arrêter un moment. Ce sont des scarabées en pierre dure, des bijoux d’un travail très délicat, des vases à parfums ornés de figures étranges : on y voit des sphinx ailés, des bêtes fantastiques, des personnages raides couverts de petites tuniques, les cheveux rejetés en arrière, semblables à ceux qui couvrent les obélisques, des géants trapus et barbus, tenant un lion par la patte, comme il y en a dans les bas-reliefs des palais de Ninive. La provenance de tous ces objets n’est pas douteuse : nous avons sous les yeux les produits d’un art oriental, et l’on reconnaît du premier coup, dans ces bijoux et dans ces vases, des importations de l’Assyrie, de l’Égypte, ou de quelque nation voisine. Comment sont-ils venus de si loin s’enfouir dans les nécropoles italiennes? Peut-on savoir qui s’est chargé de les apporter, par quelle voie ils sont arrivés, et à quelle date remonte cette première invasion de l’Orient ? — Graves problèmes, qui ont été longtemps agités et dont on entrevoit aujourd’hui la solution.
Il est sûr d’abord que les Étrusques ne les ont pas reçus directement de l’Égypte ou de l’Assyrie. Les Égyptiens, que M. Helbig appelle « la nation la plus hydrophobe de l’ancien monde », ne s’aventuraient pas volontiers dans ces longs voyages. Quant à l’Assyrie, ses frontières naturelles étaient assez éloignées
1. xiv/ 98. Le musée du Louvre contient un très grand nombre de ces vases di bi^cchero n$TQ,
des rivages de la Méditerranée ; elle n’y a touché que par moments et à la suite de conquêtes éphémères. Mais il y avait, entre l’Assyrie et l’Égypte, un peuple qui se chargeait de faire le commerce pour ses voisins : c’étaient les Phéniciens ^ Peu inventifs par euxmêmes, ils excellent à se servir des inventions des autres. En vrais négociants qu’ils sont, ils n’ont pour leur compte aucun souci de l’originalité ; ils fabriquent chez eux et colportent au dehors les marchandises qui sont assurées d’un prompt débit. Comme celles qui viennent de l’Égypte et de l’Assyrie paraissent de natureà plaire auxétrangers, ils les imitent, quelquefois en les gâtant, et les répandent dans le monde entier; c’est donc par leur intermédiaire, c’est sur leurs vaisseaux qu’elles sont arrivées dans tous les pays où nous les trouvons. La Grèce elle-même, malgré la supériorité de son esprit, dont elle a toujours eu conscience, et quoiqu’elle eût déjà produit de grands poètes, fut d’abord tributaire de Part oriental, et c’est en l’imitant qu’elle apprit à le surpasser. A plus forle raison, les Italiens, moins heureusement doués de la nature, moins riches de leur fond, en furent-ils charmés. Il est à remarquer que les Latins ne lui firent pas un moins bon accueil que les Étrusques. En 1876 on a découvert aux environs de Palestrina, l’ancienne Préneste, un véritable trésor composé d’une quantité d’objets en or, en argent, en ivoire, en ambre, en bronze, en verre, en fer, et qui contient des cratères, des trépieds, des bijoux, des
1. Voyez, sur l’art phénicien, le troisième volume de la belle IJisloire de l'art dans Vantiquité de M. Perrot.
112 NOUVELLES î>ROMENAt)ES AftCHÉOLOGIQÜËS.
armes, des ustensiles de toutes sortes, des coupes surtout, dont Tune est décorée à rintérieur de différents sujets ciselés en relief; c’est assurément une des pièces les plus curieuses que nous possédions de l’orfèvrerie orientale ^
Que ces coupes, que ces vases, que ces bijoux aient été portés en Italie par les Phéniciens, on en peut d’autant moins douter que, sur un des objets trouvés à Palestrina, on lit une inscription phénicienne. Mais de quels Phéniciens veut-on parler? Sous ce nom, on peut entendre deux peuples dont la destinée a été fort différente, quoique leur origine fût semblable. L’un d’eux habitait les rivages de l’Asie; l’autre, fils du premier, s’était établi en Afrique. Estce de Tyr, est-ce de Carthage que partaient les marchandises que nous retrouvons en Italie? M. Helbig n’hésite pas à répondre qu’elles venaient de Carthage. La principale raison qu’il a de le croire, c’est qu’on ne sait rien des relations que les gens de Tyr entretenaient avec les populations italiques, tandis qu’on est certain que les Carthaginois fréquentaient les ports de la péninsule et y apportaient tes produits de leur industrie. Si cette hypothèse est sûre, nous arrivons du même coup à fixer d’une façon très vraisemblable l’époque où ce commerce s’est exercé. M. Helbig croit pouvoir affirmer qu’il ne remonte pas plus haut que le huitième ou le septième siècle avant notre ère. Au sixième siècle, les rapports des Carthaginois avec les Italiens devinrent plus étroits.
1. Celte coupe a été étudiée par M. Clermoiit-Gannau, dans Eon ouvrag^e intitulé : l'Imagerie phénicienne.
Ils s’unirent ensemble pour s’opposer aux progrès des Grecs, maîtres de l’Italie méridionale, et qui voulaient pousser leur domination plus loin. Il n’est pas douteux que d’adroits négociants, comme les Carthaginois, n’aient profité de cette circonstance favorable pour placer avantageusement leurs marchandises. Ils n’aimaient pas la guerre pour ellemême, tenaient médiocrement à la gloire, et ne cherchaient à faire des conquêtes ou des alliances que pour se créer des débouchés. Aussi voyons-nous qu’à la fin du sixième siècle, ils signent avec la jeune République romaine un traité de commerce dont Polybe nous a conservé la traduction. Rome avait alors bien peu d’importance, mais on doit tout prévoir quand on est habile, et Carthage s’entendait à ménager l’avenir. C’est à la suite de ce traité et de l’alliance avec les Etrusques que les navires carthaginois, sûrs de ne pas être inquiétés, apportèrent en Italie tous ces objets précieux dont les contemporains deBrutus et de Porsenna se paraient pendant leur vie et qu’on enterrait avec eux après leur mort. Le vSixième siècle avant notre ère et le commencement du cinquième sont donc l’époque où ce commerce fut le plus actif, et c’est à ce moment surtout qu’il est naturel de rapporter ces grandes importations d’objets orientaux qu’on a trouvés dans les tombes de l’Italie L
J. François Lenormant, tout en acceptant en général les opinions de M. Helbig, y met pourtant une restriction : il croit que quelques-uns de ces objets d’apparence orientale ont pu être apportes en Italie, non par les Carthaginois, mais par les Grecs. Les Grecs aussi imitaient l’Orient, et les produits de l’industrie des Ioniens ne différaient pas beaucoup à ce moment de ceux des Asiatiques. Lenormant a /rapporté de Vulci et de
Dès lors une question se trouve vidée. — Tout le monde sait combien de discussions se sont élevées et que d’hypothèses diverses on a émises à propos de l’origine des Étrusques. La présence chez eux d’objeU de fabrication orientale a été souvent invoquée dans ces discussions comme un argument décisif. C’était pour beaucoup de savants une preuve manifeste qu’Hérodote a raison de les faire venir de la Lydie. « Voyez, disait-on, comme ils sont restés fidèles à l’art de leur pays ! ils en ont évidemment emporté le goût en quittant l’Asie, et l’ont conservé jusque dans leur patrie nouvelle!» Cet argument, qui semblait victorieux, n’a plus aujourd’hui aucune force. Nous savons à quel moment les Étrusques ont reçu chez eux les produits de rOrient, et qui leur en a donné la connaissance et le goût. 11 y avait alors plusieurs siècles qu’ils étaient établis en Italie et ils avaient eu tout le temps d’oublier leurs origines. La faveur avec laquelle ils ont accueilli les marchandises que les Carthaginois leur apportaient ne s’explique donc pas, comme on le prétend, par le charme des souvenirs, mais, au contraire, par l’attrait de la nouveauté. C’est une erreur de croire qu’ils en avaient pieusement conservé l’usage depuis le jour où ils quittèrent leur pays natal. Je viens de montrer que nous possédons des monuments plus anciens et plus voisins de l’époque où ils sont entrés en Italie, et ces monuments ne contiennent rien qui rappelle l’Orient. Il est donc certain que l’in-
Cervelri des vases dont le style paraît au premier coup d’œil absolument égyptien ou phénicien ; mais, quand on en regarde les peintures de plus près, on s’aperçoit qu’elles retracent des fables purement grecques 11 faut donc, selon lui, môme dans ce commerce primitif, faire quelque part aux Grecs.
Huence de TAsie sur Tart el l’industrie des Étrusques n’a rien à faire avec le problème de leur origine. Voilà, je le répète, une question vidée. Nous continuons sans doute à ignorer à quelle race ils appartiennent et de quels pays ils sont sortis^ ; mais le terrain est déblayé d’une hypothèse, ce qui rendra 1^ solution du problème plus aisée.
Nous arrivons à une révolution qui s’opère dans l’art étrusque. — Les vaisseaux de Carthage devaient rencontrer dans les ports de l’Étrurie ceux des Grecs, et il est probable que les marchands, des deux pays s’y faisaient une âpre concurrence. Les relations des Étrusques avec la Grèce ont commencé de très bonne heure; nous en avons une preuve certaine. M. Helbig a montré par des déductions ingénieuses que ce doit être vers le huitième siècle qu’ils ont connu l’écriture; or nous savons qu’ils la tiennent des Grecs : l’alphabet dont ils se servent est celui des Phéniciens, mais accru des lettres que les Grecs y avaient ajoutées. Ils connaissaient donc la Grèce, ils entretenaient des rapports avec elle, ils s’étaient déjà mis à son école avant le septième siècle. Si son influence n’a pas été d’abord souveraine sur eux, c’est qu’ellemêmeà ce moment n’avait pas trouvé sa voie et qu’elle se contentait encore d’imiter l’Égypte et l’Assyrie. Mais elle n’était pas faite pour rester longtemps asservie à l’étranger. Son originalité naturelle finit par se réveiller, et elle apporta sur tous les marchés les pro^
J. On est porté à croire aujourd’hui qu’il n’y a rien de vrai dans le joli conte d’Hérodote et qu’il est vraisemblable que les Étrusques sont arrivés par les Alpes. Mais on ignore absolument à quelle race ils appartiennent.
(luits d’un art plus libre, plus jeune, plus vivant, où l’Occident reconnut son génie. — L’Étrurie futséduile avant les autres nations italiques, et dès lors l’imitation de la Grèce remplaça chez elle celle de l’Orient.
L’art grec est représente surtout dans l’Étrurie par , les fresques sépulcrales : c’est sous son inspiration qu’elles ont toutes été peintes. Celles de Corneto ayant l’avantage d’être nombreuses et d’avoir été exécutées dans le même pays, sous les mêmes influences locales, il est plus facile de les comparer entre elles et d’arriver à les classer en les comparant. Ce travail, commencé par M. Brunn, a été poursuivi avec encore plus de rigueur et de succès par M. Helbig. Son jugement est déterminé par des raisons de plusieurs sortes : il y en a qui sont plutôt du ressort du goût, d’autres qui lui ont été fournies par son érudition. Une peinture, par la manière dont elle est exécutée, porte son âge avec elle; un critique exercé peut deviner, en la regardant, à quelle période de l’art elle se rattache, et de quelle école elle est sortie. Mais celte sorte d’intuition ne suffit pas; pour que la décision du critique soit acceptée sans contestation, il est hon qu’elle s’appuie sur des preuves plus précises. Les procédés employés par l’artiste dans le détail de son œuvre peuvent les lui fournir. Nous voyons, par exemple, que Pline dit de Polygnote : Primus mulieres tralucida veste pinxit^ ; toutes les fois qu’un tableau nous montrera des femmes avec ces vêlements transparents qui laissent deviner les formes, on est en droit de supposer qu’il est postérieur à