‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 29 sur 94 · LE PAYS DE L’ÉNÉIDE · texte numérisé non relu

LE PAYS DE L’ÉNÉIDE

Je viens de relire VÊnèide dans le pays où elle est née, sur les lieux mêmes où se passent les événements qu’elle raconte, et j’y ai pris un plaisir très vif. Je ne veux pas dire assurément que, pour la comprendre, on ait besoin de faire ce long voyage et que la vue de Lavinium ou deLaurentenous ménage des révélations inattendues sur le mérite du grand poème : ce serait une exagération ridicule. Virgile appartient, comme Homère, à celte école de poètes qui mettent l’homme en première ligne et qui ne s’intéressent guère à la nature que dans ses rapports avec lui. Il est rare qu’ils la décrivent pour elle-même, comme nous le faisons aujourd’hui si volontiers. Quand ils nous présentent le tableau d’un incendie qui dévore les moissons ou d’un torrent qui ravage les campagnes, ils ont soin de placer quelque part, sur une hauteur voisine, un laboureur ou un pâtre dont le cœur se serre à la vue de ce désastre :

Stupet inscius alto

Accipiens sonitum saxi do vertice pastor.

Virgile n’est donc pas de ceux qui s’attachent à des descriptions inutiles ; il dépeint les lieux le moins qu’il peut. Seulement nous pouvons être sûrs que ce qu’il en dit est toujours d’une vérité scrupuleuse. Les

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poètes anciens ont le goût de la précision et de la fidélité ; ils n’imaginent guère de paysages en l’air et ne nous montrent ordinairement que ceux qu’ils ont sous les yeux. Ils les peignent d’un trait, mais ce trait est toujours juste, et l’on éprouve un grand plaisir, quand c’est possible, à en vérifier l’exactitude.

Ce n’est pas seulement, croyez-le bien, un plaisir de curieux, dont on ne tire aucun profit ; l’étude des grands écrivains gagne toujours à ces recherches. Elles rajeunissent et rafraîchissent notre admiration pour eux, ce qui, de temps en temps, n’est pas inutile. Le plus grand péril qui puisse les menacer est de n’inspirer à leurs fidèles qu’un enthousiasme de commande et de convention. Pour qu’ils échappent à ce danger, il est bon qu’on change quelquefois le point de vue sous lequel on les regarde. Tout ce qui nous excite à les aborder de plus près, tout ce qui nous remet en communication directe avec eux ranime en nous le sentiment de leurs beautés véritables.

C’est le service que vient de me rendre cette façon d’étudier VËnéide chez elle ; il m’a semblé qu’en la relisant près de l’Eryx ou du Tibre, dans la forêt de Laurente, sur les hauteurs de Lavinium, les récits de Virgile devenaient pour moi plus vivants, que je me les figurais mieux et qu’ils me frappaient davantage. Quoique ces sortes d’impressions aient un caractère tout personnel et qu’il ne soit pas facile de les communiquer au public, j’essaye pourtant de le faire, sans espérer que ces études auront tout à fait pour les autres l’intérêt que j’y ai moi-même trouvé L

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