Je ne dois pas oublier, au moment où je commence Cü
LA LÉGENDE D’ÉNÉË.
LA LÉGENDE d’ÉNÉE
Les légendes. — Pourquoi elles méritent d’être étudiées. —» La légende d’Énée. — Comment elle a pris naissance. — Énée dans VIliade. — Homère suppose la race des Ènéades fixée sur le mont Ida. — Les voyages d’Énée. — Comment en est-on venu à supposer qu’il avait quitté l’Asie. — Le culte d'Aphrodite Énéenne. — Formation de la légende.
Avant de nous mettre en route, à la suite d’Énée, et de l’accompagner dans ses aventures, il me semble qu’il n’est pas inutile de connaître un peu le personnage, de savoir d’où il venait, ce qu’on racontait de lui, et comment s’était accréditée l’histoire de ses voyages fabuleux. Si nous voulons apprécier le chefd’œuvre de Virgile et nous rendre un compte exact
travail, qu’il a déjà été fait, il y a quatre-vingts ans, dans un livre qui jouit encore aujourd’hui d’une réputation méritée. Un Suisse éclairé, qui avait été mêlé aux affaires de son pays pendant la Révolution, qui avait voyagé dans le nord de l’Europe et fait un long séjour en Italie, M. de Bdnstetten, publia, en 1804, un ouvrage intitulé : Voyage sur la scène des six derniers livres de l'Enéide. Cet ouvrage, qui a été beaucoup lu, contient des idées ingénieuses et justes dont j’ai profité. Mais la politique y tient plus de place que la littérature. M. de Bonstetten est un homme du monde, qui n’a pas poussé bien profondément l’étude de Virgile et qui, en parcourant la côte du Latium, s’est encore plus préoccupé des conditions économiques du pays que d’Énée et ses compagnons. J’a donc pensé qu’après lui il y avait encore quelque chose à faire.
î28 NOUVELLES PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.
de l’originalité de l’auteur, nous devons nous demander d’abord ce que lui fournissait la tradition et ce qu’il a lui-même inventé. On affirme ordinairement que VÉnéide est un poème national et que c’est un de ses principaux mérites; pour décider jusqu’à quel point celte affirmation est fondée, il faut bien que nous sachions d’où venaient les fables qui racontaient l’établissement des Troyens dans le Latium, si elles étaient profondément entrées dans la mémoire du peuple, et ce que le poète, en les racontant, réveillait de souvenirs chez ceux qui l’écoutaient : c’est le seul moyen de connaître si son œuvre a jamais été populaire. On voit donc que toute étude approfondie de VÉnéide doit commencer par l’examen de la légende d’Énée.
La science d’autrefois n’avait pas de goût pour les légendes. Il est sûr que, la plupart du temps, lorsqu’on prétend leur appliquer les règles d’une critique rigoureuse, elles ne supportent pas l’examen. Daunou se trouve amené, dans son Cours d'études historiques^ à raconter celle dont nous allons nous occuper. Il ne le fait qu’avec beaucoup de répugnance et ressent une sorte d’irritation en présence de tant de sottises; elle lui paraît « un tissu de fictions ridicules, de fables romanesques et incohérentes » ; il déclare qu’il ne prend la peine de les exposer que pour en montrer l’extravagance, et la seule conclusion qu’il en tire, c’est que « les histoires de tous les peuples commencent par des puérilités ». Nous sommes devenus moins sévères, et ces « puérilités » ne nous semblent pas mériter tant de mépris. En supposant même, ce qui est rare, qu’elles ne soient d’aucun profit pour la
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connaissance du passé, nous nous souvenons que la légende a été partout la première forme de la poésie : c'est assez pour qu’elle nous paraisse digne de quelques égards. On dit avec raison que l’enfant annonce l’homme ; de même, dans les fables qui bercent sa jeunesse, un peuple déjà se révèle. Pour connaître exactement les qualités originales de son esprit et le tour naturel de son imagination, il faut remonter jus qu’à ces récits lointains qui ont été ses premières créations, ou tout au moins les premiers aliments de sa fantaisie.
La légende d’Énée a fort occupé les savants dans ces dernières années. 11 n’en est guère, depuis Niebuhr, qui, nn étudiant le passé ou les institutions de Rome, lieraient rencontrée sur leur route et n’aient essayé de l’expliquer à leur façon L Je vais me servir de tous ces travaux pour exposer à mon tour de quelle manière il me semble que la légende s’est formée, comment elle s’est introduite et répandue chez les Latins, enfin quelles raisons avait Virgile d’en faire le sujet de son poème. Ce sont de petits problèmes dont la solution n’est pas facile, et, malgré les efforts d’une critique savante, tout n’y est pas encore devenu clair. Dans les recherches de ce genre, on ne peut pas se flatter d’arriver toujours à la certitude, et il faut se contenter souvent de la vraisemblance. Gomme nous avons perdu les anciens chroniqueurs qui nous rapportaient la suite de ces événements fabuleux et que nous sommes
1. Un de nos professeurs, M. Hild, a repris !a question, dans un mémoire très soigné et fort complet, intitulé : La Légende d'Enée avant Virgile^ dans lequel il résume les idées des savants de l’Allemagne et y ajoute les siennes.
obligés d’en reconstruire le récit d’après des citations incomplètes, il y reste des lacunes qu’il nous est impossible de combler. Lïtude des légendes ressemble à ces voyages qu’on fait en chemin de fer, dans les pays de montagnes, et où l’on passe si vite d’un tunnel à l’autre : le jour et l’ombre s’y succèdent à chaque instant. Quelque ennui que causent ces alternatives inévitables, c’est beaucoup, à ce qu’il me semble qu’on soit parvenu à jeter quelques clartés intermittentes sur des fables qui sont vieilles de tant de siècles.
C’est dans VIliade d’Homère qu’Énée nous apparaît pour la première fois, et la place qu’il y tient a depuis longtemps frappé la critique. Il est visible que le poète fait effort pour lui donner un grand rôle. Il le comble d’éloges et le met à côté des plus braves : Hector et lui sont les premiers des Troyens pour la bataille et le conseil ; le peuple l’honore comme un dieu ; c’est lui qu’on va chercher pour l’opposer aux ennemis dans les situations périlleuses, quand il faut défendre le corps de quelque héros qui vient d’être tué, ou empêcher Achille de pénétrer dans les murs de Troie. Énée ne se fait pas prier, et, quel que soit le rival qu’on lui donne, il se jette résolument dans la mêlée. Sa première apparition sur le champ de bataille est terrible. « Il marche comme un lion confiant dans sa force; il tient en avant sa lance el son bouclier, qui le couvre de partout, prêt à tuer quiconque viendrait à sa rencontre et poussant des cris qui donnent l’épouvante ^ » Ce qui lui fait beaucoup
i. Iliade^ v, 299.
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(l’honneur, ce qui contribue à donner de lui une grande idée, c’est que les dieux qui protègent les Grecs prennent peur en le voyant, et qu’ils tremblent pour les jours de l’ennemi qu’il va provoquer, même quand cet ennemi est Achille. Mais les exploits d’Énée ne sont jamais de longue durée, et nulle part il ne remplit la grande attente qu’il a fait naître. A peine entre-t-il en campagne qu’il est arrêté par quelque incident fâcheux ; il est vrai que cet incident même profite à sa réputation, car il montre combien il est cher à tous les dieux. Au premier danger qu’il court, tout l’Olympe s’émeut; Vénus, Apollon, Mars, Neptune, s’empressent de venir à son aide ; ils se relayent pour le défendre, ils le soignent quand il est blessé, et l’entourent d’un nuage protecteur pour le dérober aux hasards du combat.
Sainte-Beuve, qui a finement analysé la façon dont Énée est dépeint dans VIliade, et qui présente à ce propos quelques remarques fort ingénieuses, montre surtout le profit que Virgile en a tiré plus tard pour la composition de son poème. Si Homère, nous dit-il, avait fait d’Énée un de ses héros de premier rang, s’il lui avait prêté des exploits dignes de ceux d’Hector et d’Achille, il ne laissait plus rien à faire à son successeur et l’exposait à des comparaisons périlleuses. Si, au contraire, il ne lui avait donné qu’une figure insignifiante, s’il l’avait représenté comme un personnage tout à fait obscur et secondaire, c’était un préjugé contre lui, qui aurait mal disposé les lecteurs d’une autre épopée; il eût paru choquant que Virgile choisît l’un des plus petits défenseurs de Troie pour lui donner le premier rôle dans une nouvelle aventure ;
on l’aurait blâmé « de vouloir faire sortir un chêne immense et le grand ancêtre de la chose romaine d’une tige débile ». Mais comme il l’a beaucoup vanté sans le faire beaucoup agir, qu’il a éveillé l’attention sur lui et ne l’a pas satisfaite, qu’il annonce partout ses exploits et ne les raconte nulle part, on dirait vraiment qu’il a prévu le cas où ce personnage serait le héros d’un second poème épique, qu’il l’a mis en réserve et préparé de ses mains pour l’usage qu’un autre poète devait en faire ^
En réalité, Homère ne pouvait pas deviner Virgile, et il est impossible de lui supposer tant de complaisance pour un successeur inconnu. Il faut donc chercher ailleurs la raison qu’il pouvait avoir de donner cette attitude à Énée. Cette raison n’est pas difficile à trouver, car il s’est chargé lui-même de nous l’apprendre. Au vingtième chant de Vlliade^ quand les dieux et les hommes sont aux prises dans une effroyable mêlée, Énée, qui s’est laissé persuader par Apollon d’attaquer Achille, va périr. Heureusement, Neptune s’aperçoit du danger qu’il court. Il s’adresse à Junon, la grande ennemie des Troyens, et lui rappelle qu’il n’est pas dans la destinée d’Énée de succomber devant Troie, que les dieux le gardent pour qu’il reste quelque débris de la race de Dardanus ; puis il ajoute ces paroles significatives : «Jupiter a pris en haine la famille de Priam ; et maintenant c’est le tour du vaillant Énée de régner sur les Troyens, ainsi que les enfants de ses enfants qui naîtront dans l’avenir^. » Voilà une prédiction formelle.
1. Sainte-Beuve, Etude sur Virgile, p. 127. — 2. Iliade, xx, 306,
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Or nous savons qu’en général, quoique les poètes soient naturellement téméraires, ils ne se hasardent à prédire un événement avec cette assurance qu’après qu’il s’est accompli. Il faut donc croire qu’au moment où VIliade fut composée, il y avait quelque part un petit peuple qui prétendait être un reste des anciens habitants de Troie, et que ses rois se disaient fils d’Énée. C'est pour flatter les prétentions de ces princes, pour les glorifier dans la personne de leur grand aïeul, que le poète l’a traité avec tant de ménagement, qu’il le présente comme une sorte de rival d’Hector, de prétendant au trône d’Ilion, d’héritier désigné de la famille de Priam, et que, ne pouvant pas célébrer ses exploits, il a du moins annoncé la grandeur de sa race. Si l’on suppose que ces rois étaient généreux, qu’ils accueillaient bien les chanteurs d’épopée, qu’ils leur accordaient les mêmes honneurs que Démodocus reçoit k la table du roi des Phéaciens, on comprendra sans peine que le rhapsode ait reconnu cette hospitalité en comblant d’éloges l’ancêtre de ses bienfaiteurs.
Pour ces temps reculés, on admettait sans contestation l’autorité d’Homère, et il n’y avait pas d’autre histoire que celle qu’il avait racontée. Ce fut donc une tradition acceptée de tout le monde qu’Énée avait survécu à la ruine de sa patrie. Sur la façon dont il s’était sauvé il circulait des récits assez différents : les uns disaient qu’il s’était entendu avec les Grecs, d’autres qu’il leur avait échappé le jour ou la veille de la prise de Troie, mais tous s’accordaient pour affirmer qu’après le désastre il avait recueilli les survivants, et qu’il s’était établi quelque part
avec eux dans les environs du mont Ida. Voilà le principe de la légende; Homère nous la montre à son début, et, quoiqu’elle doive subir, dans la suite, beaucoup d’altérations, elle gardera toujours quelque chose de son origine. Le caractère d’Énée ne changera plus, et il est remarquable qu’il ait pris, dès le premier moment, les traits qu’il doit conserver jusqu’à la fin. Chez Homère, Énée est un vaillant, mais c’est encore plus un sage. Il dit des paroles sensées, il donne toujours de bons conseils. Avant tout il respecte les dieux. Neptune, quand il veut le sauver, rappelle « qu’il offre sans cesse de gracieux présents aux immortels qui habitent le vaste ciel^»; aussi est-il leur favori, et nous venons de voir qu’ils sont toujours en mouvement pour le protéger. Telles sont les qualités distinctives du personnage; il ne les perdra plus, ni dans la tradition populaire, ni dans les récits des poètes, et Virgile, qu’on a tant maltraité à ce propos, n’était pas libre de le représenter autrement qu’il ne l’a fait.
Mais voici un changement notable qui se produit dans cette première forme de la légende. A une époque incertaine tout en continuant de croire
1. Iliadey xx, 298. — 2. On a généralement pensé jusqu’ici que c’était dans les œuvres de Stésich’ore, c’est-à-dire vers le sixième siècle avant notre ère, qu’apparaissait pour la première Ibis cette forme nouvelle de la légende. On s’appuyait, pour l’admettre, sur la table iliaque, monument qui date de l’Empire romain, et où sont grossièrement représentées, dans une suite de bas-reliefs, toutes les aventures de Troie jusqu’à l’établissement d’Énée en Italie. Il y est dit que les derniers tableaux, c'est-à-dire ceux qui concernent les voyages d’Énée, sont composés d’après les récits de Stésichore. Mais M. Hild croit qu’il
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qu’Enée s’est sauvé de Troie au dernier moment, on commence à ne plus admettre qu’il se soit fixé dans quelque ville du mont Ida pour n’en plus sortir; on lui fait entreprendre des voyages merveilleux à la recherche d’une patrie nouvelle. Il partd’Ilion, sous la conduite d’une étoile que sa mère fait luire au ciel pour le guider. Les uns se contentent de le diriger vers les pays voisins ; ils supposent qu’il s’arrête sur les bords de la Thrace, à l’embouchure de l’Hèbre, où il fonde la ville d’Ænos. D’autres le conduisent plus loin, à Délos, dans la mer Adriatique, le long du golfe d’Ambracie. Une lois qu’il s’est mis en route, il ne peut plus s’arrêter. Il s’avance de plus en plus vers « l’IIespérie » ; il double la côte du Bruttium, fait une pointe en Sicile, que la tradition représentait comme toute pleine du souvenir des Troyens, touche à Cumes, où il enterre son pilote Misène sur le cap qui porte encore aujourd’hui son nom, longe les rivages de l’Italie et se fixe définitivement dans le Latium. Cette fois, les voyages d’Énée sont finis ; la légende a pris sa dernière terme, et nous sommes sur le clremin qui nous conduira directement à VÉnéide,
D’où vient ce changement qu’elle a subi depuis Homère? Quelle raison pouvait-on avoir d’arracher Enée à la terre troyenne, où VIliade nous le montre établi, pour le conduire en tant de lieux différents? 11 est difficile de le dire avec certitude, et c’est précisément une de ces lacunes que je laissais entrevoir
y a des raisons pour ne pas accorder trop (rimi)orlance à ce témoignage. Il lui semble que, dans ces tableaux, les souvenirs de Virgile ont pu modifier l’inHuence de Stésichore.
tout à rheure. Mais, s’il est surprenant qu'on ait ainsi modifié le récit homérique, il l’est bien davantage que ce soient des Grecs qui aient propagé la légende sous sa nouvelle forme, et l’on a peine à comprendre qu’ils aient pris le soin d’attribuer à un héros troyen de si glorieuses aventures. Pourquoi donc se sont-ils chargés de célébrer la gloire d’un ennemi et d’où vient qu’ils ont eu la complaisance de lui faire une aussi belle histoire? On peut répondre assurément qu’aucun des personnages qui figurent dans VIliade n’était tout à fait pour eux un étranger. Tel était le prestige de ce poème que la Grèce, n’en voulant rien laisser perdre, avait adopté les vaincus aussi bien que les vainqueurs, et les reconnaissait tous un peu pour ses enfants. On pourrait ajouter aussi que, parmi les Troyens, il n’y en avait pas qui fut moins ennemi des Grecs qu’Énée. Homère le représente fort irrité contre le divin Priam, qui ne l’honore pas autant qu’il le mérite. Un homme sage comme lui ne devait pas beaucoup approuver la conduite de Paris, et quelques-uns racontaient qu’il conseillait toujours de rendre Hélène à son mari. On disait aussi que, prévoyant la ruine prochaine, il s’était accommodé avec les ennemis et qu’il avait fait sa paix tout seul. C’était donc de tous les Troyens celui contre qui les Grecs devaient être le moins irrités et auquel ils pardonnaient le plus facilement son origine. Cependant ces raisons, si spécieuses qu’elles paraissent, n’empêchent pas qu’on ne soitsurprisqu’ils aient fait tant d’honneur à un compagnon d’Hector, qui avait combattu vigoureusement contre Diomède et contre Achille. S’ils avaient été tout à fait libres
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de choisir à leur gré le personnage auquel ils de\aient accorder l’honneur de ces grandes aventures, il n’est pas douteux qu’ils n’eussent donné la préférence à quelqu’un de leurs chefs. Ils en avaient un, le plus glorieux, le plus aimé de tous, celui qui représentait le mieux leur caractère et leur pays, dont on racontait déjà tant d’histoires surprenantes qu’il ne coûtait guère de lui prêter quelques exploits de plus : c’était Ulysse. Il se trouvait justement alors, si l’on en croyait la tradition, dans quelque île voisine de l’Italie, où le retenait l’enchanteresse Circé. Rien n’était plus facile que de supposer qu’il était passé de là dans le Latium et d’en faire l’ancêtre de la grande famille romaine. Nous avons la preuve que quelquesuns tentèrent de donner ce tour à la légende et de substituer le personnage d’Ulysse à celui d’Énée. Si, malgré la vanité nationale et l’attrait d’un nom populaire, cette version n’a pas prévalu, si les Grecs ont accepté l’autre, quoiqu’elle glorifiât un Troyen au détriment d’un héros de leur sang, il faut croire qu’ils n’étaient pas libres d’agir autrement et que, de quelque manière, elle s’est imposée à eux.
Il y a encore une observation qu’on ne manquera pas de faire en lisant les divers récits des voyages d’Énée : chacune de ces narrations, qui nous le montre abordant à un pays différent, suppose qu’il s’y arrête et qu’il n’en sort plus; pour qu’il soit plus certain qu’il s’y est fixé, elle nous dit qu’il y est mort et qu’on y conserve ses restes. Cette multiplicité de tombes consacrées à la même personne cause quelque embarras à ce bon Denys d’Halicarnasse, qui avait pris toute cette fable au sérieux. Elle prouve
simplement que la légende ne s’est pas faite d’un seul coup et qu’elle n’est pas née tout entière dans l’imagination d’un homme, que chacune des excursions d’Enée formait un récit particulier et isolé, et que c’est plus tard qu’on les a réunies ensemble pour en composer toute une histoire. D’où je conclus que, s’il est vrai, comme je viens de le dire, que la légende d’Énée n’est pas une pure fantaisie, une invention capricieuse des Grecs, et qu’il y ait quelque circonstance indépendante de leur volonté qui la leur ait pour ainsi dire imposée, il faut croire que cette circonstance s’est présentée à eux plusieurs fois de suite et dans des lieux différents.
Peut-on faire un pas de plus au milieu de ces ténèbres? Est-il possible de soupçonner quelle était cette circonstance qui a donné à la légende l’occasion de naître? Les conjectures, comme on le pense bien, n’ont pas manqué; je n’en vois qu’une qui puisse entièrement nous satisfaire et qui rende compte de tout : c’est celle que Preller expose dans sa Mythologie romaine^. Pour lui, la légende est sortie du culte que les marins rendaient à Vénus ou plutôt à la déesseAphrodite,commerappelaientlesGrecs. Aphrodite n’est pas seulement la personnification de la beauté et de l’amour ; elle est née de l’écume des flots, elle exerce son pouvoir sur la mer. Lucrèce dans cet hymne qu’il chante en son honneur au début de son poème, lui dit: «Devant toi, ô déesse, les vents s’enfuient. Quand tu parais, les nuages se dissipent; les flots de la mer semblent te sourire, et tout le ciel res-