‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 31 sur 94 · Preller, Rômische mytIioLy 667 et sci · texte numérisé non relu

Preller, Rômische mytIioLy 667 et sci

LA LÉGENDË D'ÉNÉE.

plendit pour toi d’une lumière sereine K » Le matelot grec, qui s’est mis sous sa protection, ne manque pas, en abordant à quelque terre inconnue, de lui élever une chapelle, ou tout au moins de lui dresser un autel : c’est un témoignage de sa reconnaissance pour l’heureuse navigation qu’il vient de faire. Or Énée et Aphrodite sont intimement liés ensemble; l’hommage qu’on rend à la mère fait aussitôt songer au fils, d’autant plus que cette divinité des mers porte an nom qui rappelle tout à fait celui du héros troyen, on Vappelle V Aphrodite Énéenne^, ^ous savons par Denys d’Halicarnasse que les sanctuaires de ce genre étaient très fréquents sur les côtes de la Méditerranée ; il s’en trouvait à Cythère, à Zacynthe, à Leucade, à Actium, partout où le commerce maritime avait quelque activité, et dans tous ces temples le nom d’Énée était uni à celui d’Aphrodite. Quand un vaisseau grec aborde à ces rivages, et que le matelot fait ses dévo-

1. Lucrèce, i, 6. — 2. Ce nom de ’A^pooiTY) Atveid; a été expliqué de diverses manières. Les uns y voient en effet, un souvenir d’Énée, et pensent qu’on a voulu rapprocher le nom du fils de celui de la mère; d’autres croient que c’est une épithète qui signifie l’illustre, la glorieuse Aphrodite. M. Worner, qui vient d’étudier la légende d’Énée, dans un intéressant mémoire {Die Sage von den Wamierungen des Aeneas, Leipzig, 1882), pense qu’il n’est pas impossible que le culte d’Astarté ait précédé celui d’Aphrodite dans les divers pays où Énce est censé avoir abordé. Les vaisseaux de Tyr étant venus avant ceux de la Grèce, avaient peut-être laissé des chapelles qui furent consacrées plus tard à la déesse grecque, quand les navigateurs grecs furent les plus forts. Dans ce cas, il serait possible qu’Énée eût pris la place de quelque héros phénicien qui était adoré avec Astarté. Cette hypothèse est ingénieuse; j’aime mieux toutefois, dans cette obscurité, ne pas remonter plus haut que les voyageurs grecs.

lions dans la chapelle grossière élevee par ses prédécesseurs, peut-il entendre ces noms que VIliade lui ix rendus familiers depuis sa jeunesse, sans qu’un monde de souvenirs mythologiques se réveille en lui? Comme il est dans sa nature de créer des fables, et que sa vive imagination ranime sans cesse le passé, il croit voir le banni de Troie qui cherche à établir quelque part ses dieux exilés. C’est ici, sans nul doute, qu’il s’est fixé; et, comme pour prendre possession du pays, il a bâti un temple à sa mère. Il est vrai que, dansune autre navigation, il pourra retrouver ailleurs un temple d’Aphrodite semblable à celui qu’il vient de voir et qui lui rappelle les mêmes souvenirs. Il en sera quitte pour appliquer à la contrée nouvelle ce qu’il avait dit de l’autre et affirmer qu’il a trouvé, cette fois, la vraie demeure d’Énée. Ainsi se formait peu à peu la légende, s’allongeant à chaque voyage, finissant et recommençant sans cesse, jusqu’à ce qu’un arrangeur plus habile eût l’idée de fondre ensemble tous ces récits séparés. Il prit Enée à son départ de Troie, le jour où, dans sa patrie en flammes, il enlève son père et ses dieux, le fit toucher successivement à tous les ports de l’Archipel où quelque tradition locale signalait sa présence; il le conduisit ensuite sur les rivages de la Sicile et de Tltalie, et, comme la ville d’Ardée, dans le Latium, était le dernier endroit où s’élevât un temple d’Aphrodite, il supposa que c’était le terme de sa longue navigation, et que là le grand voyageur avait enfin trouvé cette patrie nouvelle «qui fuyait sans cesse devant lui».

La légende ainsi racontée devenait tout à fait différente de ce qu’elle était dans Homère. Homère nous

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montre Éiiée tranquillement installé avec son peuple dans les environs de Troie; les nouveaux récits l’envoyaient courir toute sorte d’aventures et fonder une ville jusque dans le Latium ; on ne pouvait donc rien imaginer de plus contraire. Il se trouva pourtant des grammairiens scrupuleux qui essayèrent de tout arranger. Ils supposèrent qu’Énée, après avoir voyagé versles rivages de l’Italie et bâti Lavinium, avait laissé son nouveau royaume à son fils et qu’il était retourné avec une partie des siens dans sa résidence du mont Ida. C’était une manière ingénieuse de contenter tout le monde; mais l’opinion n’accepta pas ce compromis. Au risque de se mettre en contradiction avec Vlliade^ on laissa Enée vivre et mourir sur les bords du Tibre, où de si grandes destinées attendaient ses descendants.

Comment la légende d’Énée a pénétré en Italie. — Opinion de Niebuhr. — Elle ne se substitue pas aux légendes italiennes, mais plutôt s’y superpose. — On la rattache aux origines de Lavinium. — Hypothèse de Schwegler. — Par quel travail d’assimilation Énée arrive à prendre une physionomie italienne.— Comment les Grecs communiquent la légende aux Italiens. — De quelle manière elle est reçue. — Les Romains ne sont pas hostiles aux idées et aux usages de l’étranger. — Influence de la Grèce sur Rome dès les premicis temps.

La légende est faite, elle a pris place dans celte multitude de récits merveilleux dont se nourrit et s’amuse l’imagination des Grecs. Mais les Grecs sont encore seuls à la connaître; il nous reste à voir de

quelle manière ils l’ont transmise aux Latins; il nous faut surtout arriver à comprendre pourquoi les Latins /’ont si docilement acceptée, comment il se fait qu’ils se soient laissé imposer des aïeux inconnus, et qu’ils aient subi, comme premier auteur de leur race, un étranger, un vaincu, un proscrit, dont ils n’avaient pas entendu parler.

C’est ce qui paraît tout à fait inexplicable à Niebuhr. Il ne lui semble pas possible «qu’un État aussi fier que Rome, qui méprisait tout élément étranger», ait été cette fois si complaisant, quand il s’agissait de l’histoire de ses origines, c’est-à-dire de traditions que tes peuples antiques regardaient comme sacrées et sur lesquelles reposait d’ordinaire leur culte national. Aussi prend-il la peine d’imaginer une hypothèse qui puisse tout accommoder. Selon lui, les habitants du Latium étaient des Pélasges, de même que les Teucriens, tes Arcadiens, les Épirotes, les Œnotriens, etc. Séparés de bonne heure les uns des autres, établis dans des pays éloignés, ces peuples ne se sont pourtant jamais perdus de vue : la religion formait un lien entre eux; ils visitaient ensemble l’île sacrée de Samothrace, où se célébraient de grands mystères. C’est là, dans ces rencontres fraternelles, que la légende a dû naître. Elle n’était qu’une façon plus vive, plus frappante, d’exprimer la parenté de ces divers peuples et d’en conserver le souvenir. Raconter qu’un chel venu de Troie a parcouru le monde, laissant en certains pays une partie des gens qu’il amenait avec lui, qu’est-ce autre chose qu’affirmer que tous ceux qui habitent ces diverses contrées sortent de la même souche et qu’ils doivent

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se rappeler qu’ils sont frères? La légende est donc chez eux nationale, indigène; elle ne leur vient pas de l’étranger, ils l’ont créée eux-mêmes; c’est ce qui peut seul expliquer qu’elle soit devenue populaire. Telle est l’opinion de Niebuhr, qu’il expose avec une profonde conviction et qui lui semble la vérité mêmeL Ce n’est malheureusement qu’une conjecture, et je crois qu’elle manque tout à fait de vraisemblance. Le petit peuple de laboureurs et de bandits qui habitait dans les plaines du Latium n’avait ni ports ni vaisseaux. S’il lui avait fallu aller chercher la légende dans l’île sacrée de Samothrace, je crois bien qu’il l’aurait toujours ignorée; c’est la légende qui est venue le trouver. On s’accorde aujourd’hui à croire qu’il la tient des voyageurs grecs et qu’elle lui a été apportée avec beaucoup d’autres qui ont fini par modifier ses croyances religieuses. Du moment que nous n’acceptons pas l’hypothèse de Niehuhr qui supprime le problème, il faut le résoudre; nous devons donc chercher les raisons que les Latins pouvaient avoir d’accueillir avec tant de complaisance ces ancêtres dont les Grecs les gratifiaient.

Je me figure d’abord que, s’ils n’ont pas éprouvé beaucoup d’enthousiasme pour la légende la première fois qu’elle leur fut racontée, elle ne leur inspira pas non plus une de ces répugnances que l’habitude ne surmonte pas. C’était l’essentiel; il lui fallait se laisser écouter avant de se faire accueillir. Il est probable qu’on n’aurait pas voulu l’entendre,

1. « l/hypothèse que je vais avancer n’est pas pour moi une tentative désespérée pour trouver une issue quelconque; elle est le résultat de ma conviction. »

\ïi NOUVELLES PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.

qu’on l’aurait repoussée du premier coup, si elle avait prétendu se substituer aux anciennes traditions du pays. Mais elle ne fut pas si téméraire ou si maladroite. Elle se superposa seulement à toutes ces vieilles fables, sans avoir l’imprudence d’en déposséder aucune. Les Romains racontaient d’une certaine manière la fondation et les premières années de leur ville; ils redisaient l’histoire miraculeuse des deux jumeaux, celle du roi-pontife, celle du vainqueur d’Albe, etc. Énée se garda bien de toucher à Romulus, à Numa, aux rois de Rome, et de s’approprier leurs exploits. On se contenta d’en faire l’aïeul du premier d’entre eux, et on le plaça dans ces temps reculés où les plus anciennes traditions latines ne remontaient pas. Rien n’était donc changé dans les souvenirs populaires, on faisait seulement commencer l’histoire de Rome un peu plus haut, ce qui ne pouvait pas blesser son orgueil. La légende nouvelle ayant eu soin de s’établir dans le vide s’était mise ainsi à l’abri de toute réclamation.

Mais ce n’était pas assez pour elle d’être écoutée sans malveillance; il lui fallait prendre pied dans un pays où elle n’avait pas de racines. Une légende est, de sa nature, légère et mobile; si elle reste en l’air, elle s’expose à être balayée par tous les vents, et risque, après quelques années, de se dissiper et de se perdre. Elle a besoin pour vivre de s’appuyer sur quelque chose qui dure. Ou bien il faut qu’elle s’incorpore pour ainsi dire dans certains rites religieux et qu’elle en devienne une sorte d’explication : la persistance des rites conserve le souvenir du récit légendaire; ou bien elle doit se rattacher à une

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ville et s’insinuer parmi les fables qu’on raconte sur ses origines : c’est ce qui lui assure la plus longue durée. Mais ici, du côté de Rome, il n’y avait rien à faire, la place était prise depuis longtemps. On se rabattit sur Lavinium ; Enée passa pour l’avoir fondée. Il reste à savoir pourquoi cette ville fut choisie de préférence aux autres, et quelle facilité particulière trouva la légende à s’y établir. Une ingénieuse hypothèse de Schwegler^ permet de s’en rendre bien compte. Lavinium était la cité sainte des Latins. Chaque cité, chaque État, comme chaque famille, avait ses dieux protecteurs qui étaient placés dans un lieu consacré, et auxquels on rendait de grands hommages; ceux des Latins résidaient à Lavinium. Cette ville était donc, pour la confédération entière, ce qu’était la chapelle des Lares pour la maison d’un citoyen, le temple de Vesta et celui des Pénates pour Rome, c’est-à-dire le centre religieux, la capitale spirituelle de la ligue. De quelques renseignements que nous donnent les vieux grammairiens Schwegler conclut, avec assez d’apparence, qu’elle fut spécialement bâtie pour le rôle (ju’on lui destinait, et qu’autour de la demeure des Pénales communs la confédération entière envoya un certain nombre de colons, chargés d’honorer les dieux du pays. Elle ressemblait à ces centres improvisés qui se formaient, dans l’Asie Mineure, auprès des théâtres et des temples où se célébraient les fêtes des villes fédérées^. On peut donc dire qu’elle

1. Dans son excellente Histoire romainey ([ue la mort ne lui a pas permis d’achever. — 2. En voyant ces villes fondées tout

n’avait pas de fondateur particulier, puisque c’était une réunion de cités qui l’avait fondée; et, comme ces sortes de créations artificielles ne favorisent guère le développement des légendes, il est vraisemblable qu’on n’en racontait pas sur ses origines ; celle d’Énée ne rencontra donc aucune concurrence. Elle avait l’avantage de fournir un passé fabuleux à une ville qui en était dépourvue : pourquoi lui aurait-elle fait un mauvais accueil? D’ailleurs un héros si sage, si pieux, le fils de Vénus, le favori des dieux de l’Olympe, ne convenait-il pas tout à fait à ce rôle de fondateur d’une cité sainte?

Voilà donc Énée établi enfin à Lavinium et en possession d’avoir fondé la ville; il n’en restait pas moins parmi les Latins un étranger d’origine, et à ce titre il était difficile qu’il devînt jamais bien populaire dans sa nouvelle patrie. Nous allons voir de quelle façon cet inconvénient, sans s’effacer tout à fait, ce qui était impossible, parvint à s’atténuer dans la suite. On a remarqué qu’en général, chez les peuples jeunes, la mémoire des faits est plus tenace que celle des noms, qu’ils n’oublient pas les incidents merveilleux qu’ils ont entendu raconter dans leur jeunesse, mais qu’ils ne se rappellent guère à quel personnage on les attribuait, en sorte que ces récits, se détachant peu à peu des gens auxquels on les a d’abord rapportés, finissent par flotter en l’air, prêts à retomber sur tous ceux qui occupent successive-

ftxprès pour être le centre religieux dépeuples confédérés, ne peut-on pas songer à Washington, qui doit sa naissance à des raisons analogues? La politique a fait aux États-Unis ce que faisait la religion dans les confédérations antiques.

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ment l’attention publique. C’est ainsi qu’on voit sou^ vent plusieurs générations de héros légendaires hériter tour à tour des mêmes aventures. Chez les Latins, comme ailleurs, il se trouvait un certain nombre de ces légendes errantes; elles se fixèrent sur Énée, et on lui en composa toute une histoire dont assurément la Grèce n’avait aucune idée. On coatinua sans doute à dire qu’il venait de Troie; ce fut toujours le même héros sage et religieux qu’Homère avait chanté; on le représenta, selon l’usage, emportant sur ses épaules son père et ses dieux, pour les arracher à l’incendie. Mais voici le premier changement grave : dans la légende latine, les dieux qu’il emporte ne sont plus les mêmes; les Grecs supposaient qu’il avait sauvé le Palladium, cette statue miraculeuse à laquelle étaient attachées les destinées de Troie, les Latins remplacèrent le Palladium par les Pénates. C’étaient par excellence des diaux italiens, tout à fait propres à cette race et qui portent sa marque. Tous les peuples de l’antiquité ont imaginé des dieux protecteurs de la famille et les ont faits à leur image. Ceux des Romains sont les divinités de (( l’alimentation et de la nourriture », et ils ont reçu leur nom du lieu même où sont enfermées les provisions domestiques (penus). Tels sont les dieux que le fils brillant d’Aphrodite, le protégé d’Apollon, emporte avec lui et pour lesquels il veut construire une ville. Cette ville il ne la bâtit que sur Tordre formel du destin; mais, tandis que, pour des Gi •ecs, la destinée s’exprime par la voix des prêtres de Delphes ou de Dodone, les Latins substituent à ces prédictions les oracles du pays, qui sont loin

d’être aussi poétiques. C’est ainsi que, dans la nouvelle légende, on annonce à Énée qu’il ne réussira dans son entreprise qu’après avoir sacrifié la truie blanche avec ses trente petits, et lorsque ses compagnons, dans leur avidité, auront dévoré jusqu’à leurs tables. Ce sont des fables qui, par leur naïveté grossière, trahissent une origine latine, et n’ont rien de commun avec la Grèce. La mort d’Énée, comme sa vie, est devenue conforme aux légendes du Latium ; on répète pour lui ce qui se raconte des vieux rois de la contrée quand ils meurent : un jour, il disparaît et l’on cesse tout d’un coup de le voir (non compariiil)\ on suppose qu’il s’est plongé dans les eaux du Numicius, un fleuve sacré. Des lors on l’honore comme un dieu, sous le nom de la divinité même dans laquelle il est allé se perdre : on ne l’appelle plus Ênée^ mais Jupiter indiges. Ce n’est pas ainsi que les Grecs divinisaient leurs héros; ils les plaçaient ouvertement dans l’Olympe, leur conservant les traits de leur figure humaine et les honorant sous leur nom. Mais il fallait qu’Énée devînt tout à fait latin; du moment qu’il touche le sol de l’Italie, sa nouvelle patrie se saisit de lui. Elle lui prête des aventures, elle lui fait une légende, elle finit par lui ôter jusqu’à ce nom sous lequel les poètes grecs l’ont chanté. C’était le seul moyen pour la légende de s’acclimater dans le pays où elle devait définitivement s’établir; il fallait qu’elle en prît l’esprit et le caractère, et qu’on effaçât peu à peu, dans le personnage et dans son histoire, ce qui pouvait causer quelque répugnance aux Romains.

Ce serait assurément une grande erreur de croire

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que tous ces changements aient été médités et réfléchis, qu’ils soient le fruit de combinaisons profondes. De telles façons d’agir ne conviennent guère aux époques primitives. Mais, tout en admettant qu’en général le travail s’est accompli au hasard et sans conscience, il n’est pas moins vrai que la légende a dû profiter instinctivement des facilités qu’elle trouvait, et qu’elle a suivi les pentes naturelles qui se présentaient devant elle pour pénétrer sans violence au cœur du pays. Nous ne pouvons pas nous flatter sans doute de distinguer très exactement, à cette distance, comment les choses se sont passées; cependant, d’après ce que nous savons des mœurs et du caractère des divers peuples, il est permis de former quelques conjectures assez vraisemblables. Par exemple, nous n’avons pas un grand effort d’imagination à faire pour nous figurer ce qui arrivait ordinairement quand les voyageurs grecs, six ou sept siècles avant notre ère, abordaient sur ces côtes barbares. Presque toujours, ils y trouvaient la place prise : les Phéniciens les avaient précédés, et depuis longtemps ils étaient maîtres du commerce. Mais les Grecs avaient sur eux des avantages dont ils savaient très bien se servir. Le Phénicien était avant tout un marchand avide, qui ne songeait qu’à vendre le plus cher possible ses tapis, ses étoffes, ses coupes de métal ciselé. Assurément, le Grec ne dédaignait pas les bons profits ; il n’y a jamais eu de négociant plus attentif et plus adroit; mais il apportait avec lui, dans les pays qu’il visitait, autre chose que les produits de son industrie. Comme il courait le monde pour son plaisir, presque autant que pour son intérêt, ses affaires finies, il n’était pas

toujours pressé de serrer son argent et de partir. C’était déjà ce « petit Grec » que les Romains ont tant de fois raillé, souple, curieux, bavard, insinuant, se mettant si vite à Taise dans la maison des autres, et sachant s’y rendre nécessaire. Comme son grand aïeul Ulysse, il aimait, en visitant les villes, « à connaître les mœurs des peuples ». Pendant qu’il vendait ses marchandises, il regardait et il observait. Fin et perspicace comme il Tétait, il ne tardait pas à remarquer, chez ces peuples, qu’il traitait de barbares, des croyances et des usages qui ressemblaient beaucoup aux siens. Quand il les entendait parler, il saisissait des mots et des tournures qui lui rappelaient sa propre langue. Ces ressemblances ne nous surprennent plus aujourd’hui; tout le monde sait que tous ces peuples appartiennent à la même race humaine, qu’après avoir longtemps vécu ensemble, ils se sont séparés avec un fonds commun de mots et d’idées, et qu’il n’est pas étonnant que ce fonds se retrouve dans leurs civilisations et leurs idiomes. Mais les Grecs ne le savaient pas, et personne autour d’eux ne s’en doutait. Ils n’avaient qu’un moyen de tout expliquer, et ils en ont fait un très grand usage. Ils supposaient que leurs ancêtres, ou tout au moins, à défaut d’un Grec, quelques-uns des Troyens célébrés par Homère, étaient déjà venus dans ces parages et qu’ils y avaient peutêtre laissé quelque colonie. Dès lors, il n’y a plus lieu d’être surpris que les habitants du pays aient conservé des façons de parler ou d’agir qui rappellent la Grèce : c’est un legs qui leur vient, sans qu’ils s’eu doutent, de ces anciens voyageurs. Mais les Grecs n’étaient nas gens à s’en tenir à une vague hypothèse;

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dans ces cerveaux féconds, les suppositions deviennent vite des réalités. Comme il arrive à ceux qui ont confiance en eux-mêmes, tout servait à les convaincre de la vérité de leurs conjectures ; à propos de tout, les aventures des héros de Troie, dont leur mémoire était pleine, leur revenaient à la pensée. Les noms des personnes ou des lieux, qu’ils rencontraient sur leur chemin, leur suggéraient à chaque instant des rapprochements inattendus. Ils faisaient parler leurs hôtes, les écoutaient à peine, et trouvaient toujours dans leurs narrations quelque détail qui les faisait songer à leurs propres légendes. A ce qu’on leur disait, ils ajoutaient beaucoup, ayant reçu du ciel pardessus tout le don charmant de l’invention, et, de tous ces éléments divers, auxquels ils donnaient une couleur semblable, ils excellaient à fabriquer des fables amusantes, qu’ils ne se lassaient pas de conter.

Allons plus loin : après avoir imaginé la façon dont ces fables ont dû naître, est-il possible de nous figurer comment elles ont été reçues? Personne ne nous Ta dit; mais il y a quelque chose qui nous le fait bien mieux savoir que si l’on avait pris la peine de nous l’apprendre : c’est qu’on en a conservé le souvenir, que ceux qui les entendaient raconter leur ont partout donné une place à côté de leurs traditions nationales, et qu’elles les ont quelquefois supplantées. Voilà ce qui constate d’une manière victorieuse le succès qu’elles ont obtenu. Ce succès ne doit pas nous étonner. Nous connaissons un peu mieux aujourd’hui en quel état de civilisation se trouvaient les peuples italiques quand les Grecs commencèrent à les fréquenter. On a fait, en divers endroits de l’Italie, des

fouilles profondes qui ont mis à découvert des tombes fort anciennes. Les objets qu’on y trouve paraissent singulièrement grossiers ; ce sont, d’ordinaire, des vases faits d’une argile impure, façonnés à la main, imparfaitement polis, et portant pour tout ornement, sur leur surface grise ou noirâtre, des lignes et des ronds, c’est-à-dire la première décoration dont se soient avisésles hommes Évidemment ceux qui se servaient de ces vases, et qui n’en avaient pas d’autres pour leurs usages, étaient presque encore des barbares; mais ces barbares n’étaient pas gens à se complaire en leur barbarie, et ils ne demandaient pas mieux que d’en sortir; ce qui le prouve, c’est qu’auprès Je ces poteries primitives on a trouvé des morceaux d’ambre venus de la mer du Nord, des scarabées ou des coupes apportés par les Phéniciens, et, dans les tombes plus récentes, quelques vases avec des figures archaïques d’origine grecque. Ces gens-là, si grossiers, si sauvages en apparence, avaient donc le goût d’un art plus relevé ; ils n’en dédaignaient pas les produits, ils accueillaient bien les marchands qui les leur faisaient connaître, et probablement les payaient très cher.

Ce caractère est frappant chez les plus vieux Romains. Niebuhr affirmait, nous venons de le voir, que Rome dans son orgueil « méprisait tous les éléments étrangers ». C’est justement le contraire qui est la vérité. Elle avait sans doute une grande opinion d’elle-même; elle a pressenti de bonne heure le rôle qu’elle devait jouer dans le monde; mais cette fierté légitime n’a jamais dégénéré chez elle en amourpropre ridicule. Elle ne méprisait pas ses ennemis,

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même apres qu’ils étaient vaincus; elle savait reconnaître ce qu’ils avaient de bon, et au besoin elle se l’appropriait. « Nos aïeux, disait Salluste, étaient des gens aussi sages que hardis. L’orgueil ne les empêchait pas d’emprunter les institutions de leurs voisins quand ils y voyaient quelque profit. Leurs armes sont celles des Samnites; ils doivent aux Étrusques les insignes de leurs magistrats. Toutes les fois qu’ils trduvaient chez leurs alliés ou leurs ennemis quelque chose à prendre, ils s’appliquaient à l’introduire chez eux. Ils aimaient mieux imiter les autres que de les jalouser L » Voilà les véritables dispositions de ce peuple; s’il se montre quelquefois complaisant jusqu’à la vanité pour lui-même et dédaigneux de l’étranger jusqu’à l’impertinence, c’est pure comédie. L’attitude qu’un Romain croit devoir prendre devant le monde, sa façon de parler lorsqu’on l’écoute, sa manière d’agir quand on le regarde, ne sont pas toujours conformes à ses vrais sentiments. C’est ce qu’on remarque dans ses rapports avec les Grecs; sans doute il affecte de s’en moquer en public, mais il lui est impossible de se passer d’eux, et nous devons être certains que dès le premier jour qu’il les a rencontrés, il a subi, sans pouvoir s’en défendre, l’ascendant de cette race spirituelle et insinuante, qui lui apportait de si beaux ouvrages et lui faisait de si bons contes.

Quand on parle de l’introduction de la civilisation grecque à Rome, l’esprit se reporte d’ordinaire vers une date précise ; on songe aussitôt à ce jour de l’année 514, où un captif de Tarente fit jouer sur un

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