Catilina
théâtre, qui n’avait encore servi qu’à des danseurs étrusques ou à des farceurs italiens, un drame régulier imité des chefs-d’œuvre de la Grèce. C’est, en effet, un moment décisif pour l’histoire de Rome : ce jour-là, pour la première fois, la porte fut largement ouverte à la littérature grecque, et, par ce chemin qu’on lui ménageait, elle passa bientôt tout entière. Mais, quand eut lieu ce coup d’éclat, il y avait fort longtemps que, peu à peu et sans bruit, la Grèce pénétrait à Rome, et ce qu’elle avait accompli en ces quelques siècles était bien plus important que ce qui lui restait à faire. Donner à Rome une littérature était sans doute une grande entreprise; mais n’était-il pas bien plus grave encore de modifier les mœurs de la cité, et, par un travail secret et continu, d’y introduire un esprit nouveau? Ce résultat, elle l’avait obtenu dans ces premières rencontres dont l’iiistoire n’a pas gardé le souvenir. La religion nationale surtout en sortit tout à fait changée. On sait quel était le caractère essentiel de la vieille religion romaine : les dieux qu’elle honorait avaient à peine pris la forme humaine ; ils manquaient encore d’individualité et de vie, et l’on apercevait toujours derrière eux les forces et les phénomènes de la nature dont ils n’étaient qu’une pâle personnification. C’est de la Grèce que vint aux Romains le goût d’en faire des êtres tout à fait animés, de leur donner des passions, de leur prêter des aventures. Il n’y a pas de doute qu’ils ne s’y soient portés avec ardeur. M. Hild fait remarquer que ces divinités vagues^ qu’un père de l’Église appelle «des ombres incorporelles et insaisissables», n’offraient qu’un maigre aliment à l’imagination de
LA LÉGENDE D'ÉNÉE
la foule. Une fois qu’elle eut aperçu les figures vivantes du panthéon hellénique, elle n’en voulut pas d’autres. Ainsi s’introduisit à Rome la mythologie grecque, qui, en créant une histoire à tous ces dieux raides et inanimés, leur rendait la vie ; ainsi s’établit le culte des héros, fils des dieux, sorte d’intermédiaire entre la divinité et l’homme, dont la poésie des Grecs avait tiré de si grands avantages. — Enée pénétra avec les autres et reçut comme eux un bon accueil.
A quel moment la légende a-t-elle été connue des Romains? — Elle est mentionnée pour la première fois à l’époque de la guerre de Pyrrhus. — Importance qu’elle prend après les guerres puniques. — La légende chez les poètes. Nævius. — La légende chez les historiens et les grammairiens. Caton, Varron. — La légende chez les artistes. — Pourquoi a-t-elle été plus répandue chez les Romains que chez les Grecs ?
Il ne nous reste plus qu’un point à éclaircir, mais c’est peut-être le plus obscur : peut-on savoir à quel moment la légende d’Énée aété connue des Romains? Nous n’espérons pas, comme on le pense bien, arriver à fixer une date précise; il faut n’être pas exigeant et se contenter de peu quand il s’agit d’une époque aussi lointaine.
Ce qui est d’abord tout à fait incontestable, c’est que les premiers rapports des Latins avec les Grecs remontent très haut. On ne doute plus aujourd’hui qu’ils n’aient reçu d’eux l’écriture : dans les plus an-
ciennes inscriptions latines, la forme des lettres est celle de Talphabet éolo-dorien ; cet alphabet leur avait été communiqué sans doute par quelqu'une des colonies grecques établies dans Tltalie méridionale ou dans la Sicile ; il est probable qu’il leur venait de Cumes, dont les vaisseaux faisaient un grand commerce le long des côtes italiennes. Mais à quelle époque ont-ils commencé à s’en servir? Quand les idées de Niebuhr sur les origines de l’histoire romaine étaient dominantes, on retardait cette époque autant que possible pour laisser plus longtemps le champ libre à la formation des épopées primitives, et l’on allait jusqu’à prétendre que les Romains n’avaient commencé à écrire que du temps des décemvirs. Ce sont des chimères auxquelles on a maintenant renoncé. Il est sûr que les Romains ont connu l’écriture de fort bonne heure, et, dans une publication récente, M. Louis Ilavet a essayé de démontrer que leur alphabet était fixé avant l’époque des Tarquins L II faut
1. Voyez la leçon d’ouverture que M. L. Havet a faite au Collège de France, le 7 décembre 188'2. Les conséquences du fait signalé par M. Havet ne manquent pas d’importance, et il ne recule pas devant elles. Après avoir établi que l’écriture existait du temps des rois de Rome, il ajoute : « Mais, dira-t-on, ces vieux rois ont donc existé? — Et pourquoi non?... Si les Romains écrivaient alors, pourquoi n’auraicnt-ils pas transmis à la postérité quelques noms authentiques? » Il est assez remarquable que, sur ces faits autrefois tant contestés, la criti(iue, en France, en Italie et même en Allemagne, semble redevenir conservatrice. En même temps que paraissait la brochure de M. L. Havet, VI. Gaston Paris publiait dans la Romania un article fort important, à propos des diverses versions de la légende de Roncevaux. Cet article se termine par ces mots : « En poursuivant ces études d’analyse critique qui ne font encore que commencer, on arrivera de plus en plus à se con^
LA LÉGENDE D*ÉNÉE
donc admettre que les Grecs fréquentaient les marchés de Rome dès le lendemain de sa fondation. Cette opinion qu’a entrevue la philologie, l’archéologie la confirme. Dans des fouilles faites sur le Viminal, on est parvenu jusqu’à des tombes placées sous ce qu’on appelle le mur de Servius, et qui sont, par conséquent, plus anciennes ; ces tombes, parmi beaucoup d’autres objets, contenaient des vases chalcidiens, venus sans doute par la vole de Cumes. Dès ce moment, les Grecs connaissaient le chemin de Rome, ils y importaient les produits de leur industrie, et, avec eux, leurs idées, leur civilisation, leurs légendes. Mais faut-il croire que, parmi ces légendes, se trouvait déjà celle d’Énée? Surce point, les savants se divisent, et nous voyons se produire les opinions les plus opposées : tandis que quelques-uns la croient aussi ancienne que Rome même, d’autres ne veulent
vaincre que, pour être lointaine et anonyme, Eépopée n’est pas dans d’autres conditions que les autres produits de l’activité poétique humaine; qu’elle ne se développe que par une suite d’innovations individuelles, marquées sans doute au coin de leurs époques respectives, mais qui n’ont rien d’inconscient et de populaire^ au sens presque mystique qu’on attaclie quelquefois à ce mot. Tout, là comme ailleurs, a son explication et sa cause, sa raison d’être et de cesser. » Nous voilà bien loin des affirmations qui ont fait la gloire de Wolf, de Laclimann, de Niebuhr. 11 est curieux de constater, au moment où ce siècle s’achève, qu’après avoir parcouru tout un cycle d’hypothèses séduisantes, de destructions et de reconstructions audacieuses, l’évolution est terminée et nous ramène à peu près au point de départ. Mais nous y revenons avec un sentiment plus exact, une vue plus claire du passé, et si tous ces grands systèmes qui ont régné quelques années n’étaient que des erreurs, c’étaient au moins des erreurs fécondes, qui ont renouvelé îç^ critique et l’hstoire.
158 NOUVELLES mOMLNADES A KUIIÉOLOGIQUES.
pas qu’elle soit antérieure aux guerres puniques. De quel côté paraît être la vérité ?
A ceux qui prétendent la faire remonter jusqu’aux origines mêmes de Rome, on a répondu avec raison que, si elle avait existé aux temps où fut constituée la religion romaine, elle y tiendrait quelque place. A la vérité, Denys d’Halicarnasse, en exposant les raisons qu’il a de la croire vraie, nous dit « qu’elle est confirmée par ce qui se passe dans les sacrifices et les cérémonies^»; mais il doit s’être trompé. Nous connaissons les fêtes les plus anciennes de Rome, et M. Mommsen pense que nous pouvons reconstruire le calendrier de Numa; il n’y est jamais question d’Énée. La première mention qu’on trouve de lui dans l’iiistoire est faite à propos de Pyrrhus : on nous dit que le roi d’Épire fut entraîné à déclarer la guerre aux Romains par le souvenir de son aïeul Achille ; entre les Troyens de Rome et lui, il y avait une querelle de famille qu’il voulait vider La légende existait donc alors, et nous savons qu’un historien contemporain, Timée de Tauroménium, la racontait à peu près comme nous la connaissons. Est-il vraisemblable qu’elle fût à ce moment tout à fait récente, ou même que la guerre de Pyrrhus lui ait donné l’occasion de naître? J’ai quelque peine à le croire. M. Hild a raison de dire « qu’une croyance et un culte ne s’implantent jamais tout d’un coup, par une adoption brusque ou une annexion violente ». Il devait donc y avoir un certain temps qu’elle travaillait à s’insinuer
1. Antiq. rom., 1,4-9. — 2. C’est au moins ce que raconte Pausanias, on ne sait d’après quelles sources (I, 12, i).
LA LÉGENDE D’ÉNÉE
à Rome ; mais elle ri’a commencé à y prendre quelque autorité qu’un peu avant la guerre de Pyrrhus. Ce qui me conduit à la même conclusion, c’est que je la vois vers celte époque acceptée d’une manière officielle par l’autorité romaine. Un État, quand il est sage, ne donne pas trop vite dans les nouveautés contestées ; pour qu’à Rome on ait accordé une sorte de consécration publique à la légende d’Énée, il faut qu’elle ait été alors assez répandue et accueillie de beaucoup de monde. En 4*72, selon M. Mommsen, cinquante ans plus tard, d’après M. Nissen % les Acarnaniens, étant en lutte avec les Étoliens, réclamèrent le secours de Rome. La raison qu’ils invoquaient pour l’obtenir, c’est que leurs aïeux étaient les seuls de tous les Grecs qui n’eussent pas pris part à la guerre de Troie; ils pensaient sans doute que ce motif suffirait pour attendrir le sénat, et que les héritiers des Troyens ne refuseraient pas de payer la dette de leurs ancêtres. Depuis cette époque, les textes abondent pour prouver que la croyance à l’origine troyenne était devenue chez les Romains une sorte de maxime d’État qu’on alléguait sans hésitation, même dans les documents diplomatiques. Quand Rome, après les désastres de la seconde guerre punique, demanda aux habitants de Pessinonte de lui céder la statue de la Mère des dieux, qui devait lui ramener la fortune, elle ne manqua pas de leur rappeler que ses ancêtres étaient Phrygiens de naissance, et, par conséquent, leurs compatriotes. Un peu plus tard, lorsqu’elle traite avec Antiochus,
1. I^issen, Zur Kritik de$ Snwsage {Jahrb. fùr class 1865} p. 375 et stj.).
le roi de Syrie, qu’elle a vaincu, elle a soin de stipuler qu’il accordera la liberté aux habitants d’Ilion, qui sont les parents du peuple romain. Pendant les guerres d’Asie, les généraux qui passent près de la vieille ville ont grand soin de s’y arrêter et d’y faire des sacrifices. Enée, dès lors, a pris sa place parmi les aïeux des Romains; il figure en tête de la liste et on lui rend des honneurs publics. Sur le forum de Pompéi, le long d’un monument qui garnit un des côtés de la place, on distingue quatre niches où se trouvaient des statues aujourd’hui détruites. Énée et Romulus occupaient les deux premières ; M. Fiorelli suppose que les deux autres contenaient César et Auguste : c’étaient les quatre fondateurs de l’État romain. Il reste quelques fragments de l’inscription gravée audessous de l’image d’Énée ; elle rappelle en quelques mots toute la légende, la fuite du héros emportant ses dieux et son père, son arrivée en Italie, la fondation de Lavinium, sa mort miraculeuse et son apothéose sous le nom de Jupiter Indiges ^
C’est de bonne heure aussi que la poésie latine s’empara du personnage d’Énée; nous savons qu’il figurait dans la première épopée nationale que Rome ait possédée. Quand le rude plébéien Nævius, si ardent pour la gloire de son pays, entreprit de chanter la première guerre punique, dans laquelle il avait été
1. Il est vrai que, parmi les peintures de Pompéi, il s’en trouve une qui est une sorte de parodie de la légende officielle. Elle montre un singe revêtu d’une cotte de mailles, qui porte un vieux singe sur ses épaules et traîne un jeune singe par la main. C’est Énée, Anchise et Ascagne qu’on a voulu représenter.
LA LÉGENDE d'ÉNÉE.
soldat, il commença par remonter aux Troyens. A ce moment, Thistoire d’Énée s’enrichit d’un incident nouveau sur lequel Virgile devait jeter plus tard un éclat immortel. Nævius imagine que le vent a poussé le fugitif de Troie jusqu’à Carthage et qu’il a été reçu par Didon. Il n’était pas, je crois, le premier à rapprocher l’un de l’autre ces deux personnages qui représentent deux races ; voici comment on avait été amené à les mettre en rapport ensemble. Sur la côte occidentale de la Sicile, au sommet du mont Éryx, s’élevait un de ces temples d’Aphrodite dont il a été question plus haut. La situation d’Éryx entre l’Afrique, la Gaule, l’Espagne et l’Italie en faisait un des lieux où se réunissaient les marchands de tous les pays. Le Phénicien y rencontrait sans cesse le Grec. Chacun des deux peuples apportait avec lui ses traditions nationales, et, dans leurs communications réciproques, quand l’un racontait Thistoire d’Énée, l’autre répondait par celle de Didon. A force de parler d’eux, on en vint à les réunir dans la même légende ; alliés ensemble tant que leurs peuples restèrent unis, ils devinrent ennemis mortels quand éclata la lutte entre Carthage et Rome. On fit alors remonter la haine des enfants jusqu’aux ancêtres, et la rencontre de la reine de Carthage avec le héros troyen prit des couleurs tragiques. C’est Nævius sans doute qui donna ce caractère nouveau à l’ancienne légende. Pour rendre compte de l’acharnement des deux peuples, il supposa qu’ils avaient de vieilles querelles à venger, et que leurs inimitiés avaient commencé avec leur existence même. Ennius crut devoir, lui aussi, prendre l’histoire romaine à la chute de Troie ; on le
voit dans les courts fragments qui nous restent du premier livre de son poème. Nous avons notamment le vers par lequel il commence le récit des aventures d’Énée :
Cum veter occubuit Priamus sub marte Pelasgo.
Le reste tenait assez peu de place, et la moitié d’un livre suffisait à Ennius pour raconter ce qui en occupe douze dans Virgile. Les malins disaient que, tout en affectant de se moquer de son prédécesseur Nævius, qu’il accusait d’écrire dans un rythme barbare et de n’avoir aucun souci de l’élégance, il évitait de recommencer ce que le grossier poète avait fait, pour ne pas se mesurer avec lui, et qu’il ressemblait à certains héros d’Homère qui crient des sottises à leur ennemi et lui décochent de loin quelque flèche, mais qui s’en vont dès qu’il approche. Quoi qu’il en soit, il est curieux de remarquer que, la première fois que la muse latine touche à l’épopée, elle va droit sur le sujet que devait traiter Virgile. N’est-ce pas ici le cas de rappeler la réflexion que faisait Sainte-Beuve à propos d’Homère? Il y avait une sorte de conspiration inconsciente de tous ces vieux écrivains pour préparer la matière sur laquelle travaillerait un jour leur illustre successeur.
Des mains des poètes, la légende tomba dans celle des chroniqueurs et des grammairiens : elle n’eut guère à s’en féliciter. C’est une crise pour ces vieux récits que le moment où les savants s’emparent d’eux et entreprennent de les rendre plus clairs et plus sages. Les grammairiens n’ont pas la main légère; ils
LA LÉGENDE D’ÉNÉE
souhaitent que tout soit raisonnable et sensé, ce qui est assurément un désir très légitime ; mais je ne sais comment, dès qu’on veut introduire la raison dans les fables populaires, et qu’on se donne trop de mal pour qu’elles soient vraisemblables, elles deviennent ridicules. Virgile eut beaucoup à faire, dans la suite, pour redonner à son héros la couleur poétique que ce séjour prolongé chez les grammairiens et les chroniqueurs lui avait ôtée. Ils lui rendirent pourtant un service signalé ; leurs recherches minutieuses, leurs travaux savants, contribuèrent à établir d’une manière plus solide l’autorité de la légende. Tant qu’on ne la trouvait que dans les vers des poètes, on pouvait soupçonner qu’elle n’avait pas plus de fondement que ces mille fables grecques que personne ne prenait au sérieux. Mais du moment que des gens graves, qui ne faisaient pas métier d’amuser le public, avaient pris la peine de s’en occuper, dans des livres où ils étudiaient les lois et la religion de leur pays, elle semblait mériter plus de confiance. Caton, un consul, un censeur, un ennemi des Grecs, la racontait sans sourciller dans tous ses détails, et n’hésitait pas à donner, sur la contenance exacte du territoire cédé par Latinus aux Troyens, sur les diverses luttes qu’Énée et Ascagne soutinrent contre Turnus et Mézence, des renseignements aussi précis que s’il s’agissait d’événements contemporains. Varron, « le plus savant des Romains», qui était un homme de guerre en même temps qu’un érudit, et qui commandait la flotte de l’Adriatique, pendant que Pompée traquait les pirates, profita de quelques loisirs pour se mettre à la suite d’Énée, refaire ses voyages et visiter avec
ses galères les différents ports où il avait abordé. Il était si convaincu de la réalité de ses aventures qu’il croyait trauver partout des traces certaines de son séjour. Nous voyons, dans les fragments qui restent de ses ouvrages, qu’il parle de ces événements lointains avec un ton d’assurance extraordinaire. « N’estil pas certain, dit-il, que les Arcadiens, sous la conduite d’Évandre, sont venus en Italie et se sont fixés sur le Palatin ^ ? » Il semble vraiment que ce soit un crime d’en douter.
Je sais qu’à ces raisons, qui nous font croire que la légende était alors fort répandue et tenue pour certaine, on objecte qu’elle est restée presque entière ment étrangère à l’art romain. Comment admettre qu’étant aussi populaire qu’on le prétend, elle ait si rarement tenté les sculpteurs et les peintres? Il est sûr qu’avant l’Empire on ne connaît pas de fresque ou de bas-relief de quelque importance où soit traitée l’histoire d’Énée. M. Brunn croyait la retrouver sur un de ces coffrets en métal qu’on appelle des cistes, et qui nous viennent des tombes de Préneste; il lui semblait reconnaître, le long de la paroi latérale, les batailles des Piutules et des Troyens; surla plaque du couvercle, il voyait Enée présentant au vieux roi latin les dépouilles de Turnus, qu’il vient de tuer, à côté de lui Lavinia qu’on va remettre aux mains de son mari, tandis qu’Amata, sa mère, s’enfuit furieuse pour se dérober à ce mariage^. C’est tout à. fait le sujet de VÉnéide, et comme M. Brunn suppose que cette œuvre
1. Servius in Aen.y viii, 51. - !2. Ann. de Vlnsi. de corresp, arch., 1864, p. 356 et sq.
LA LÉGENDE d'ÉNÉE
d’art est antérieure à la première guerre punique, il admet que la légende était dès lors fixée dans ses moindres détails, et que Virgile n’a fait que traduire exactement des fables populaires qui existaient plus de deux siècles avant lui. Par malheur, l’explication de M. Brunn est aujourd’hui fort contestée, et l’on se demande si le coffret n’appartient pas à une époque plus récente, ou si le sujet qu’il représente est bien celui que M. Brunn a cru voir. Mais, en revanche, depuis l’époque où M. Brunn plaçait, par erreur peut-être, les aventures d’Énée sur la cista prœnestina, on les a trouvées, cette fois d’une manière indubitable, dans une tombe romaine. En 1875, des fouilles furent entreprises par une société italienne à l’extrémité de l’Esquilin, dans l’espace qui s’étend entre Sainte-Marie-Majeure et le petit monument qu’on appelle le temple de Minerva medica. Là passait une des routes importantes de Rome, celle qui menait à Préneste. Le long des voies romaines on est toujours sûr de trouver des tombeaux : un de ceux qu’on a fouillés contenait des fresques qui malheureusement ont beaucoup souffert, lorsque, au troisième siècle, la coutume d’ensevelir les morts ayant remplacé celle de les brûler, des réparations furent faites à la tombe pour l’accommoder à ce nouvel usage. Cependant, ce qui reste des peintures est suffisant pour qu’on puisse très nettement en saisir le sujet. C’est l’histoire des origines de Rome depuis l’arrivée d’Enée en Italie. On le voit d’abord qui fonde Lavinium et qui combat Turnus; dans des tableaux qui se succèdent sans être séparés les uns des autres, comme ceux aui couvrent la colonne Trajanc,
on suit toutes les phases de la grande bataille livrée sur les bords du Numicius; puis vient la fondation d’Albe par Ascagne, enfin Thistoire de Réa Silvia et des deux jumeaux ^ Ce qui ajoute au prix de ces peintures, c’est qu’elles doivent être contemporaines de l’œuvre de Virgile, et que, comme elles ne reproduisent pas tout à fait la tradition qu’il a suivie et qu’il est vraisemblable qu’elles n’ont pas été exécutées sous son influence, elles montrent comment, autour du poète, on se figurait les événements qu’il a chantés. Mais, quelque importance qu’on leur accorde, il ne faut pas oublier qu’elles sont la seule œuvre d’art de quelque valeur, antérieure à VËnéide^ où il soit question d’Énée et de Lavinium. On est donc forcé d’avouer que, jusqu’à Virgile, les voyages du héros troyen, dont s’étaient inspirés plusieurs poètes, avaient fort peu occupé les sculpteurs ou les peintres.
Est-on en droit d’en rien conclure contre la popularité dont jouissait alors la légende? Je ne le crois pas. Souvenons-nous que les arts étaient dans la main des Grecs, et que les Grecs n’aimaient à s’occuper que d’eux-mêmes. On a remarqué qu’ils n’ont presque jamais reproduit, sur les bas-reliefs ou dans les fresques, les événements de l’histoire romaine. Il est vrai qu’ayant créé, comme nous l’avons vu, la légende d’Énée, il semble qu’ils auraient dü avoir plus de goût pour leur ouvrage. Mais par malheur cette lé-
1. Ce monument a été décrit pour la première fois par M. Bçizio, dans son ouvrage intitulé : Pittiire et sepolcri scoperli suJV Esqailino. Le sujet a été traité de nouveau par M. Robert dans les Annales de Vlnslitid archéologique de Rome (1878, p. 234 et sq.). J’ai suivi les explications de M. Robert.
U LÉGENDE D’ÉNÉE
gende était née à une époque récente, quand leur imagination commençait à se fatiguer de produire des fables; aussi est-il facile de voir qu’elle est moins riche de détails poétiques, plus sobre et plus sèche que les autres. Elle n’avait pas eu non plus l’heureuse chance de plaire à un grand poète qui l’aurait transfigurée en la chantant. C’étaient pour elle des causes d’infériorité qui ne la recommandaient pas au choix des artistes. Ils avaient enfin une raison particulière delà délaisser, sur laquelle je veux insister un moment, car en nous apprenant pourquoi les Grecs l’ont négligée, elle nous fait connaître du même coup run des motifs, le plus puissant peut-être, qui attiraient les Romains vers elle.
Quand la légende d’Énée commença à se répandre chez les Grecs, Rome, trop faible encore pour les inquiéter, était pourtant assez puissante pour leur inspirer le désir de la rattacher de quelque manière à leur pays, et de prendre ainsi part à sa gloire. Un siècle plus tard, tout était changé. Elle avait soumis la Grèce, elle venait d’envahir l’Orient, elle convoitait ouvertement l’empire du monde. Les Grecs vaincus, humiliés, n’éprouvaient plus le même empressement pour orner de fables poétiques les débuts d’un peuple qui les opprimait. Cette légende, qui était pourtant leur œuvre, leur parut faire à leurs rivaux un passé trop avantageux ; ils commencèrent par en parler beaucoup moins et finirent par l’oublier; Denys d’Halicarnasse prétend qu’il n’y avait presque plus personne de son temps en Grèce qui la connût. On l’avait remplacée par des fables toutes contraires. Il y avait alors, à la cour des petits princes de l’Asie et chez les rois
barbares, toute une école d’historiens qui faisaient profession de dire le plus de mal possible des Romains et le plus de bien de leurs ennemis. Naturellement ils ont partagé le sort de ceux dont ils défendaient la cause, et Ton comprend que le vainqueur qu’ils insultaient n’ait pas tenu à conserver leurs ouvrages. Nous possédons Polybe, qui avait écrit l’histoire des guerres puniques dans l’intérêt des Romains ; c’est à peine si nous savons le nom de ce Philinus d’Agrigente qui exaltait les Carthaginois et tournait tout à leur gloire. La tactique ordinaire de tous ces ennemis de Rome consistait à railler la bassesse de ses origines. On disait qu’elle avait été d’abord un asile de bandits, qu’elle devait sa naissance à des misérables, à des vagabonds, à des esclaves. Ces calomnies indignaient Denys d’Halicarnasse, qui prétendit y répondre en composant ses Antiquités romaines. Pour en montrer la fausseté, pour les réfuter d’une manière victorieuse, il racontait dans tous ses détails la légende d’Énée. S’adressant à ses compatriotes, au début de son livre, il leur disait : (( N’ajoutez aucune foi à ces menteurs; au sujet des origines de Rome, ils ne débitent que des fables. Je vous montrerai que ceux qui l’ont fondée n’étaient pas des gens sans aveu, ramassés au hasard parmi les nations les plus méprisables. Ce sont des Troyens, venus à la suite d’un chef illustre dont Homère a chanté les exploits; ou plutôt, comme les Troyens sont sortis de la même souche que nous, ce sont des Grecs L >
1. Toutes ces idées sont développées dans la préface des Antiquités romaines de Denys dTIalicarnasse.
LA LÉGENDE d’ÉNÉE.
IGO
Denys savait bien que celte conclusion était tout à fait du goût des Romains et qu’elle flattait les instincts secrets de leur vanité. Ils avaient longtemps supporté sans mauvaise humeur ce nom de barbares que les Grecs donnaient à tous ceux qui n’étaient pas de leur race. Quand ils comprirent mieux le prix des lettres et des arts, il leur déplut d’être mis ainsi sommairement et par un seul mot hors de la civilisation. Ils voulaient rentrer dans l’humanité et se rattacher de quelque manière à la Grèce, au moins par leurs origines lointaines. La légende d’Énée leur en donnait le moyen, ils le saisirent avec empressement. Les grands seigneurs prirent plaisir à imaginer qu’ils sortaient des plus illustres compagnons d’Énée; il y avait même un certain nombre de familles pour lesquelles cette origine n’était pas contestée : on les appelait les familles troyenneSy et Varron, qui voulait faire plaisir à tout le monde, écrivit un ouvrage à l’appui de leurs généalogies chimériques. Les simples citoyens ne pouvaient pas avoir d’aussi hautes prétentions; mais, s’ils n’osaient pas réclamer l’honneur d’avoir des chefs troyens parmi leurs ancêtres, ils étaient flattés de descendre des simples soldats. Dans la fameuse prédiction, eù se trouvait annoncé d’avance le désastre de Cannes, le devin Marcius, s’adressant aux Romains, les appelait : enfants de Troie, Trojugena Romane^, 11 est évident qu’en leur donnant ce nom il avait l’intention de leur être agréable. Un peu plus tard, le poète tragique Attius, ayant fait une pièce nationale sur le dévouement de