‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 33 sur 94 · Tite Live, xxv · texte numérisé non relu

Tite Live, xxv

DeciuSj dont les Romains étaient si fiers, l’avait intitulée les Fils d'Énée, ou Decius^ Æneadæ sive Decius. En général, les auteurs de tragédie ou de comédie cherchent à donner à leurs ouvrages des titres qui attirent le public; Attius supposait donc que les Romains prendraient plaisir à s’entendre appeler fils d’Enée. C’est ainsi que la vanité de tout le monde se fit complice du succès de la vieille légende.

Quelle raison avait Virgile de choisir la légende d’Énée pour sujet de son poème? — L’épopée historique el l’épopée mythologique. — Ùnjnéide est à la fois une épopée mythologique et historique. — Pourquoi Virgile a-t-il préféré Énée à Romulus? — Dans quel sens on peut dire que VEnéide a été populaire.

Nous sortons enfin des obscurités et des incertitudes, et nous voici arrivés en pleine lumière : nous touchons à Virgile. Après avoir cherché d’où la légende d’Enée est venue, quels sont les éléments dont elle a été formée, et pourquoi les Romains l’ont si favorablement accueillie, il nous reste à connaître les raisons que Virgile pouvait avoir d’en faire le sujet de son poème.

Nous ne risquons pas de nous tromper en affirmant qu’il ne l’a pas fait sans raison et que, dans la conception de ses ouvrages, il ne laissait rien au hasard. Voltaire raconte qu’il ne savait guère ce que c’était que l’épopée quand il se mit en tête, à vingt

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ans, d’en composer une. Ce n’est pas Virgile qui aurait agi avec cette légèreté. Il n’était pas un de ces poètes de premier mouvement, dont Platon nous dit qu’ils ne savent ce qu’ils font; il méditait et réfléchissait longtemps avant d’écrire. Esprit triste et timide, il n’avait pas assez bonne opinion de lui pour se croire capable d’improviser des chefs-d’œuvre. Tous ses ouvrages portent la trace d’un travail patient et d’efforts obstinés : la merveille, c’est que chez lui le travail n’ait jamais gêné l’inspiration.

Soyons sûrs qu’après s’être décidé à composer un poème épique, il a dû se demander d’abord de quel genre ce poème devait être. La réponse à cette question était différente suivant l’école à laquelle le poète appartenait. Il y en avait deux alors qui se disputaient et se partageaient les suffrages du public. L’une se rattachait au passé et voulait simplement le continuer ; elle se composait des admirateurs des vieux poètes latins, et comptait surtout dans ses rangs ces esprits sages et mûrs à qui les innovations sont suspectes. L’autre avait choisi des modèles nouveaux et prétendait rajeunir la poésie par l’imitation de poètes plus jeunes. Elle avait pour elle, comme toujours, les jeunes gens et les femmes. Chacune des deux comprenait l’épopée d’une façon différente. La vieille école aimait surtout le poème historique, c’est-à-dire celui qui raconte les exploits des aïeux, et il faut reconnaître que son goût était conforme au génie particulier et aux aptitudes naturelles de la race romaine. Cette race est par-dessus tout utilitaire et pratique; les lettres ne lui plaisent qu’à la condition de contenir des leçons pour h conduite de 1^ vie ; l’idéal et la

fîinlaisie, qui passionnaient les Grecs, la laissent assez indiiïérente; elle a peu de penchant pour les légendes, où l’imagination a tant de place; la poésie qu’elle préfère est celle qui s’applique à des faits réels et s’occupe de personnages qui ont existé. Aussi les poètes latins, dès qu’ils ont eu la force de voler un peu de leurs ailes, se sont-ils tournés de ce côté. Nævius chante la première guerre punique; Ennius raconte, sous le nom si romain A' Annales^ toute l’histoire de Rome, en insistant sur les événements qu’il a vus et dont il peut parler en témoin. Le succès de son œuvre a été très vif; Rome s’y est reconnue, et, pendant un siècle, les faiseurs d’épopées ont marché sur ses traces. Du temps même de Virgile, et dans son entourage, on composa des poèmes sur la défaite de Vercingétorix et la mort de César. C’est aussi à l’auteur des Annales que se rattache le plus grand poète de ce temps, Lucrèce; quoiqu’il n’ait pas écrit de récit épique, il se proclame le disciple d’Ennius et le félicite « d’avoir rapporté de l’Hélicon une couronne dont le laurier ne se fanera jamais ». L’autre école était celle qui cherchait ses inspirations chez les poètes alexandrins. Malgré la réputation dont ils jouissaient dans le monde grec, Rome était restée longtemps sans les connaître et les pratiquer : elle s’en tenait volontiers à ceux de l’époque classique; mais quand ses conquêtes l’eurent mise en relations plus fréquentes avec l’Asie, ses généraux, ses proconsuls, ses négociants, qui en visitaient plus souvent les grandes villes, lurent ces poètes dont tout le monde s’occupait autour d’eux, et ils en furent charmés. Il ne leur fut pas difficile de communiquer à leurs amis les senti-

LA LÉCENDE D’ÉNÉE.

ments qu’ils éprouvaient eux-mêmes : il y avait aloi s à Rome une société polie et raffinée qui commençait à se fatiguer un peu des vieux écrivains et cherchait des admirations nouvelles. Ces œuvres gracieuses et délicates, où le souci de ia forme est poussé si loin, où l’on trouve tant d’allusions savantes, tant de surprises d’expressions et d’images, une façon de parler si ingénieuse, qui excitent l’esprit et le rendent content de lui-même, quand il a pu en saisir les finesses, étaient bien faites pour la séduire. Naturellement, après avoir admiré, elle imita. Les premiers qui écrivirent des vers dans le goût des alexandrins étaient à la fois des jeunes gens de talent et des héros de la mode, Licinius Calvus, Cornélius Gallus , surtout Catulle, le plus grand d’entre eux; ils obtinrent beaucoup de succès. Une de leurs recettes ordinaires était l’emploi fréquent de la mythologie. Les uns se contentaient de la distiller en courtes allusions dans leurs élégies, les autres l’étendaient en poèmes épiques : l’histoire des dieux et des héros, les aventures d’Hercule et de Thésée, la guerre de Thèbcs ou celle de Troie, la conquête de la Toison d’or, leur fournissaient en abondance des sujets d’épopées qu’ils préféraient à tous les autres.

C’est entre ces deux écoles que Virgile devait choisir. Chacune avait ses mérites et ses inconvénients. Le poème historique, que préférait l’ancienne, plaisait davantage au grand nombre et il avait plus de chances de devenir populaire. Rome a toujours été très ficre de son passé et elle prêtait complaisamment l’oreille à ceux qui célébraient sa gloire. Mais ce genre présente aussi de grandes difficultés J’exé-

cution. Il est toujours malaisé pour la poésie d’avoir à soutenir la concurrence de riiisloire. Veut-elle reproduire exactement les faits comme ils se sont passés? on l’accuse de tomber dans la sécheresse et de n’être plus qu’une chronique. Essaye-t-elle d’y mêler quelque fiction? les gens sérieux trouvent que la vérité fait tort à la fable et que la fable discrédite la vérité, qu’on ne sait jamais sur quel terrain on marche, et que celte incertitude nous gâte tout le plaisir de l’ouvrage. L’épopée mythologique n’est pas exposée à ce péril. Tout y est de même nature; elle introduit le lecteur, dès le premier vers, dans un monde de fantaisie et de convention dont il ne sort plus. Une fois le genre accepté, l’esprit s’y sent à l’aise; il n’éprouve pas le désagrément d’être tiraillé sans cesse entre la fiction et la réalité. C’est une sorte de rêve auquel il peut s’abandonner avec confiance; il est sûr au moins qu’il se poursuivra jusqu’à la fin sans qu’aucun brusque incident vienne le dissiper. Mais, en revanche, le public auquel cette poésie s’adresse est restreint : elle ne possède pas ce qui entraîne la foule. Il faut avoir la finesse d’un artiste et la science d’un érudit pour bien la comprendre. A Rome surtout, où les artistes et les savants étaient rares, elle devait se résigner à rester indifférente au « profane vulgaire » et à n’être que le charme de quelques délicats.

Virgile ne s’est tout à fait asservi à aucune école, c’est son originalité ; son goût large et libre a cherché partout ses inspirations. Il avait commencé par s’éprendre d’un alexandrin, deThéocrite; dans son tlerpier ouvrage^ il g tellewéiH imité lé^ anciena

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poètes que Sénèque l'appelle sans façon un enniaiiiste, ce qui est dans sa bouche un grave reproche. Quand il a voulu créer la langue à la fois ferme et souple dont il s’est si admirablement servi, il n’a pas fait difficulté d’associer ensemble les deux grands représentants des écoles opposées, Lucrèce et Catulle. Il a pris surtout à l’un la vivacité de ses tours, l’énergie et l’éclat de ses expressions, à l’autre sa phrase plus nette, son rythme plus facile et plus coulant. De cette combinaison est sortie cette merveilleuse langue poétique que Rome a parlée sans beaucoup d’altération jusqu’à la fin de l’Empire.

Le même esprit se retrouve dans le choix que Virgile a fait de son sujet de poème : il est de nature à satisfaire tout le monde et tient le milieu entre l’épopée historique et l’épopée mythologique. On a supposé avec assez de vraisemblance qu’il hésita quelque temps avant de se décider. Nous savons que, quand il eut achevé ses Géorgiques^ il en fit la lecture à l’empereur, dans la retraite d’Atella, où Auguste s’était retiré pour prendre quelque repos et soigner sa gorge malade. Est-ce à cette occasion qu’il a composé le brillant prologue qui ouvre le troisième livre? Il est naturel de le croire. Dans ce prologue, il annonce VÊnéide; mais on voit bien qu’elle n’a pas pris encore, dans son esprit, sa forme définitive. En ce moment, il semble tout à fait dégoûté de la mythologie. Les jeunes poètes romains en avaient tant abusé qu’elle avait perdu en quelques années toute sa fraîcheur. c( Qui ne connaît, nous dit Virgile, l’impitoyable Eurysthée etles autels de l’exécrable Busiris? Qui n’a point célébré le jeune Hylas, et Délos, chère

à Lalone, et Hippodamie, et Pélops, l’ardent cavalier, avec son épaule d’ivoire ? » Tous ces sujets, qui peuvent plaire un moment à des esprits oisifs, lui semblent épuisés : omnia jam vulgata; il veut marcher loin de la foule et tenter des routes nouvelles qui le mènent à la gloire. Il y a des moments où c’est l’ancien qui redevient nouveau, quand la mode s’est portée quelque temps d’un autre côté. Il semble donc que Virgile voulait revenir à la tradition des vieux poètes latins et composer une épopée tout historique. Il annonce, en effet, à Auguste qu’il va se mettre à chanter ses combats :

Mox tamen ardentes accingar dicere pugnas Cæsaris.

Heureusement, il changea d’avis. En prenant pour sujet de son poème les guerres contre Brutus et contre Antoine, il se serait trouvé aux prises avec les difficultés que Lucain, malgré son génie, n’a pas pu vaincre. Il a bien fait de remonter beaucoup plus haut, jusqu’aux origines mêmes de Rome. Son poème n’en est pas moins resté foncièrement historique, non seulement par les allusions perpétuelles qui sont faites aux événements et aux personnages de l’histoire, mais par le fond même du sujet, qui est la glorification de Rome, et par le ton grave et soutenu du récit. Il est pourtant mythologique aussi, puisque les dieux et les déesses y sont les principaux acteurs du drame, et que l’Olympe et la terre s’y mêlent à chaque instant. En plaçant sa fable à une époque où la légende et Thistoire se confondent, il a supprimé

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leur antaij^onisme. De celle manière, il a pu réunir les avantages de tous les genres sans en avoir les inconvénients.

Ne peul-on pas trouver pourtant qu’il est remonté un peu trop haut? Il semble que, puisqu’il voulait glorifier Rome dans ses origines, ce n’était pas Enée qu’il lui fallait choisir; Énée n’a fondé que Lavinium et il n’est, pour les Romains, qu’un ancêtre fort éloigné. Les anciens chroniqueurs en faisaient le père ou le grand-père de Romulus, ce qui le plaçait assez près de la naissance de Rome ; mais plus tard, afin de mettre tant bien que mal la légende d’accord avec la chronologie, il avait fallu intercaler entre eux la série interminable des rois d’Albe. Il est vraiment étrange qu’un poète qui voulait célébrer Rome ait choisi une époque où elle n’existait pas encore et un héros qui a vécu plus de quatre cents ans avant qu’elle ait été fondée. Virgile aurait mieux fait, à ce qu’il semble, de s’arrêter à Romulus : il se serait trouvé au cœur même de son sujet. Romulus était, d’ailleurs, bien plus populaire qu’Enée. Tout le monde savait son nom; on montrait au Palatin la cabane qu’il avait habitée; on entourait d’hommages la petite grotte ombragée d’un figuier, où l’on disait que la louve l’avait nourri. De très bonne heure, la poésie s’était emparée de ces souvenirs et leur avait donné, en les chantant, plus d’éclat et de force. Tous les gens instruits de Rome avaient dans la mémoire les passages du premier livre des Annales d’Ennius, où il racontait le rêve de la vestale, la naissance du fils de Mars, sa lutte avec Rémus; tous répétaient avec émotion ce? beaux vers, à la fois si fermes et si tendres,

qui exprimaient la recoanaissance de tous les Romains pour celui à qui leur cité devait la vie :

O Roinule, Komule die,

Qualem te patriæ custodem di genuerunt!

O pater, o genitor, o sanguen dis oriundum!

Virgile a pourtant préféré Énée à Romulus, et il avait plusieurs raisons de le faire. Une des principales assurément, c’est qu’il voulait être agréable à l’empereur. Entre toutes les familles qui se piquaient d’être issues des Troyens, les Césars tenaient la première place. Tandis que les Memmius, les Sergius, les Cluentius, se contentaient d’avoir pour ancêtre un des lieutenants d’Énée, les Césars se rattachaient hardiment à Enée lui-même, et prétendaient descendre de son fils lulus. En chantant le père des Romains, Virgile célébrait l’ancêtre des Jules ; c’était un moyen de donner au pouvoir de l’empereur une Apparence légitime et d’en faire, à travers les siècles, l’héritier naturel des rois de Rome. Il pensait donc servir son pays, tout en payant au prince sa dette de reconnaissance personnelle. En même temps, il accomplissait la promesse qu’il lui avait faite dans les Géorgiques de lui élever un monument immortel. Ce n’était plus sans doute un poème historique consacré au récit des exploits de l’empereur, mais on le retrouvait sans peine sous les traits du chef de sa race ; la gloire de l’aieul éclairait le petit-fils, et quoique l’édifice portât sur son fronton le nom d’Enée, on pouvait dire qu’Auguste en était le centre, et qu’en réalité, il l’occupait tout entier:

LA LÉGENDE D’ÉNÉE

In mcclio mihi Cœsar erit, tempTumque tenebit!

Pour préférer Énée à Romulus et aux autres, Virgile avait encore une raison qui devait lui sembler très importante : Énée figure déjà dans Ylliade^ son nom rappelle le souvenir des batailles auxquelles il a pris part et des guerriers qu’il a connus. Parler de lui était donc une occasion naturelle de multiplier les allusions aux poèmes homériques et de ranimer les héros de la guerre de Troie. C’est un plaisir que Virgile se donne le plus qu’il peut. Quoiqu’il connaisse les dangers qu’on court à provoquer des comparaisons désavantageuses, il s’y expose à chaque instant. Il cherche tous les moyens de rattacher son poème à ceux d’Homère; il en imite les principaux incidents, il en fait revivre les personnages. C’est Hector qui renaît dans les paroles d’Andromaque ; c’est Diomède qu’on retrouve établi dans l’Italie méridionale, et qui ne se fait pas trop prier pour parler de ses anciens exploits ; c’est Ulysse dont on suit la trace dans le palais enchanté de Circé ou dans l’île du Cyclope ; c’est Hécube, c’est Hélène, c’est Priam qu’on entrevoit pendant la dernière nuitd’Ilion. Pour Virgile, comme pour nous, Homère n’était pas seulement un grand poète épique, il était l’épopée meme. Aussi a-t-il dû s’estimer heureux de s’en rapprocher de plus près par le sujet même et le principal personnage de son poème. C’est ce qui achève de nous faire comprendre qu’il ait choisi la légende d’Énée.

Avait-il tort ou raison de le faire? Est-il vrai de

(lire, avec certains critiques, que, dans VÉnêide^ le choix du sujet ait nui au succès de rœuvre, qu’un poème dont le héros était un étranger, un inconnu, était condamné d’avance à ne jamais devenir populaire et national ? Après la longue étude qu’on vient de lire, la réponse à cette question paraît facile. Sans doute, la légende d’Énée est d’origine grecque ; mais on a vu qu’elle s’est vite acclimatée à Rome,([u’elley a pris une couleur romaine par son mélange avec les légendes du pays, qu’enfin l’État, loin de la combattre, l’a de bonne heure officiellement adoptée. Quand Virgile s’en est emparé, il y avait plus de deux siècles qu’elle était racontée par les historiens et chantée par les poètes. On ne peut donc pas la regarder comme une de ces fables futiles que le poète invente à sa fantaisie, et prétendre qu’Énée, fils de Vénus, était aussi indifférent aux Romains de l’époque d’Auguste que Francus, fils d’Hector, aux Français du seizième siècle. Est-ce à dire qu’elle fût populaire à Rome, comme les histoires d’Achille et d’Ulysse l’étaient dans la Grèce? Pour le supposer, il faudrait oublier les différences radicales qui séparent les deux pays. Dans les cités grecques, le mépris de l’étranger, qui est la passion dominante de l’Hellène, maintient la race dans sa pureté. Il peut y avoir entre les citoyens des diversités de rang et de fortune, mais ils ont tous la môme origine. Les traditions nationales sont un trésor qui appartient à tous et qu’aucun ne laisse perdre. Le poète qui entreprend de les célébrer est compris de tout le monde ; il chante pour les pauvres et pour les riches, pour les lettrés et les ignorants; SQn succès, quand il réussit, est véritablement popii-

LA. LÉGENDE D’ÉNÉE

laire, car il n’y a personne, dans le peuple entier, qui ne puisse prendre plaisir à l’entendre. Il n’en pouvait être de même dans une ville comme Rome, qui s’était formée d’un mélange de nations diverses. Une population sans cesse renouvelée, et composée d’éléments disparates, a peu de traditions communes et les oublie vite. Je suppose que les plébéiens, dont les souvenirs ne remontaient pas très loin, connaissaient très peu toutes ces fables antiques, que les grammairiens ont recueillies, et qu’elles les laissaient fort indifférents. Aussi n’est-ce pas pour eux que Virgile écrivait; il savait qu’il y perdrait sa peine et qu’il ne lui était pas possible d’intéresser à son œuvre le peuple entier, de la base au sommet, comme on pouvait le faire chez les Grecs. C’est seulement aux classes éclairées qu’il s’adresse, à la noblesse de naissance ou de fortune, à la haute bourgeoisie, aux personnes instruites; tous ces gens-là, les uns par vanité aristocratique, les autres pour imiter les premiers, remontaient volontiers au passé ; ils en conservaient le souvenir et il ne leur déplaisait pas d’en entendre parler. C’est dans cette classe de la société que Virgile a été populaire; et comme elle était lettrée, qu’elle avait lu les poèmes homériques, qu’elle connaissait les Anna/csd'Ennius et les ouvrages des chroniqueurs latins, la légende d’Énée lui était tout à fait familière. En la choisissant pour sujet de son poème, Virgile était certain de ne pas surprendre et de ne pas mécontenter le public pour lequel il écrivait.

ÉNÉE EN SICILE

Ce serait un fort joli voyage que d'accompagner Énée depuis Troie jusqu’à Laurente, en passant par la Thrace, les Cyclades, la Crète, l’Épire, et en nous arrêtant à Carthage pour y recevoir l’hospitalité de Didon. Par malheur, tout le monde n’a pas le temps ou le moyen d’entreprendre une course aussi longue; il faut savoir se borner. D’ailleurs, ces ports et ces îles ne sont pour Énée que des étapes où il ne fait que toucher, et Virgile ne prend pas la peine de les décrire. De l’Afrique même, où son héros reste plus qu’il ne devrait, il ne nous dit presque rien. Ce n’est pas là véritablement le pays de VÊnéide; il nous faut réserver ce nom pour la Sicile et pour l’Italie; voilà les contrées que le poète connaissait et qu’il aimait, où il conduit Énée volontiers, qu’il est heureux de dépeindre. Nous allons essayer de les parcourir avec lui.

Comment Virgile a fait la connaissance de la Sicile. — Pollion lui donne le conseil d*imiter Théocrite. — Par quelles qualités Théocrite a dû plaire à Virgile. — Le Moretum. — Pourquoi Virgile n’a pas continué à écrire des poèmes réalistes. — La Sicile dans les Bucoliques,

Le biographe de Virgile nous raconte qu’il aimait

beaucoup la Campanie et la Sicile, et qu’il y demeu= rait souvent. Comme il était né au pied des Alpes, dans un pays où les hivers sont quelquefois pluvieux et rudes, il éprouvait sans doute cette sorte d’instinct qui pousse les gens du Nord vers les contrées du Midi. Peut-être aussi trouvait-il que sa santé, qui fut toujours mauvaise, s’accommodait mieux des climats chauds; il ne se plaisait pas à Rome, quoiqu’il y possédât une maison sur l’Esquilin, près du palais de Mécène. C’était pour lui une ville trop bruyante, trop affairée, et il ne pouvait écrire qu’au milieu du calme et du silence. Pour mettre la dernière main à ses Géorgiques^ il s’enfuit à Naples; quand il s’agit de VÉnéide, il éprouva le besoin d’aller plus loin encore : on nous dit qu’il en composa une partie en Sicile.

Il est probable que la première révélation qu’il eut de la Sicile lui était venue des idylles de Théocrite, et que c’est là qu’il apprit d’abord à la connaître et à l’aimer; or nous savons à quel moment et de quelle manière son attention fut appelée sur le poète sicilien. Il avait vingt-cinq ans et vivait dans la ferme de son père, un paysan aisé, qui lui avait donné l’éducation d’un grand seigneur. Il y était revenu, après la fin de ses études, et vraisemblablement il ne songeait pas à en sortir. Tandis qu’il menait une existence oisive et rêveuse dans ces belles campagnes « où le Mincius promène son cours paresseux », la poésie fermentait en lui et cherchait à se répandre. Son imagination, encore assez mal réglée, l’entraînait de tous les côtés ; il semblait ne pas se bien connaître et ne savait pas se fixer : tantôt il composait de petites pièces de cir-’

ÉNÉE EN SICILE

conslance sur les événements futiles dont on parlait autour de lui; tantôt il enflait la voix, et, passant d’un extrême à l’autre, il ébauchait un commencement d’épopée. Les vers qu’il écrivait ainsi au hasard étaient lus de ses amis et devaient lui faire dans le voisinage une certaine réputation. Pollion gouvernait alors la Cisalpine : c’était un homme d’esprit, historien et poète à ses heures, qui a toujours eu le goût de patronner la littérature. Il devina sans doute le talent de son jeune administré, et, fâché des incertitudes où s’attardait un si beau génie, il voulut le mettre dans une voie régulière et lui indiqua un modèle à suivre.

Ce modèle était Tliéocrite, que les écrivains romains semblaient avoir jusque-là négligé. L’étude de Théocrite charma si bien Virgile, que, pendant trois ans au moins, il n’a fait autre chose que de l’imiter. Quoique aucun critique ancien ne nous ait dit par quelles qualités cet auteur a dû surtout lui plaire, il ne me semble pas qu’il soit difficile de le deviner. Je m’imagine que, dans cette confusion des premières années, quand les éléments dont s’est composé son génie ne s’étaient pas encore unis et fondus ensemble, il devait sentir en lui deux tendances diverses qui l’entraînaient en sens contraire. En réalité, il a reçu deux éducations différentes dont jusqu’à la fin il a gardé l’empreinte. La nature fut d’abord son maître, un maître dont les leçons l’ont ravi et qu’il a toujours aimé avec passion. Son enfance s’est passée dans les champs, et les champs, pour qui sait les comprendre, sont une école de naturel et de simplicité ; ils donnent le goût du vrai, du naïf, du sincère, la haine de la recherche et du maniéré. Voilà ce qu’il a dû d’a-

bord apprendre dans celte première contemplation de la nature, et ce qui est resté le fond même de son talent. Mais, de bonne heure aussi, il a étudié les livres : à Crémone, à Milan, à Rome, il fréquenta les grammairiens, les rhéteurs, les philosophes ; il fit la connaissance des lettres grecques, il lut Homère, Sophocle, Platon : ce fut une autre ivresse, et cette âme, qui ne sentait rien à demi, se livra tout entière à cette admirable poésie. Les maîtres chargés d’en expliquer les beautés étaient en général des esprits ingénieux, délicats, qui faisaient surtout apprécier à leurs élèves la finesse et la grâce, ce qu’on appelle les qualités littéraires. Virgile, disciple docile, prisa beaucoup ces qualités charmantes ; mais il ne perdit pas les autres, et il résulta sans doute des deux éducations qu’il avait successivement reçues qu’il eut à la fois le sentiment de cette grandeur simple que la vie des champs apprend à aimer, et des beautés plus recherchées qu’enseigne l’école, qu’en un mot il devint artiste et resta paysan.

S’il était véritablement, comme je le pense, dans ces dispositions quand il lut Théocrite, jene m’étonne pas qu’il en ait été si frappé. Le poète sicilien a précisément cette grande qualité d’unir à un degré merveilleux l’art et le naturel L Au fond, c’est un délicat, un ami des poètes d’Alexandrie, nourri comme eux « dans la volière des Muses » ; ce qui ne l’empêche pas de choisir pour héros ordinaire de ses vers des

1. Voyez, sur Théocrite, les deux études de M. Girard, dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars et du l®*" mai 1882. M. Couat s’est occupé aussi du poète sicilien dans sa Poésie alexandrine.

ÉNÉE EN SICILE

conducteurs de chèvres et des piqueurs de bœufs. Il trouve sans effort le moyen de descendre jusqu’à eux et de rester lui-même. Il les lait chanter sous les grands arbres, « tandis que les abeilles harmonieuses bourdonnent autour des ruches, que les oiseaux gazouillent sous le feuillage, que les génisses dansent sur l’herbe épaisse* », et leurs chants ont, à la fois, un accent rustique et toutes les finesses d’un art laborieux. Ils s’attaquent quelquefois grossièrement, comme on fait au village, ils médisent de leurs maîtres, ils insultent leurs rivaux; et la langue dans laquelle ils échangent ces injures est composée des sons les plus exquis ; elle chante à l’oreille comme une musique. C’est une succession de rythmes compliqués qui s’appellent, qui se répondent, qui s’opposent les uns aux autres et se combinent entre eux d’après des lois savantes dont assurément un pâtre n’a jamais eu la moindre idée. Les bergers de Théocrite sont d’ordinaire des gens naïfs, superstitieux, crédules, qui crachent trois fois dans leur sein pour échapper aux maléfices^, et qui croient que leur maîtresse va revenir quand ils éprouvent un tressaillement à l’œil droit mais ils sont aussi des artistes qui comprennent, qui détaillent toutes les beautés d’un vase dont les parois sont couvertes de fines sculptures, des chanteurs habiles, qui tirent des sons harmonieux de la syrinx, et qui trouvent « que le sommeil et le printemps ne sont pas si doux que la muse^». Tous sont amoureux, maisleur façon d’aimer n’est pas la même; tandis que quelques-uns expri-

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