Ælnüf 563 et sq
ÉNÉE EN SICILE
Grecs appliquaient sur le marbre et sur le stuc des peintures qui avaient Tavantage de corriger, dans les premiers temps, la crudité des tons naturels, et qui plus tard, à mesure que les monuments vieillissaient, les empêchaient de prendre ces variétés de nuances qui détruisent Tunité de l’ensemble. Faisons un effort d’imagination, et tâchons de nous figurer l’aspect que devaient alors présenter ces beaux édifices. Les grandes parties extérieures sont peintes d’ordinaire en jaune clair, couleur moins éblouissante au soleil, moins crue que le blanc, qui se détache mieux sur les nuages et contraste plus agréablement avec la verdure. Sur ce fond uniforme, des teintes plus vives accusent les détails de la décoration. Les triglyphes sont peints en bleu ; le fond des métopes et des frontons en rouge. Les colonnes s’enlèvent en clair sur un soubassement plus foncé. Quelquefois des lignes délicatement tracées indiquent les joints des pierres. Pline, parlant d’un temple de Cyzique, dit « que l’or n’y semblait qu’un trait de pinceau, aussi fin qu’un cheveu, et qu’il produisait néanmoins de merveilleux reflets ». Vers le haut, le long des frises et au-dessus, les ornements sont plus nombreux, les couleurs plus variées, plus vives, comme pour former une sorte de couronne à l’édificeL Voilà pour l’extérieur; on voit
1. Je me sers ici des idées et souvent même des expressions de M. HittorfT. C’est lui, on le sait, qui a le premier soutenu, non sans soulever de violentes polémiques, que les monuments grecs étaient recouverts de couleurs, et c’est l’étude qu’il avait faite des temples de Ségeste et de Sélinonte qui lui avait révélé celte vérité. Son grand ouvrage sur V Architecture antique de la Sicile^ qu’il avait laissé incomplet, a été achevé par son fils, M. Ch. Hittorff, et publié en 1870. M. Cli. lliltorff a tenu à
à quel point il différait alors de ce qu’il est aujourd’hui. Quant à rintérieur, nous n’en avons plus rien conservé. Les murs de la cella^ c’est-à-dire de la demeure même du dieu, ont presque partout disparu, et c’est grand dommage, car ils étaient souvent couverts de belles peintures. A Syracuse, dans le temple de Minerve, une suite de tableaux représentait les incidents d’une bataille de cavalerie livrée par Agathocle. (( Il n’y a pas, dit Cicéron, de peinture plus fameuse et qui attire plus les étrangers L » Ils allaient voir aussi, dans le même temple, des portes sculptées, comme on visite celles de Ghiberti à Florence. On les tenait pour une œuvre admirable, et les critiques d’art de la Grèce avaient composé plusieurs ouvrages pour en détailler les beautés^. Ce qui paraissait plus curieux encore, c’était de voir rangés le long des murs les dons qu’on avait offerts aux dieux; il y en avait de toute sorte. Pline le jeune raconte qu’ayant fait un héritage, il s’était permis d’acheter une statuette en airain de Corinthe, représentant un vieillard debout, qui lui semblait un bel ouvrage. «Je n’ai pas l’intention, nous dit-il, de la garder pour moi. Je veux l’offrir à Corne, ma patrie, et l’y placer dans un lieu fréquenté, de préférence dans le temple de Jupiter : c’est un présent qui me semble digne d’un temple, digne d’un dieu^ » En effet, de belles statues n’y sont pas déplacées, même quand elles ne représentent pas
s’cfTacer devant son père, dont il avait été le collaborateur le plus dévoué, et il n’a pas voulu mettre son nom sur la première page; cette piété filiale ne doit pas le priver de la juste part qui lui revient dans l’œuvre commune.
1. Il, Verr.y iv, 55. — 2. Ibid. y 53. — 3. Pline, Epist.yWiy 6.
ÈNÉE ÈN SÏCILÉ.
la divinité qu’on vient y prier; mais il y avait bien autre chose. Pour ne parler que de ceux de la Sicile, Cicéron rapporte qu’on y voyait des tables de marbre, des vases en airain, des lingots d’or, des dents d’ivoire d’une grandeur extraordinaire, et, pendant aux murs, des casques, des cuirasses travaillées avec goût, ainsi que des piques de bois, qui sans doute avaient servi de sceptre aux anciens princes du pays^ Les teniples n’étaient donc pas seulement des musées, comme on l’a dit souvent, mais de véritables magasins de curiosités.
Au milieu de ces richesses entassées, il devait être quelquefois difficile au voyageur inexpérimenté de se reconnaître. Heureusement, il avait la ressource de s’adresser à des personnages empressés et obligeants, dont la race ne s’est pas perdue en Italie, qui faisaient profession de guider les étrangers et de leur faire admirer les monuments antiques. On les appelait mystagogues ou périégètes, 11 y en avait beaucoup en Sicile, comme dans tous les pays de la Grèce que visitaient les curieux, et Cicéron nous les dépeint fort embarrassés après que Verrès eut dévalisé tous les temples. «Ne pouvant plus, dit-il, faire voir les objets précieux, qui n’y sont plus, ils sont réduits à montrer la place qu’ils occupaient^, » ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
Indépendamment des monuments publics, gymnases, théâtres ou temples, qui contenaient tant d’œuvres remarquables, il y avait en Sicile beaucoup de galeries qui appartenaient à des particuliers et que