Æn., III
ÈNÉE EN SICILE.
fort clairs, et il n’est pas aisé de les bien entendre. Ils recommandent à Énée de se retirer dans VHespérie^ c’est-à-dire dans les régions de l’Occident. C’est une expression très vague, qui lui fait connaître à peu près la direction qu’il lui faut suivre, mais ne lui permet pas de savoir le point précis où il doit s’arrêter. Même quand laprophétesseCassandre lui parle du Latium et du Tibre, ces noms parfaitement inconnus d’un habitant de l’Asie Mineure ne lui apprennent pas grand’chose. Quant à cette autre indication qu’il faut qu’il retourne dans le pays d’où ses pères sont sortis, pour qu’elle pùt lui suffire, il aurait fallu qu’il connût à fond l’histoire de ses aïeux les plus lointains, et nous voyons que le souvenir s’en était perdu. Il n’est pas surprenant qu’ayant une connaissance si imparfaite du pays où les dieux lui ordonnent d’aller, il se soit souvent trompé de route. Heureusement ils ont soin de le remettre dans la bonne voie, toutes les fois qu’il s’en écarte. C’est ainsi qu’après beaucoup d’erreurs un coup de vent envoyé par la Providence le jette dans l’Adriatique, en face de l’Italie, puis le pousse jusque dans le golfe de Leucate, c’est-à-dire à l’endroit même où fut livrée la bataille d’Actium. On pourrait être tenté de croire que c’est Virgile qui a imaginé cet incident, qui lui permettait de rapprocher la fortune d’Énée et celle d’Auguste. 11 n’en est rien, et la légende était beaucoup plus ancienne qu’Auguste et que Virgile, puisque Varron l’avait rapportée; mais on comprend que le poète en ait tiré un grand profit. Il est heureux de conduire le héros troyen sur les rivages où son grand descendant remportera la victoire qui doit le rendre
214 NOUVELLES PROMENADES ARCFIÉOLOGlQüES.
maître du monde, de nous le montrer s’y arrêtant avec complaisance, entrevoyant d’une manière confuse, et par une sorte de divination, les grandes destinées auxquelles ces lieux sont réservés, et déjà célébrant, avec sa petite troupe, des jeux qui semblent annoncer et préparer ceux qu’établira le grand empereur après la défaite d’Antoine.
D’Actium, Enée se rend en Épire, où il retrouve Andromaque avec Hélénus, son nouveau mari. Hélénus est un devin fort habile, et comme Énée ne manque jamais une occasion de connaître la volonté des dieux, il a grand soin de le consulter. C’est par lui qu’il apprend d’une manière un peu claire la route qu’il doit tenir. Les destins ordonnent qu’il porte ses dieux en Italie, mais la partie de l’Italie où il doit s’établir n’est pas celle qu’on aperçoit en face de l’Épire. Il faut qu’il longe les côtes de la Calabre, « que ses rames battent les flots de la merde Sicile », qu’il visite la Campanie et qu’il voie de près le rocher de Circé, avant d’arriver à cette plage tranquille où il doit fixer sa demeure. Cette fois, Énée est très clairement renseigné, et, « lorsqu’il étend au souffle des vents les ailes de ses voiles », il sait où il va et le chemin qui doit le mener au terme de son entreprise. ~ C’est dans ce voyage que nous allons le suivre.
Mais, dira-t-on peut-être, convient-il de prendre au sérieux des fictions poétiques? Devons-nous accompagner pas à pas un héros de légende, essayer de retrouver les lieux par lesquels il n’a jamais passé, et prendre la peine de dresser un plan régulier de ses courses imaginaires, comme s’il s’agissait de voyages véritables? — Pourquoi pas? Les poètes antiques
ÉNEE EN SICILE.
aiment à mettre la raison dans la fantaisie et à donner à la fable les couleurs de la vérité. Le bon sens, quand on les lit, n’a qu’une concession à faire : il faut qu’il accepte le personnage fictif qu’on lui présente et les données merveilleuses du récit qu’on va lui raconter; cela fait, nous rentrons dans la réalité et nous n’en sortons plus guère. Ce héros d’imagination ne fera plus en général que des choses raisonnables, et son existence se déroulera le plus souvent dans les conditions ordinaires de la vie humaine. Cette façon d’introduire le vrai jusque dans le chimérique et de sa* tisfaire à la fois l’imagination et le bon sens est un des plus grands charmes de la poésie ancienne. N’ayons donc aucune répugnance à nous mettre à la suite d’Énée; soyons convaincus que Virgile va nous décrire des paysages parfaitement réels et que, la plupart du temps, il ne nous dépeindra que ce qu’il a vu de ses yeux.
Il faut d’abord qu’Énée passe des rivages de l’Épire à ceux de l’Italie : c’est un bras de mer étroit à franchir, une traversée de quelques heures qui ne serait qu’un jeu pour un vaisseau de nos jours. Mais alors les pilotes n’osaient pas abandonner le rivage. Il faut voir toutes les précautions que prend celui d’Énée avant de se hasarder au milieu des flots et d’oser perdre la terre de vue. « La Nuit, conduite par les Heures, n’avait pas encore atteint le milieu du ciel, lorsque le vigilant Palinure se lève, interroge tous les vents et prête l’oreille au moindre souffle. Il observe les astres qui glissent dans l’espace silencieux; l’Arcture, les Hyades pluvieuses, les deux Ourses, Orion armé de son épée d’or. Puis, quand il voit que tout
est calme dans le ciel tranquille, il donne du haut de la poupe le signal du départe » Le voyage s’accomplit sans incident. Aux premiers rayons du jour, les Troyens aperçoivent en face d’eux un promontoire couronné par un temple, et, au pied de la colline, un port naturel, ouvert du côté de l'orient, où ils abritent leurs vaisseaux^. C’est là que, pour la première fois, Énée touche la terre d’Italie; il la salue pieusement; mais, fidèle aux ordres qu’il a reçus d’Hélénus, il n’y séjourne que quelques heures et continue son chemin, en rasant la côte.
« Ensuite, ajoute-t-il dans son rapide récit, nous arrivons à l’entrée du golfe de Tarente. De l’autre côté se dresse le temple de Junon Lacinienne; plus loin on aperçoit Caulon et Squilax fécond en naufrages^.» Voilà tout, et trois vers lui suffisent pour dépeindre toute la côte de l’Apulie et de la Calabre, c’est-à-dire l’un des plus beaux paysages de l’Italie. Je suppose qu’il a dû lui en coûter un peu d’être si sobre. S’il n’avait pas pris la résolution de tout sacrifier à l’iinité de son œuvre, il lui aurait été difficile de ne pas parler avec complaisance de cet admirable pays, et sa poésie s’y serait volontiers arrêtée un moment; mais il appartenait à une école sévère, qui se fait une loi de retrancher les descriptions inutiles. C’est ainsi qu’il s’est résigné à ne rien dire des villes illustres qui peuplaient ce rivage; rien de Sybaris, dont le luxe
1. Æn., 111,512. — 2. La description est si exacte (jifon n’a pas eu de peine à reconnaître de quel endroit Virgile veut parler. Il s’agit du petit village de Castro, à quelques lieues d’Otrantc, non loin du promontoire d’Iapygie, aujourd’hui appelé Santal\Iaria di Leuca. — 3. Æn., iii, 550.
ÈNÉE EN SICILE.
était si célèbre dans l’antiquité; rien de Crotone, où vécut Pythag'ore; rien de Métaponte, où il mourut. 11 n’a fait d’exception que pour Tarente; encore s’est-il contenté de prononcer son nom ; ce qui ne semble guère, si l’on se souvient de l’importance qu’elle avait alors et de la place qu’elle tenait dans la vie de quelques riches Romains. Tarente était devenue un des lieux de villégiature qu’ils préféraient, quoiqu’elle eût l’inconvénient d’être bien loin de Rome. Mais lorsqu’une génération de gens ennuyés est prise de la manie des voyages, qu’elle éprouve le besoin de sortir de chez elle et de quitter ses affaires pendant une partie de l’année, il est de règle qu’elle ne reste pas longtemps fidèle aux lieux où elle va chercher quelque repos; comme tous les remèdes, ils cessent bientôt d’être efficaces et ne la guérissent plus de l’ennui. 11 faut alors en chercher d’autres qui aient les agréments de la nouveauté, et, en général, elle les choisit plus éloignés, moins abordables que les premiers, pour qu’ils lui rendent plus sensible le plaisir de changer de place. Les grands seigneurs de Rome s’étaient longtemps contentés du séjour de Tusculum ou de Véies, lorsqu’ils voulaient se délasser un moment des fatigues de la vie politique. Ils allèrent ensuite un peu plus loin, à Préneste, à Tibur, puis, quand toute l’Italie fut conquise, à Naples, à Laies, à Cumes, à Pompéi, ce qui était déjà un voyage. A l’époque où nous sommes arrivés. Baies semblait à beaucoup de ces dégoûtés un lieu trop couru, presque vulgaire, et, pour se dépayser davantage, ils s’enfuyaient jusqu’à Tarente. 11 faut reconnaître que « la molle Tarente » méritait la peine qu’on se donnait pour l’aller cher-
cher. Horace avait bien raison de dire que rien au monde ne lui semblait préférable à ce coin de terre :
Ille terrarum mihi præter omnes Angulûs ridetL
C’était une ville de délices, faite à souhait pour être le séjour favori d’un épicurien^, et qui, bercée par les flots, embaumée par l’odeur de ses jardins, achevait, depuis un siècle, de s’éteindre doucement dans l’oisiveté et le plaisir. Elleest située entre deux mers: d’un côté, le golfe qui porte son nom et qu’Énée traverse en cinglant vers la Sicile, de l’autre, un vaste tac intérieur, de 50 kilomètres de tour, qui ne communique avec le golfe que par une étroite coupure, et que cette langue de terre, sur laquelle la ville est bâtie, met à l’abri des tempêtes. Rien n’est plus intéressant, quand le temps est mauvais, que le contraste des flots irrités et des flots tranquilles. Tandis qu’en se tournant vers la haute mer, on a le spectacle des navires battus par l’orage, dans la mer intérieure les petites barques des pêcheurs circulent tranquillement pour jeter les filets ouïes relever^. Un peu plus loin, s’étend une vaste plaine, sans grands accidents de terrain, mais riche et riante, comme les anciens les aimaient. Elle s’élève peu à peu vers les montagnes
1. Carm., ii, 6, 19. — 2. Cicéron, Ad fam,, vu, 12. — 3. Déjà, dans Tantiquilé, le 3Iare piccolo avait la réputation d’étre un lieu de pêche incomparable. Horace nous dit que les gourmets faisaient grand cas des coquillages de Tarente {Sat., Ii, 4, 3i) ;
Peclinibus patulis jaclat se molle Tarentum.
ÉNÉE EN SICILE
qui la ferment au nord et d’où descendent de petits ruisseaux qui vont se jeter dans la mer, après avoir répandu un peu de fraîcheur sur leur route. L’un d’eux est le Galèse, que Virgile a chanté dans ses Géorgiques^ car Virgile était, comme Horace, un des visiteurs de Tarente. Il est difficile d’oublier le tableau qu’il nous fait de ce bon vieillard, qui, dans les lieux fortunés « où le noir Galèse traverse des champs jaunes d’épis^», défriche quelques arpents de terre abandonnée. Après y avoir semé, au milieu des broussailles, des carrés de légumes entourés d’une bordure de lis, de verveine, de pavots, et planté quelquesormes et quelques platanes pourabriter sa table rustique, il se croit l’égal d’un roi parce qu’il cueille avant tout le monde la rose au printemps, les fruits à l’automne. C’est dans ce passage charmant des Géorgiques qu’il faut chercher l’impression que Tarente a faite sur Virgile; dans V Enéide, comme son héros n’y séjourne pas, il n’a pas cru devoir s’y arrêter non plus, et sc contente d’en prononcer le nom ; mais il était bien sùr que ce nom seul suggérerait à ses lecteurs des souvenirs que j’ai tenu à rappeler en passant.
Cependant Énée continue à longer les côtes de la Calabre. Quand il est arrivé à l’extrémité de la péninsule et qu’il en a franchi le dernier promontoire {capo Spartivento), il aperçoit tout à coup un magnifique spectacle : c’est la Sicile, dont il voit les rivages fuir dans le lointain ; c’est surtout l’Etna qui se dresse en face de lui. L’Etna tient une grande place dans l’admiration et la curiosité des anciens. On sait pourtant