Georg.y iv
qu’ils n’étaient pas très sensibles aux beautés des sites sauvages ; les glaciers les épouvantaient, et il semble qu’ils n’aient jamais consenti à regarder de près les Alpes, tant il leur répugne d’en parler. Mais l’Etna, placé au cœur d’un pays qu’ils fréquentaient volontiers, s’imposait à leur attention ; il frappait trop souvent ieurs regards, il était le théâtre de phénomènes trop redoutables pour qu’il leur fût possible de n’en rien dire. Voilà pourquoi, malgré leurs préférences pour les paysages calmes et reposés, ils se sont beaucoup occupés de la terrible montagne. Il y avait alors, comme de nos jours, d’assez nombreux touristes qui se hasardaient à en faire l’ascension ; Strabon, qui nous l’apprend, invoque plusieurs fois leur témoignage ^ On partait de la petite ville d’Etna, comme aujourd’hui de Nicolosi; de là on s’élevait péniblement, en suivant une région désolée, à travers la cendre et la neige, jusqu’aux approches du sommet. Le long de la route, on assistait quelquefois à de singuliers spectacles : des prêtres, penchés sur les bouches du volcan, y faisaient des sacrifices, ou, à l’aide de diverses pratiques, essayaient de deviner l’avenir. Arrivés presque au terme de la course, quelques superstitieux s’arrêtaient saisis d’une sorte de terreur subite : ils craignaient, en achevant le voyage, de surprendre des secrets dont les dieux se réservaient la connaissance. D’autres, plus audacieux, s’avançaient aussi loin qu’on pouvait aller. Les plus véridiques racontaient qu’il était presque impossible d’atteindre les bords du cratère, dont l’accès était
1, Strabon, vi, 2, 8, et le poème de VÆtna.
ÊNÊE EN SICILE.
défendu par la fumée et par la flamme. Du reste, leurs récits ne concordaient guère ; Strabon en concluait que l6 sommet du volcan ne doit pas toujours présenter le même aspect, et que, sans doute, chaque éruption en modifie la forme. Le témoignage des voyageurs modernes confirme tout à fait cette opinion.
Une autre curiosité qui se comprend bien chez des gens qui étaient si souvent les témoins ou les victimes des colères de l’Etna, c’est d’en chercher et, s’il se peut, d’en découvrir la cause. D’où peut venir qu’à certains moments des pluies de cendre couvrent la montagne et des fleuves de lave coulent jusqu’à la mer? Gomme il était naturel, on en donna d’abord des raisons empruntées à la mythologie : ce sont les vaincus des grandes batailles de l’Olympe que les dieux triomphants ont précipités dans l’abîme ; c’est Typliée, c’est Encelade, ce sont les géants de la Fable, sur qui pèsent de lourdes montagnes et dont la poitrine écrasée par ce poids vomit la flamme. <( Toutes les fois, dit Virgile, qu’ils retournent leur flanc fatigué, la Sicile entière tremble et mugit, et le ciel se voile de fumée L» Ces explications poétiques et enfantines, dont Énée se contente aisément, ne pouvaient pas toujours suffire. Un siècle après Virgile, un écrivain qui appartenait vraisemblablement à l’école hardie des Sénèques, ennemie des traditions antiques, voulut en donner une autre qui fût plus sérieuse et plus savante^. Il suppose que l’eau de la
1. IJI, 581. — 2. On pense, sans en être certain, que c’ctail Lucilius, celui auquel Sénèque adressa scs fameuses lettres
222 NOUVELLES PROi'îENADES ARCHÉOLOGIQUES.
mer s’engouffre dans les profondeurs de l’Etna par des cavités souterraines, tandis que le vent y pénètre par d’autres ouvertures ; une fois entrés, il est naturel qu’ils se rencontrent dans ces couloirs étroits, qu’en se heurtant ensemble ils se livrent des luttes furieuses qui font trembler la terre, et qu’enfm, quand ils trouvent quelque issue, ils s’échappent en tourbillons de feu. Tel est le système que l’auteur expose assez lourdement dans un poème de plus de six cents vers. Il n’en garantit pas tout à fait la certitude, et le donne le plus souvent pour une hypothèse; il est pourtant fort heureux de le développer, parce qu’il le dispense d’accepter les fictions mythologiques. C’est un libre penseur, très fier de l’être, qui malmène beaucoup ses malheureux confrères quand ils se permettent de nous parler d’Encelade ou de Vulcain, et qui, pour son compte, fait profession de n’avoir souci que de la vérité, in vero mihi cura^. Mais, malgré ses rodomontades, c’est au fond un libre penseur timide, mal dégagé de ces histoires fabuleuses dont il se moque et qui se rend coupable lui-même des faiblesses qu’il reproche durement aux autres. Il invoque Apollon, avant de commencer son poème, sous prétexte que « ce dieu nous aide à marcher avec plus d’assurance dans les routes inconnues^», et pour nous faire comprendre l’effrayante beauté des éruptions de l’Etna, il nous dit sérieusement que « Jupiter luimême admire de loin ces jets de flammes et qu’il craint que les géants ne songent à se remettre en
Il fut intendant de la Sicile et il eut l’occasion, pendant qu’il y séjournait, d’étudier l’Etna.