Ætnay\)0. — 2. Ibid., S
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campagne, ou que Plulon, mécontent de son partage, ne veuille échanger les enfers contre le ciel^ ». Ce poète si peu d’accord avec lui-même me paraît l’image fidèle de la société au milieu de laquelle il vivait et que travaillaient des instincts contraires. Sceptique et croyante à la fois, railleuse et dévote, elle se moquait des dieux anciens et en cherchait partout de nouveaux.
Si rapide que soit la navigation d’Énée, il était impossible que l’Etna n’arrêtât pas un moment ses regards. Virgile était donc forcé de le décrire ; il le fait en quelques vers où il le représente tantôt lançant dans les airs des nuages de fumée mêlés de cendres brûlantes, avec des flammes qui vont toucher les astres, tantôt vomissant des pierres calcinées et des roches fondues, tandis que la montagne bouillonne jusqu’au plus profond de ses abîmes :
HorriTicis juxta tonat Ætna ruinis,
Interdumque atram prorumpit ad æthera nuberr Turbine fumantem piceo et candente faviila,
Altollitque globes tlammarum et sidéra lambit:
Interdum scopulos avulsaque viscera montis El igit eructans, liquefactaque saxa sub auras Cum gemitu glomerat, fundoque exæsluat imo*.
Ces vers sonores et brillants furent, dès les premiers jours, appréciés des connaisseurs et cités dans les écoles comme un modèle achevé de description, si bien que Sénèque, qui n’est pas un juge prévenu, déclarait qu’il n’y a rien à y reprendre ou à y ajouter ^
i. ^inaj 200. — 2. iii, 571. — 3. Son., Epist., 70, 5.
22 i NOUVELLES PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.
Cependant un critique du deuxième siècle, fort respectueux d’ordinaire des réputations établies et des opinions reçues, s’avisa de protester contre l’admiration générale; il signala beaucoup de faiblesses dans ce prétendu chef-d’œuvre et conclut que c’était un de ces passages que le poète aurait refaits, s’il en avait eu le temps, et dont l’imperfection le toTurmentait à son lit de mort. Voilà sans doute une grande exagération, et Scaliger n’a pas eu de peine à prouver que ce morceau célèbre contient beaucoup de beaux vers. Pour moi, je serais tenté de penser que les vers y sont trop beaux peut-être. On s’aperçoit que le poète cherche les mots à effet et accumule les hyperboles; s’il faut dire toute ma pensée, j’y trouve, comme Aulu- Gelle, un peu de fracas et d’effort^. Ce n’est pas le défaut de Virgile; mais il s’agissait ici de l’Etna; le poète a senti qu’il était aux prises avec un sujet important, difficile, et dont les imaginations étaient occupées. Il s’est un peu surmené pour répondre à l’attente du public.
Énée est trop prudent pour faire un long séjour au pied de l’Etna. Il faut d’ailleurs qu’il évite la colère des Cyclopes, qui sont les habitants du pays, et de Polyphème, leur chef, qui voudrait bien venger sur lui le mal qu’Ulysse lui a fait. Il se remet donc en route le plus promptement qu’il peut. Les vaisseaux troyens passent tout près de ces immenses blocs de lave qui, aux environs d’Aci-Castello, ont été projetés dans la mer par le volcan. Le peuple les appelle
1. Aulu-Gelle, xvii, 10 : In slrepitu sonituque verborum laborat.
ÉNÉE EN SICILE
Scagli de* Ciclopiy et suppose que ce sont des quartiers de roches que Polyphème lança contre Ulysse qui lui échappait. Pour moi, quand je voyais de loin leur masse noire couverte d’écume blanche et dominant les flots de plus de 60 mètres, je croyais avoir sous les yeux les Cyclopes eux-mêmes s’avançant dans la mer à la poursuite d’Énée. « Nous les voyons debout, dit Virgile, nous menaçant de leur œil farouche, et portant jusqu’aux cieux leur tête altière. Effroyable assemblée, concüium horrendim ^ ! » Énée se sauve à force de rames. L’Etna s’éloigne peu à peu à l’horizon ; on passe à côté de Pantagia, du golfe de Mégare, de Thapsus « au soleil prosternée^ », et Ton ne s’arrête qu’un peu plus loin, « à l’endroit où une île s’avance dans la mer de Sicile, en face de Plemmyre arrosé de tous côtés par les flots ^ ». Cette île porte un nom illustre dans l’histoire: « les premiers habitants l’ont appelée Ortygie. » C’est là qu’a commencé Syracuse. Plus tard, la ville immense a débordé sur le continent : elle s’est sans cesse avancée dans la plaine jusqu’aux hauteurs des Épipoles et au fort d’Euryale; mais l’île est toujours restée le cœur et le centre de la grande cité. Hiéron y avait bâti son palais, Denys la peupla de monuments magnifiques, elle fut la résidence des préteurs romains. Aujourd’hui, la ville entière y est renfermée, comme Tarente dans son ancienne acropole. C’est là qu’emprisonnée de tous côtés par les flots, gardée par les bastions de Charles-Quint, Syracuse, avec ses rues étroites, ses
1. Æn.f III, 688. — 2. Ibid.y 689 ; Thapsumque jacenlem, — 3. Ibid.. 692.
226 NOUVELLES PROMENADES ARCHÉOl OGIQUES.
vieilles maisons, ses balcons de fer, ses fenêtres monumentales, transporte le voyageur à quelques siècles en arrière, et lui donne le plaisir d’oublier an moment les banalités des villes modernes. De toutes ces curiosités, Virgile n’en mentionne qu’une, celle que Syracuse tient de la nature et qui a dû exister chez elle de tout temps. C’est la fontaine d’Aréthuse, sur laquelle les Grecs faisait tant de récits merveilleux. On pense bien que le pieux Énée, tout pressé qu’il est, s’arrête sur ce rivage pour y rendre ses devoirs à la source sacrée. Les voyageurs modernes font comme lui et ne manquent pas en passant d’aller voir Aréthuse. Il y a quelques années, ils éprouvaient un grand mécompte en la visitant. Elle était alors fort abandonnée, et les femmes de la ville, qui ne ressemblaient guère à Nausicaa, y venaient sans façon laver leur linge. Depuis, on l’a réparée, et nous la voyons à peu près dans l’état où elle était du temps de Virgile. C’est un bassin demi-circulaire, où pousse le papyrus et qu’une étroite jetée sépare de la mer; il est rempli d’une eau limpide et contient en abondance des poissons de toute espèce et des oiseaux aquatiques de toutes couleurs. Le jour où je l’ai visité, le siroco soufflait avec violence et les flots se brisaient en écumant contre le rivage. C’était vraiment une scène de légende que j’avais sous les yeux: Neptune acbarné contre une pauvre nymphe qui lui résiste et travaillant à forcer le refuge tranquille où elle s’est retirée. Je dois dire qu’Aréthuse ne paraissait guère troublée de ce fracas. Pendant que la mer faisait rage, les poissons continuaient à courir après les morceaux de pain que leur jetaient les enfants, et les cygnes se
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promenaient gravement entre les touffes de papyrus. Cependant, quand j’entendais le bruit sourd des vagues, et que je voyais les panaches d’écume s’élever au-dessus de la jetée, je ne pouvais m’empêcher de craindre que la mer ne fût la plus forte. En regardant l’étroite langue de terre qui protège la petite source, je tremblais pour elle, et j’étais tenté de répéter le cri de Virgile :
Doris amara suam non intermisceat unclamM
Au sortir d’Ortygie, Énée franchit le promontoire de Pachinum, un des trois qui donnent sa forme à la Sicile ; puis il longe toute cette côte parallèle aux rivages de l’Afrique, que les Grecs avaient peuplée de leurs colonies. C’était un pays illustre entre tous et qui avait tenu une grande place dans l’histoire de l’humanité. Mais Énée passe vite. Il nous dit qu’un vent favorable le pousse ; il faut qu’il en profite pour arriver où les dieux l’envoient : il n’a le temps que d’indiquer quelques-unes des villes qu’il aperçoit au passage. Voici Camarina, Gela, Agrigente « qui se dresse sur la hauteur et montre au voyageur ses vastes remparts » ; voici Sélinonte, avec sa ceinture de palmiers ; voici enfin Lilybée « qui cache sous ses ondes des écueils perfides ». Dans ces vers rapidement jetés, je ne vois guère à retenir que le tableau d’Agrigeiite :
Arduus inde Acragas ostentat maxima longe Mœnia*.