‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 52 sur 94 · Egl.j X, 5. — 2. Æn,y iii · texte numérisé non relu

Egl.j X, 5. — 2. Æn,y iii

228 NOUVELLES PROMENADES ARCIIÉOLOOIQUES.

Il reste encore des débris de ces immenses murailles |ui avaient frappé Virgile, et, à côté des grands blocs ie pierre, que le temps a renversés, on peut voir une série de temples à moitié détruits qui formaient, quand ils étaient intacts, une sorte de couronnement aux remparts. L’effet devait être saisissant quand on voyait d’en bas d’abord une ligne de temples et de murs, puis la ville, avec ses admirables édifices, monter en étages jusqu’au rocher de Minerve {Rupe Atenea) et à l’Acropole. Le vers de Virgile nous donne assez bien l’idée de ce spectacle, et la précision de sa description nous montre qu’il avait Agrigente devant les yeux quand il nous parle d’elle. 11 paraît s’être peu préoccupé de savoir si, à l’époque de la guerre de Troie, elle était comme il l’a décrite; c’est un souci d’historien et d’archéologue qui le touche médiocrement. Quelques critiques rigoureux l’en ont blâmé; d’autres ont essayé de le détendre en disant qu’à la vérité Agrigente ne fut fondée que plusieurs siècles après le voyage d’Énée, mais qu’il y avait déjà, sur les lieux où devait s’élever la ville grecque, une bourgade de Sicules, et que le poète veut parler de celle-là, quoiqu’il lui donne le nom de l’autre. Ce débat a peu d’importance; mais nous voilà certains, dans tous les cas, que Virgile a visité ce qui, de son temps, restait des villes grecques le long de la mer africaine. Elles ne devaient pas être tout à fait dans Fétat où nous les voyons aujourd’hui. Camarina et Gela n’avaient pas entièrement disparu, et les colonnes des temples de Sélinonte ne jonchaient pas le sol. Cependant Strabon dit en termes formels «que la côte qui va du cap Pachinum à Lilybée est déserte

ÉNÉE EN SICILE

cl qu’on y trouve à peine quelques vestiges des clablissements que les Grecs y avaient fondés ». Il n’y avait donc déjà sur cette plage que des ruines. Nous voudrions savoir quel effet elles produisaient à Virgile et les pensées qui agitaient son âme pendant qu’il parcourait les rues de ces villes abandonnées et qu’il errait dans ces grands espaces vides d’où la vie s’était retirée. Il ne nous Ta dit nulle part, mais je ne crois pas qu’il soit téméraire de l’imaginer. 11 me semble qu’en contemplant ces ruines, il devait remonter aux causes qui les avaient produites.- 11 se remettait devant les yeux l’histoire de ces malheureuses villes déchirées par les factions, passant de la plus extrême liberté à la plus dure servitude, toujours prêtes, dans leurs querelles domestiques, à invoquer l’appui de l’étranger, et se détruisant sans pitié les unes les autres. Il se disait sans doute qu’une nation n’est pas uniquement faite pour bâtir d’admirables monuments, pour avoir des musiciens, des sculpteurs, des peintres, des poètes; qu’il faut avant tout qu’elle soit capable de, sagesse, de modération, de discipline, qu’elle sache se conduire, conserver la paix intérieure, s’entendre avec ses voisins. Puis il faisait un retour vers son propre pays, si pauvre dans les arts et dans les lettres, et je suppose qu’il prenait son parti de cette infériorité quand il le voyait posséder à un si haut degré les qualités politiques dont l’absence a perdu les Grecs, le respect de l’autorité, l’esprit de suite, l’oubli des querelles particulières en face de l’ennemi du dehors, l’union étroite des citoyens vers un dessein commun. Il lui semblait alors, quelle que fût la gloire de la Grèce, que Piome,

par d’autres côtés, pouvait soutenir la comparaison ; c’était assurément un grand peuple que celui qui, en sachant se gouverner lui-même, était devenu digne de gouverner le monde. C’est le sentiment qu’il exprime, avec un éclat incomparable, dans ces vers du sixième livre que quelques critiques, je ne sais pourquoi, lui ont reprochés : « D’autres sauront mieux animer et assouplir l’airain, tailler dans le marbre des figures vivantes ; ils parleront avec plus d’éloquence... Toi, Romain, souviens-toi que c’est ta gloire de commander à l’univers. Forcer tous les peuples à se tenir en paix, épargner les vaincus, humilier les superbes, voilà les arts que tu dois cultiver. »

Excudent alii spirantia molliiis æra...

Tu regere imperio populos, Romane, mementoM

Je ne puis m’empêcher de croire qu’en visitant les ruines des villes grecques de la Sicile, le contraste des deux pays, de leurs qualités contraires, de leurs destinées diverses, est apparu à Virgile d’une manière plus saisissante, et que c’est ce qui lui a inspiré ces beaux vers.

Nous voici arrivés au terme du premier voyage d’Énée en Sicile. De Lilybée il se dirige « vers le triste rivage de Drepanum ^ », et là, au moment où il

1. Æn,,\, 8i8. — 2. iii, 707 : Drepani illælabilis ora. Est-ce seulement parce qu’il y a perdu son père qu’il l’appelle ainsi? Les commentateurs font remarquer que cette côte est marécageuse et stérile. Pour les anciens, c’était un pays désolé depuis le combat d’Eryx et d’Hercule, et longtemps il a gardé cette apparence. Aujourd’hui, tout est en train de se transformer;

ÉNRE EN SICILE.

croit approcher de la fm de ses peines, il perd son père. La légende plaçait la mort d’Anchise en différciUs endroits, et Ton montrait son tombeau dans presque tous les pays où les Troyens s’étaient arrêtés. Virgile était donc libre de le faire mourir comme il voulait. Il a tenu à le laisser accompagner son fils le plus longtemps possible; il lui convenait de placera côté du pieux Enée une sorte d’interprète des dieux qui put lui expliquer leurs oracles et lui transmettre leur volonté. Mais il ne pouvait pas, sans de graves inconvénients, le lui conserver davantage. Nous touchons au moment où une tempête va jeter Énée sur les côtes d’Afrique; il doit y trouver l’hospitalité de Didon et (( passer tout un long hiver dans les plaisirs^ ». Quelle figure aurait faite le vertueux Anchise au milieu de cette aventure amoureuse? Il ne pouvait ni l’empêcher puisque les dieux y consentaient, ni la permettre sans manquer à la gravité de son caractère; il valait mieux qu’il n’y assistât pas. Virgile a donc pris le parti de le faire disparaître à propos.

Après la mort de son père, Énée quitte la Sicile, mais ce n’est pas pour toujours; il y doit y revenir quelques mois plus tard, lorsqu’il s’est enfui de Carthage, et y séjourner pendant toute la durée du cinquième livre.

dans la partie basse, on a établi des salines qui paraissent très florissantes. La plaine qui les entoure se peuple de maisons neuves. On a même essayé, près du port de Trapani, de planter un jardin dont les arbres résistent courageusement au mistral qui les courbe.

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