Æn.y IV, 193 ; Hiemen luxu quam longa fovere
Retour d’Énée en Sicile. — Le cinquième livre de VÉnéide. — Le mont Eryx. — Le temple de Vénus Érycine. — Jeux funèbres en l’honneur d’Anchise. — La course des vaisseaux. — Incendie de la Hotte. — Ségeste. — Départ d’Énée pour rilalie.
On a souvent remarqué que le cinquième livre n’est pas uni d’une manière bien étroite au reste du poème. On pourrait le supprimer sans qu’il manquât rien, sinon à l’agrément de l’ouvrage, au moins à la suite et au développement de l’action. 11 n’y est guère question que de cérémonies et de spectacles, et celle lutte acharnée d’un homme contre les divinités contraires pour accomplir une mission divine, qui est le sujet de VÉiiéide^ semble s’y reposer un moment. Énée, obéissant aux ordres de Jupiter, vient d’abandonner Didon et il navigue vers l’Italie. Tout d’un coup, le vent fraîchit; le pilote, qui s’épouvante vite, déclare qu’il n’ose pas continuer sa route avec un ciel aussi menaçant. Le prudent Énée se laisse aisément toucher par ces craintes et consent à s’arrêter en chemin. La Sicile est voisine : c’est une terre amie sur laquelle règne un Troyen, le vieil Aceste, et qui contient la tombe d’Anchise. Il va justement y avoir une année qu’Anchise est mort; et, puisque l’occasion se présente de célébrer. cet anniversaire, il convient d’en profiler.
Voilà donc la flotte troyenne revenue au port de
ÉNÉE EN SICILE. 233
Drepanum. Celte partie de la Sicile où Enée s’arrête n’a pas eu tout à fait les mêmes destinées que le reste de l’île. Elle échappa de bonne heure à la domination grecque et fut occupée par les Carthaginois, qui, pendant plus de deux siècles, en furent les maîtres. Il est clair que ce long séjour des Sémites doit avoir exerce quelque influence sur les anciens habitants, quoiqu’il soit aujourd’hui difficile de l’apprécier. Après les premières résistances, les Grecs de ce pays durent finir par s’entendre avec les conquérants; malgré les différences de mœurs et de races, on s’arrangea pour vivre ensemble, comme firent, au moyen âge, les Siciliens et les Arabes. Une tessère conservée au musée de Palermœ représente d’un côté deux mains serrées ensemble, et contient de l’autre une inscription qui nous apprend « qu’Imilcon Hannibal, fils d’Imilcon, a fait un pacte d’hospitalité avecLison, fils de Diognète, et ses descendants ^ ». Les contrats de ce genre ne devaient pas être rares entre les deux peuples. Il est vraisemblable aussi que les vain- (jueurs, quoique leur esprit ne fût pas tourné de ce côté, ne résistèrent pas entièrement à la séduction de l’art grec. Quand ils prirent Ségeste, ils enlevèrent une statue de Diane en bronze, qui passait pour un chef-d’œuvre. « Transportée en Afrique, dit Cicéron, la déesse ne fit que changer d’autels et d’adorateurs. Ses honneurs la suivirent dans ce nouveau séjour, et son incomparable beauté lui fit retrouver chez un peuple ennemi le culte qu’elle recevait à Ségeste^. »
1. Salifias, Guida del museo di Palermo, p. 40 — 2. ii, Verr.j iv, 83.
Carthage dominait sur toute la partie occidentale de la Sicile ; mais, pour ne pas s’affaiblir en disséminant ses forces, elle s’était fortement établie dans trois villes importantes : à Lilybée (Marsala), à Drepanum (Trapani) et à Panormos (Palerme). C’est au-dessus de Drepanum, au centre de la côte occupée par les Carthaginois, que s’élève l’Eryx (aujourd’hui monte San-Juliano)j dont ils avaient fait une de leurs principales citadelles. Il faut d’abord le parcourir et le décrire, car toute l’action du cinquième livre de Virgile va se passer autour de cette montagne.
La réputation du mont Eryx était très grande dans l’antiquité. Quoiqu’il ne s’élève pas tout à fait de 800 mètres au-dessus de la njer et qu’il y ait en Sicile plus d’un pic, sans compter l’Elna, qui le dépasse de beaucoup, il est d’une si belle forme, si régulièrement découpé et si bien posé, il se montre de tous les côtés avec tant d’avantages, que son nom revient de lui-même à Virgile, quand il veut nous donner l’idée d’une haute montagne : Quantus Athos^ aut quantus Eryx^l L’accès aujourd’hui en est facile; une belle route en lacets y mène de Trapani, et l’on atteint le sommet en trois ou quatre heures. Là, on est surpris de trouver une des petites villes assurément les plus curieuses qu’on puisse voir. Enfermé dans de solides murailles, qui remontent aux temps les plus reculés, défendu par des tours et des bastions. San-Juliano contient près de quatre mille habitants qui ont grand’peine à tenir dans un espace fort res- SC ré. La ville a un air antique et sévère, et peu de