‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 54 sur 94 · Æn.f XII · texte numérisé non relu

Æn.f XII

ÉNÉE EN SICILE

chose y a été fait pour Tagrément. Quand on parcourt ces rues étroites et escarpées, que bordent de petites maisons avec des portes basses et des fenêtres rares, quand on sent l’âpre bise qui souffle pendant les plus beHes journées et qu’on songe que, dans l’hiver, le temps doit y être souvent fort rigoureux, on se demande comment des hommes ont pu être tentés de placer si haut leur demeure. Cependant ce lieu est un des plus anciennement peuplés du monde; on y a trouvé des restes d’armes en silex, ce qui prouve qu’avant même que l’on connût les métaux, il avait des habitants. Une montagne isolée, facile à défendre, dont les racines plongent dans la mer, et qui est pourvue à son sommet de sources d’eau intarissables, offrait un asile sûr à ceux qui voulaient mettre leur fortune et leur vie à l’abri d’un coup de main. Plus tard elle servit de forteresse à tous les conquérants de la Sicile, et les Grecs, les Carthaginois, les Romains, s’en disputèrent avec acharnement la possession. Les habitants y furent plus nombreux que jamais au milieu des violences du moyen âge, et c’est alors que, pour leur faire place, les maisons furent obligées de se serrer, comme nous le voyons, les unes contre les autres. Aujourd’hui qu’on vit sans danger dans la plaine, la montagne se dépeuple peu à peu, et l’on peut prévoir qu’un jour la petite ville, devenue presque déserte, ne sera plus guère fiéquentée que par les curieux qui visitent ce pays à la recherche des souvenirs antiques.

Ce qui les attire surtout ici, c’est la renommée du fameux temple de Vénus qui couronnait autrefois la montagne. Ils ne l’y trouveront plus; le temple a péri

loul enlier, et il n’est guère possible que d’en reconnaître la place. Un peu au-dessus de San-Juliano s’étend un large plateau auquel on arrive par une petite promenade plantée d’arbres et bordée de fleurs.* Ce plateau devait être primitivement plus étroit; on l’avait agrandi au moyen d’énormes substructions qui plongent quelquefois très bas et vont s’appuyer sur les saillies du rocher. Les ouvrages de ce genre étaient fréquents chez les anciens, qui ne reculaient devant aucun travail pour asseoir solidement les bases de leurs édifices. Mais celui-ci avait frappé par ses vastes proportions les anciens eux-mêmes, et, n’en connaissant pas l’auteur, ils l’attribuaient à Dédale, l’artiste légendaire, absolument comme nous disons quelquefois que ce sont des monuments cyclopéens : ces façons de parler n’apprennent rien, mais elles sont commodes pour déguiser une ignorance. Nous sommes aujourd’hui plus avancés que les anciens, et nous pouvons dire quel peuple a bâti au moins les plus basses assises de ces murs immenses. Un archéologue distingué de Palerme, M. Salinas, a reconnu que les grands blocs de pierre sur lesquels reposent les murailles portent des lettres, et que ce sont des lettres phéniciennes L Nous avons donc la preuve que les premiers travaux pour établir le soubassement du temple et de la ville furent faits par les Carthaginois. Mais nous venons de voir que bien avant leur arrivée en Sicile le mont Eryx était peuplé, et rien n’empêche de croire que, sur l’emplacement où ils bâtirent leur

1. Salinas, Le mura fenicie di Erice^ extrait des Notiüe degU scavif avril 1883,

ÉNÉE EN SICILE

édifice somptueux, il existait déjà un modeste sanctuaire construit parles anciens habitants. C’est ce que confirme de tout point le récit de Virgile. Il nous montre à l’approche d’Énée les gens du pays qui, du haut de la montagne, ont l’œil fixé sur la mer pour observer de loin les hôtes inconnus que les flots vont leur amener. Il les représente grossiers et à demi sauvages, comme ils devaient être, (( tenant des javelots à la main et couverts de la peau d’une ourse de ' Libye. ^)) Quant au vieux sanctuaire, qui avait précédé le temple phénicien, il en attribue la fondation à Énée lui-même. Au moment de partir, « le héros, nous dit-il, élève à Vénus sa mère, sur le sommet de l’Eryx, une demeure sacrée, voisine des astres. »

La divinité d’Eryx avait cét avantage d’être reconnue et honorée par tous les peuples qui naviguaient sur les rivages de la Méditerranée. Sous des noms différents, les matelots phéniciens, grecs, étrusques et romains, rendaient hommage à une déesse de la mer qu’ils invoquaient dans leurs dangers, et à laquelle ils se croyaient redevables de leur salut; qu’on l’appelât Astarté, Aphrodite ou Vénus, c’était au fond la même pour tous : ils lui accordaient les mêmes attributions, ils lui reconnaissaient la même puissance. Dans son sanctuaire d’Eryx, à côté d’inscriptions grecques et latines, on trouvait des ex-voto phéniciens où des Carthaginois se mettaient sous la protection d’Astarté «qui donne une longue vie». Comme tous honoraient également I9 déesse, il arriva

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