Æn., V, 35 et sq
que, malgré leurs rivalités furieuses, son temple ne fut jamais dévasté et qu’il traversa sans dommage ces guerres terribles où l’on se permettait tout. Cette heureuse fortune augmenta le crédit dont il jouissait auprès des dévots. Elle était d’autant plus extraordinaire que le temple d’Eryx passait pour être l’un des plus riches du monde. Thucydide raconte que les habitants de Ségeste y menèrent les envoyés athéniens, quand ils voulurent les tromper sur les ressources dont ils disposaient, et qu’ils leur firent croire qu’ils étaient les maîtres de tous les trésors qu’on y avait déposés C Parmi les dons qu’on avait faits à la déesse, Elien signak particulièrement des bagues et des anneaux^; ce qui nous fait songer à la Madonna di Trapani^ dont l’église se trouve précisément au pied du mont Eryx. C’est une Vierge miraculeuse, en faveur de laquelle beaucoup de femmes du monde se sont dépouillées d’une partie de leurs parures. Elle est surchargée de diadèmes, de colliers, de bracelets, de bijoux, qui étincellent au feu des cierges, et porte même, accroché au bas de sa robe, un lot de montres de tout âge et de toute façon, qui ferait la joie d’un collectionneur. D’après le rapport d’Élien, j’imagine qu’on devait trouver quelque chose de semblable dans le temple de Vénus Érycine. Ainsi pensait-on que la déesse aimait beaucoup une demeure aussi opulente et qu’elle y séjournait volontiers. C’était une de ses résidences favorites; Théocrite lui dit en l’invoquant : « 0 toi, qui habites Golgos, Idalie ou le haut Eryx^. » Les gens du pays pré-
I Thucydide, vi, 46. — 2. De animal,^ x, 50. — 3, xv, PJO.
ÉNÉE EN SICILE
tendaient même qu’elle ne s’en éloignait qu’une fois [)ar an, pour aller faire un tour en Afrique. Son absence se reconnaissait à ce signe qu’on ne voyait plus voler aucune colombe autour de l’Eryx : elle les emmenait toutes dans son voyage. Neuf jours après elle revenait et les colombes avec elle. Son départ et son retour étaient l’occasion de brillantes cérémonies.
Le culte de Vénus Érycine avait le caractère sensuel et voluptueux qui était ordinaire aux religions de l’Orient. La déesse était servie par de jeunes et belles esclaves, qu’on appelait en grec des hiérodules. Il y en avait mille dans le temple d’Aphrodite à Corinthe, qui faisaient oublier aux capitaines de navire, quand ils s’arrêtaient quelques jours, les ennuis des longues traversées. Il en devait être de même à Eryx; les marins de passage y venaient célébrer Vénus avec ces élans et ces excès que fait naître la joie de vivre chez des gens qui sont toujours en danger de mourir. On a trouvé, sur un des versants de la montagne, un grand dépôt d’amphores brisées, dont les anses portent des inscriptions grecques, latines et carthaginoises : il est vraisemblable que les matelots de tous les pays qui gravissaient l’Eryx apportaient leur vin avec eux et le buvaient là-haut en joyeuse compagnie. Les hiérodules les aidaient à dépenser l’argent qu’ils avaient laborieusement amassé dans leurs pénibles voyages. Aussi quelques-unes de ces femmes arrivaient-elles bientôt à faire fortune. Cicéron parle de rime d’elles, nommée Agonis, d’abord esclave, puis affranchie de Vénus, qui était devenue très riche et qui possédait notamment des esclaves musiciens qu’on lui enviait
et qu’on finit par lui enlever ^ Ces plaisirs de toute sorte qu’on trouvait sur l’Eryx font aisément comprendre la renommée dont il jouissait parmi les gens de mer dans toute la Méditerranée. Le temple, situé au sommet de la montagne, s’apercevait de loin comme un phare. J’imagine que le pilote ou le capitaine qui venait de faire un long voyage, plein de fatigues et de périls, sentait son cœur battre de joie quand il voyait, en arrivant d’Italie ou d’Afrique, apparaître à l’horizon ce lieu de délices où il allait un moment oublier ses peines, et que, quand il partait de Drepanum, il devait tenir longtemps les yeux fixés sur la montagne qui lui rappelait de si agréables souvenirs. Du reste, les gens de cette sorte n’étaient pas les seuls qui venaient honorer Vénus Érycine dans son sanctuaire : on y voyait quelquefois des visiteurs plus importants. Diodore nous dit que les magistrats les plus considérables du peuple romain, les consuls, les préteurs, quand leurs fonctions les amenaient de ce côté, montaient au temple d’Eryx. Il ajoute qu’on leur savait gré d’oublier un moment leur gravité et de rendre hommage à la déesse en se prêtant aux plaisanteries et aux jeux des femmes qui la servaient. C’était pour eux une manière aisée de faire leurs dévotions
Aujourd’hui te plateau de l’Eryx est désert; le temple de Vénus, la demeure des hiérodules, tous
1. Divin, n Cœcil.^ 17. — 2. Les emmes (l’Eryx passent pour cire les plus belles de toute la Sicile : c’est tout ce qui reste à ce pays de la proleclioii de Venus. Elles avaient déj'à celte rcjpulation au moyen âge. Le voyageur arabe Beii-Djobaïr, qui le conslalc. ajoute : (( Que Dieu les fasse captives des musulmans! »
ÈNÉE EN SICILE.
ces édifices consacrés au plaisir ont disparu. Le silence s’est fait dans ces lieux où longtemps ont retenti des chants de fête. Ce qui leur reste, c’est l’admirable vue dont on jouit du haut de la montagne, cette série de plaines et de collines riantes qui s’étagent jusqu’au delà du cap Saint-Vit, cette immense étendue de mer qui se déroule devant nous jusqu’aux côtes d’Afrique. Mais ne portons pas nos regards si loin, contentons-nous d’un horizon plus étroit. Nous devons nous borner à tenir nos yeux fixés sur cette petite bande de terre qui s’étend à nos pieds entre la montagne et la mer. C’est elle queVirgile a choisie pour y mettre la scène de son cinquième livre. Des hauteurs où nous sommes, nous allons en suivre sans peine les divers incidents.
On a vu plus haut que ce qui détermine Enée à s’arrêter pour la seconde fois en Sicile, c’est l’occasion qui s’offre à lui de visiter la tombe d’Anchise et de lui rendre de nouveaux honneurs. A peine débarqué, il rassemble ses soldats, et, du haut d’un tertre, comme un empereur, il leur tient une de ces harangues solennelles qui plaisaient tant à la gravité romaine :
Dardanidæ magni, genus alto a sanguine divum*, etc.
Il leur annonce, dans ce discours, la série des fêtes qu’il prépare pour honorer la mémoire de son père, et tout s’exécute comme il l’a dit. On se rend d’abord au tombeau d’Anchise, pour y jeter des fleurs et y faire des libations de lait, de vin et de sang. Ce n’est