‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 56 sur 94 · Æn.f v · texte numérisé non relu

Æn.f v

pas un mort ordinaire que celui qui a été honore de l’amour de Vénus et qui est le père d’Énée; c’est un dieuj et il le fait bien savoir à son fils quand il suscite ce serpent qui sort 4e sa tombe et vient goûter aux mets qu’on lui a consacrés. Énée ne saisit pas très bien d’abord le sens de cette apparition merveilleuse, et il se demande s’il vient de voir le génie familier du lieu, ou si c’est une sorte de démon domestique au service de son père dans l’autre vie. 11 finit par comprendre et immole à celui qu’il regarde comme une divinité nouvelle des brebis, des porcs et des taureaux. Voilà une ébauche timide et un peu confuse d’apothéose. Quelques années plus lard, quand Auguste mourut et qu’il fut proclamé dieu par le sénat, on régla minutieusement les cérémonies de ses funérailles, et le rituel de l’apothéose impériale fut fixé. (( Des soldats avec leurs armes, des cavaliers avec leurs enseignes, courant autour du bûcher funèbre, y jetèrent les récompenses qu’ils avaient reçues pour leur valeur. Des centurions s’approchant ensuite avec des flambeaux y mirent le feu. Pendant qu’il brûlait, un aigle s’en échappa, comme pour emporter avec lui l’âme du prince. » Ces cérémonies, il faut l’avouer, avaient plus grand air que les libations de lait et de vin versées par Énée sur la tombe de son père et le serpent mystérieux qui se glisse hors du mausolée. Mais Virgile n’a pas prévu ce qui se ferait après lui, et il s’est contenté, selon son usage, d’approprier à des circonstances nouvelles les pratiques anciennes de la religion nationale.

Les jeux funèbres qu’Éiiée a d’avance annoncés à ses soldats ont lieu neuf jours après le sacrifice :

ENÈE en SICILE.

c’était Tusagc, Serviiis nous l’apprend^ La trompclle en donne le signal ; les Troyens et les gens du pays se réunissent avec empressement pour y assister, et le poète emploie plus de cinq cents vers, presque tout le cinquième livre, à les décrire. Pour comprendre qu’il leur ait donné tant de place dans son œuvre, il faut se rappeler celle qu’ils tenaient dans la vie des Romains de son temps. Ils en étaient devenus le principal intérêt, depuis que le souci de leurs affaires leur était indifférent, et l’amphithéâtre ou le cirque occupaient le temps que le forum laissait libre. Il avait fallu, pour leur plaire, multiplier les jeux sans mesure, et, dans le premier siècle de l’Empire, après qu’on eut supprimé ceux qui semblaient inutiles, ils remplissaient encore cent trente-cinq jours de l’année. Virgile avait donc la certitude de charmer ses lecteurs en les entretenant de ce qui était leur plus violente passion. Il y trouvait de plus l’avantage de pouvoir imiter Homère, qui, lui aussi, s’était plu à décrire longuement les jeux institués par Achille aux funérailles de Patrocle. La plus grande partie du morceau de Virgile est copiée de Vlliade; mais là, comme ailleurs, il sait garder, meme dans les traductions les plus exactes, une allure indépendante; il s’assimile ce qu’il reproduit, et, malgré l’empire que son grand prédécesseur exerce sur lui, il conserve la disposition de son génie propre. Il y a d’ailleurs deux de ces tableaux qui lui appartiennent tout à fait. D’abord il a remplacé la course des

1. Scrvius, in Æn.y v, 64 : uncle eliam ludi qui in honorem mortuorum celebranlur novemdiales dicuntur.

chars par celle des navires. On voit sans peine ce qui lui a donné Tidée de ce changement : les Troyens, qui naviguaient depuis sept ans, ne doivent pas avoir beaucoup de chevaux à leur service^, et, dans tous les cas, ils n’ont pas eu l’occasion de s’exercer à les conduire; comme ils ne se sont guère appliqués qu’à la direction de leurs vaisseaux, c’est dans ce genre d’exercice qu’il était naturel de les faire lutter entre eux. Les courses de chars étaient un lieu commun dont la poésie grecque avait abusé; on avait plus rarement dépeint les courses de vaisseaux, et elles pouvaient fournir quelques descriptions nouvelles. L’autre spectacle que Virgile n’a pas emprunté à Homère est celui qu’on appelait le jeu troyen {Indus Trojanus)^ sorte, de carrousel où la jeunesse se livrait à des luttes d’adresse et de force et auquel on attribuait une antiquité très vénérable. Par elles-mêmes, ces évolutions des jeunes gens sous les yeux de leurs pères avaient quelque chose de gracieux et de touchant qui devait plaire à Virgile; il savait, de plus, qu’en les décrivant il entrait dans les desseins d’Auguste, qui les remit en honneur, sans doute pour y faire briller ses petits-fils et montrer au peuple, au milieu de pompes antiques, les maîtres futurs de l’Empire. Le poète est ici fidèle à son système ordinaire, qui consiste à rapprocher le présent du passé et à redonner la vie à ces vieilles histoires en les animant des passions de son temps.

1. Virgile a grand soin de dire que les chevaux que montent les jeunes gens dans le ludus Trojanus ont été fournis Aceste.

ÉNÉE EN SICILE

Je ne veux pas analyser ces récits, qui n’auraient pas pour nous le même intérêt que pour les contemporains de Virgile. Qu’il me suffise de dire qu’ici, comme partout, le poète a décrit exactement les lieux où se passe son drame. Du haut de l’Eryx, on peut remettre à leur place les divers jeux par lesquels Énée honore la mémoire de son père et s’en donner le spectacle. Voici d’abord la course des vaisseaux, par laquelle la fête commence. Le point d’où ils partent n’est pas indiqué; c’est sans doute quelque mouillage dans les environs du port de Drepanum, où ils se sont réfugiés pendant le mauvais temps. Mais, en revanche, on désigne très clairement l’endroit vers lequel ils doivent se diriger. « Au milieu des flots, vis-à-vis de la rive écumante, se dresse un rocher que les vagues furieuses battent et recouvrent quand les tempêtes de l’hiver obscurcissent le ciel. Silencieux pendant le calme, il domine l’onde immobile, et les oiseaux de la mer aiment à s’y reposer au soleil L » Je l’aperçois à quelques kilomètres du rivage, et la description de Virgile m’aide à le reconnaître. On l’appelle aujourd’hui Isola d'Asinello. C’est autour de cette petite île, décorée pour la circonstance de branches de chêne, que les vaisseaux doivent tourner. Voilà bien l’écueil où la galère de Sergeste a brisé ses rames et sa proue; il me semble la voir qui essaye péniblement d’avancer, avec les voiles qui lui restent, « semblable à un serpent sur lequel a passé la roue d’un char au milieu du chemin, qui se consume en efforts inutiles et se replie sur lui-même sans pouvoir faire un pas », tan-

dis que passe devant elle, comme un éclair, le vaisseau de Mnesthée, avec ses rameurs halelants, courbés sur l’aviron. Cette première joute finie, Énée, qui en a suivi les péripéties des environs du port de Drepanum, se rend, en longeant le rivage, « jusqu’à une prairie entourée d’un cercle de collines qu’ombragent des forêts ». Il serait aisé de trouver, le long des rampes de l’Eryx, plus d’un lieu qui répondrait exactement à la description de Virgile. L’Eryx ne tombe pas dans la mer d’une pente unie; il jette à droite et à gauche des contreforts qui s’avancent, enfermant entre eux de petites vallées verdoyantes adossées aux fiancs de la montagne. Ces vallées ressemblent assez, selon l’expression du poète, à la partie circulaire d’un théâtre antique, et elles paraissent faites exprès pour des foules qui veulent assister commodément à quelque spectacle. Figurons-nous Énée assis au fond de cette espèce de cirque, sur un siège plus élevé ; autour de lui, les Troyens et les Siciliens se placent comme ils peuvent sur le versant des collines, et de là tous regardent, avec un intérêt passionné, la course à pied, la palestre, le tir de l’arc^ Mais, pendant qu’ils sont tout entiers livrés au plaisir que leur causent les évolutions compliquées du jeu troyen, le spectacle est arrêté par un incident imprévu. Un messager accourt pour annoncer que les femmes, qu’on a laissées à Drepanum, désespérées de se remettre en route «t

1. L’endroit où ces divers jeux ont lieu est celui même où Anchise a été enseveli. Virgile le dit positivement aux vers 550 et 602. Il est probable qu’il s’y trouvait quelque vieux monument que les gens du pays appelaient le tombeau d’Anchise.

ÉNÉE EN SICILE

cédant aux mauvais conseils de Junon, ont mis le feu aux navires. De l’endroit où Enée se trouve, le port est caché et il n’est pas possible d’apercevoir la flotte qui brûle; mais, par-dessus les hauteurs, on voit la fumée s’élever, comme un nuage, dans les airs. Iule, le premier, puis tous les Troyens à sa suite, se précipitent pour éteindre l’incendie.

Malgré la promptitude des secours et l’aide de Jupiter, on ne peut pas sauver tous les vaisseaux; quelques-uns sont tout à fait détruits, ou beaucoup trop endommagés pour être réparés. Il n’est donc plus possible à Énée d’emmener avec lui tout son monde, il lui faut faire un choix. Les plus braves, les plus résolus, l’accompagneront seuls; quant à ceux « qui n’éprouvent pas le besoin de la gloire^ », ils resteront en Sicile. Il y laisse aussi les femmes, qui sont épuisées par sept ans de pénibles aventures; mais, avant de partir, il s’occupe à leur bâtir une ville dont il trace l’enceinte à la manière italienne, avec une charrue, et qu’il place sous l’autorité du bon Aceste. Cette ville est Ségeste, qui fut importante à son heure, et qui, pour vaincre sa rivale Sélinonte, appela les Athéniens et les Carthaginois à son aide. Elle était déjà bien déchue quand les Romains devinrent les maîtres de la Sicile. Elle se ressouvint alors à propos qu’on disait qu’elle avait été fondée par Énée, et se réclama auprès des vainqueurs de son origine troyenne. A l’appui de cette tradition, elle montrait une chapelle antique qu’elle avait élevée à son fondateur, elle rappelait que deux petits ruis-

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