‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 57 sur 94 · V, 751 . ammos nü magnœ lundis egentes · texte numérisé non relu

V, 751 . ammos nü magnœ lundis egentes

seaux, qui coulent au fond de la vallée, avaient reçu le nom du Simoïs et du Scamandre. Les Romains accueillirent bien ses prévenances et la regardèrent comme une ville alliée et parente» On affecta de la traiter honorablement, on l’exempta d’impôts, et Virgile célébra sa naissance dans son poème. Mais ces honneurs n’arrêtèrent pas sa décadence, elle devint de plus en plus pauvre et déserte sous l’Empire; au moyen âge, elle a tout à fait disparu.

Cependant on va toujours visiter l’emplacement qu’elle occupait; car, si la ville n’existe plus, il reste d’elle deux monuments, un temple et un théâtre, qui conservent son souvenir et attirent les curieux. Le temple n’est peut-être pas le plus beau de ceux que possède encore la Sicile, mais il n’y en a pas qui produise un plus grand effet sur les voyageurs. Il est bon, pour en jouir pleinement et l’apprécier à sa valeur, de le voir d’un peu loin : c’est le caractère des monuments grecs qu’ils sont faits pour la place qu’ils occupent et que leur situation est un des éléments de leur beauté. Ici le temple s’élève sur une hauteur, et la colline même sur laquelle il est bâti lui sert de piédestal; il fait corps avec elle, il en est le couronnement, et, si l’on veut l’en isoler, on le tronque et on le mutile. Son aspect change entièrement suivant le côté d’où on le regarde. Quand on vient de Calatafimi, on l’aperçoit tout d’un coup, à un détour de la route, par une fente de rochers : c’est un coup d’œil merveilleux. Il apparaît de profil, et ses colonnes se dessinent dans le ciel bleu avec une admirable netteté. Du pied du Monte Barbara^ on le voit de face; son fronton s’applique sur une belle montagne qui se

ÉNÉE SICTLE.

dresse par derrière et lui sert de toile de fond. Il paraît alors plus ramassé, plus puissant, plus sévère. Cette qualité est celle qui domine à mesure qu’on approche. Il peut mêm.e se faire que l’ensemble, quand on est tout près, semble d’abord lourd et trapu. Les colonnes, comme dans tous les temples siciliens, y sont très rapprochées les unes des autres, moins élancées, plus massives que dans les édifices de la Grèce propre. Mais songeons que les architectes avaient à résoudre ici un problème difficile : ils bâtissaient avec des matériaux inférieurs sur un soi agité et mouvant. Ils se sont résignés à faire leurs monuments un peu moins légers pour qu’ils fussent plus solides ; et ils y ont réussi, puisqu’ils existent encore. C’est du reste un défaut auquel on s’habitue vite; la première surprise passée, on admire sans réserve cette noble architecture dorique, si sobre, si vigoureuse, si claire, si rationnelle, où il n’y a pas un ornement qui ne s’explique, pas un détail qui ne concoure à l’effet de l’ensemble, et qui est une satisfaction pour l’esprit, autant qu’un régal pour l’œil L Le temple de Ségeste n’a pas été fini ; les cannelures des colonnes sont à peine entamées, les frises n’ont jamais reçu de sculptures. Il est vraisemblable qu’on était en train de le bâtir quand Agathocle prit Ségeste

1. A propos de ces qualités de l’ordre dorique, on peut lire les premières pages du Cicerone de Burckhardt. Cet excellent livre, qui rend tant de services à tous ceux qui veulent faire un voyage sérieux en Italie et y bien juger les chefs-d’œuvre de l’art, est aujourd’hui tout à fait à notre disposition. Il vient d’etre traduit en un français très élégant par M. Auguste Gérard (Paris, 1881, Firmin-Didot).

(l’assaut. On sait qu’il massacra sans pitié dix mille de ses habilanls et vendit le reste. Depuis cette exécution terrible, la ville, qui ne fit plus que végéter, ne se trouva jamais assez de ressources pour terminer le temple qu’elle avait commencé sur de si vastes proportions au temps de sa prospérité. On dut l’approprier, tant bien que mal, au culte, et s’en servir pendant des siècles comme il était. C’est ce qui est arrivé depuis à beaucoup de cathédrales gothiques que la Renaissance ou la Réforme ont surprises avant qu’elles fussent achevées.

Quant à la ville elle-même, elle était située sur une montagne voisine, le Monte-Barbaro. On y grimpe avec peine à travers des rochers éboulés, et l’on rencontre en montant quelques pans de murs détruits, quelques seuils de porte de l’époque romaine ; voilà tout ce que nous avons conservé de Ségeste. Une des choses qui étonnent le plus quand on court le monde à la recherche des souvenirs antiques, c’est de voir des villes importantes comme celle-ci, qui tint tête à Syracuse, périr si complètement qu’on n’en trouve presque plus la trace. Le théâtre, qui était taillé dans le roc, a survécu seul à la ruine commune. On en reconnaît l’orchestre et la scène; les gradins sont à peu près intacts, avec les escaliers qui conduisaient les spectateurs à leur place. Si l’on excepte celui de Taormine, qui est une merveille, je ne crois pas qu’il y en ait un autre en Sicile d’où l’on jouisse d’une vue plus large et plus variée. Il est placé au fond d’un cirque de montagnes pittoresques, dont le sommet forme tantôt de grandes lignes majestueuses, tantôt des dentelures bizarres el

ÉNÉE EN SICILE

tourmentées. Devant lui, la plaine s’étend jusqu’à la mer, qu’on distingue à l’horizon, dans un cadre de collines, avec la petite ville de Castellamare, qui sans doute servait autrefois de port à Ségeste. Si l’on regarde à ses pieds, on est frappé de la variété d’aspects que présente le pays à ses diverses hauteurs. On peut y passer en revue d’un coup d’œil toutes les cultures qui en font la richesse : en bas, au bord des ruisseaux, les orangers, les citronniers, dont les fruits jaunes tranchent sur les feuilles d’un vert foncé; un peu plus haut, à mi-côte, le blé, la vigne, l’olivier, tous ces produits qui ont fait de la Sicile, suivant l’expression de Caton, le grenier de l’Italie ; plus haut encore, le long des pentes abruptes, des palmiers nains, des aloès, une végétation vigoureuse, qui monte jusqu’en haut des collines et que broutent des moutons et des chèvres. Mais, malgré l’admiration que cause ce spectacle, on ne peut s’empêcher d’éprouver une vive surprise. Aussi loin que plongent les regards on n’aperçoit ni village, ni ferme, ni chaumière, et, à l’exception de quelques pâtres à la mine sauvage, pas une figure d’homme. Les laboureurs n’arrivent ici que lorsqu’il faut semer ou récolter; l’ouvrage fini, ils retournent chez eux, et ce pays fertile, un moment animé, redevient un désert. La solitude y est alors si profonde qu’on a grand’peine à se figurer que ces lieux, où aucun bruit humain ne frappe l’oreille, étaient autrefois si peuplés, si vivants, et que si l’on ne voyait à ses pieds les gradins d’un théâtre, et, sur le coteau voisin, le temple avec sa cella vide et son toit effondré, on n’imaginerait jamais qu’on se trouve sur l’emplacement d’une grande ville.

NOÜV LLES t>ROMENADÈS ARCHEOLOGIQÜES.

Après qd’Énée a fondé Ségeste et qu’il y a établi les Troyeiis qu’il n’emmène pas avec lui, il n’a plus rien à faire en Sicile. Il prend congé d’Aceste, immole aux dieux des brebis et des taureaux, et fait couper les câbles qui retiennent les vaisseaux au rivage. « Lui-même, la tête ceinte d’une couronne d’olivier, debout sur la proue, élevant la coupe qu’il tient à la main, jette dans la mer salée les entrailles des victimes et verse des libations de vin sur les flots L » Le vent souffle du côté de la poupe et le conduit vers l’Italie, où doivent s’achever ses destins.

OSTIE ET LAVINIUM

Les deux parties de VËnéide. — Caractère des six derniers livres. — Virgile y est au cœur de son sujet. Perfection de la composition. — Le dessein du poète y ressort mieux. — Patriotisme de Virgile. — Comment il a groupé l’Italie entière autour de son œuvre.

UÉnéide, comme on sait, est très exactement divisée en deux parties égales, de six livres chacune. La première contient les aventures d’Énée jusqu’au moment où il débarque à l’embouchure du Tibre, la seconde raconte comment il est parvenu à s’établir dans le pays que lui assignent les destins. Ces deux parties n’ont pas tout à fait le même caractère ; il y a longtemps qu’on a remarqué que l’une ressemble plus à VOdyssée^ l’autre à V Iliade. C’est la première qu’en général les critiques et les amateurs préfèrent, elle leur semble plus intéressante, plus agréable, plus variée. Ils trouvent l’autre fort inférieure; quelques-uns soupçonnent môme que Virgile avait le sentiment de cette infériorité, et que c’est la raison qui

25i NOUVELLES PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.

lui faisait souhaiter, en mourant, de détruire son œuvre. « Il n’est pas donné aux hommes d’être parfaits, disait Voltaire à ce propos. Virgile a épuisé tout ce que l’imagination a de plus grand dans la descente d’Énée aux enfers; il a tout dit au cœur dans les amours de Didon; la terreur et la compassion ne peuvent aller plus loin que dans la description de la ruine de Troie. De cette haute élévation où il est parvenu au milieu de son vol, il ne pouvait guère que descendre. » Chateaubriand fut, je crois, le premier qui protesta chez nous contre l’opinion de Voltaire. Dans, cette partie du Génie du christianisme où il s’occupe de critique littéraire, et où, malgré l’imperfection de ses connaissances, il a jeté tant d’idées nouvelles, il fait cette remarque curieuse que les vers les plus attendrissants de Virgile, ceux dont le souvenir est resté dans tous les cœurs, se trouvent précisément dans les six derniers livres de VÊneide, Il en conclut qu’en approchant du tombeau le poète mettait dans ses accents quelque chose de plus céleste, « comme les cygnes d’Eurotas, consacrés aux Muses, qui, avant d’expirer, avaient, selon Pytliagore, une vision de l’Olympe et témoignaient leur ravissement par des chants harmonieux ».

Ce qui est vrai surtout, ce qu’il n’est pas possible de contester, c’est que, dans ces six derniers livres, nous sommes vraiment au cœur du sujet. Virgile a pris soin lui-même de nous en avertir. Au moment où son héros débarque sur la côte d’Italie, il s’interrompt pour invoquer la Muse et lui demander son secours : il en a plus que jamais besoin à cause de l’importance des événements qu’il va chanter:

OSTIÈ ET LAVINIUM*

Major rerum mihi nascitur ordo, Majus opus moveo^

On voit que, loin de croire, comme le prétend Voltaire, qu’à ce moment «son sujet baisse», il proclame qu’il est arrivé au point culminant de son œuvre. Il y a même des critiques qui, abusant contre lui de son aveu, lui ont reproché d’y être arrivé trop tard. Ils trouvent que c’est beaucoup de dépenser six livres sur douze au récit d’aventures préliminaires et qu’il est surprenant que, dans un poème dont tout le monde vante à l’envi la belle ordonnance, la moitié de l’ouvrage soit hors de l’action véritable. Mais il me semble que ceux qui raisonnent ainsi ne se rendent pas bien compte du dessein de Virgile. Il veut raconter comment Enée a porté ses dieux dans le Latium et leur a bâti un asile; l’action commence donc au moment où Hector les lui confie. Tous les dangers qu’il brave, sur terre et sur mer, pour accomplir son œuvre, font également partie du sujet; si Virgile semble avoir voulu les multiplier à plaisir^, c’est qu’ils annoncent les grandes deslinces de la ville naissante: les dieux ennemis ne s’acharneraient pas contre elle avec une si cruelle obstination s’ils ne savaient pas qu’elle doit être la reine du monde. Voilà pourquoi, après avoir rappelé tous les obstacles qui s’opposent à sa naissance, et qui lui paraissent le

1. Æn., VIT, 44*. — 2. Heyne (Æn., ni, excursus, ii), a montré que, tandis que les traditions ordinaires supposent que la navigation d’Éuée est achevée en trois ans, chez Virgile elle dure sept ans entiers.

gage de son glorieux avenir, le poêle termine son énumération par ce vers triomphant:

Tantæ molis erat Romanam, condere gentemM

Ainsi les épreuves de toute sorte que la colère de Junon impose au pieux Enée renlrent dans le sujet de VÉnéidej et Virgile était dans son droit en nous les racontant; mais, comme les divinités contraires doivent redoubler d’effort à mesure que le héros s’approche du terme, il est naturel que sa dernière lutte soit aussi la plus périlleuse. Avant de remporter une victoire définitive, il faut qu’il brave les ennemis les plus acharnés et qu’il livre les batailles les plus hasardeuses. Virgile avait donc raison de dire, au moment d’entamer le récit de ces derniers combats, « qu’une carrière plus vaste s’ouvrait devant lui et qu’il était arrivé à la partie la plus importante de son œuvre ».

C’était aussi la partie la plus difficile. Dans le reste, il est appuyé, soutenu par Homère et les autres poètes, épiques ou lyriques, qui ont chanté les aventures des rois grecs rentrant dans leur patrie après la chute de Troie. Grâce à ces poètes, toutes les îles de l’Archipel, tous les rivages de la mer d’Ionie étaient peuplés de fantaisies charmantes qu’ils avaient semées sur la roule de leurs héros, Virgile pouvait choisir : en quelque lieu qu’il conduisît Enée, il était sûr de réveiller dans toutes les imaginations des souvenirs poétiques. Homère, Sophocle, Pindare et les autres

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