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devenaient ainsi ses collaborateurs, et il faisait profiter son poème de l’admiration qu’inspiraient leurs ouvrages. Mais une fois qu’il aborde en Italie, toutes ces ressources lui manquent. Sur cette terre ingrate, que la poésie n’a pas touchée de son aile, qui, au lieu du trésor des fables grecques, ne lui offre que quelques maigres et prosaïques légendes, il faut qu’il tire presque tout de lui-même. Je ne veux pas trop l’en plaindre : à partir de ce moment, son œuvre devient peut-être moins facile et moins riante, mais elle est plus originale et lui appartient davantage. C’est là qu’il nous donne sa véritable mesure. Quelque admiration qu’on éprouve pour les merveilles dont il a rempli les six premiers livres, il y a dans les autres plus d’invention et de génie véritable; c’est sur eux qu’il convient de le juger.
La composition d’abord en est parfaite. On ne s’aperçoit pas des efforts que le poète a dû faire pour embellir une matière par elle-même assez aride et mettre quelque variété dans un ensemble un peu monotone; les incidents sont si habilement amenés, ils semblent si bien sortir du sujet, qu’on a peine à se figurer tout ce qu’il a fallu d’imagination et d’artifice pour les lier entre eux. Ce mérite est de ceux qui ne frappent guère à la lecture d’un bon poème. L’ordre et la suite sont des qualités si naturelles qu’on ne songe pas à les remarquer dans les ouviages où elles se trouvent; pour en sentir le prix, il faut lire ceux qui ne les possèdent pas. A ce point de vue, l’on peut dire que la lecture des poètes épiques de la décadence romaine, qui se sont donné tant de mal pour être intéressants et y ont si peu réussi, profite beau-
coup à Virgile. Valérius Flaccus, Silius Italiens, Stace surtout, cet homme de tant de finesse et de talent, dont le poème n’est qu’un amas de brillants épisodes laborieusement rapprochés sans être réunis, nous font apprécier comme il convient, dans VËnéide, la simplicité da Faction, l’adroite liaison des parties et l’harmonie de l’ensemble. Mais on sera plus sensible encore à ces mérites si l’on compare Virgile à luimême. Dans les premiers chants de son poème, le récit se disperse quelquefois, et il y a même un livre entier, le cinquième, dont on pourrait à la rigueur se passer. On ne trouve rien de semblable dans la dernière partie de l’ouvrage. Là, tout se suit et s’enchaîne, et l’auteur marche devant lui sans s’écarter jamais de sa route. L’action, pressée, rapide, ne s’arrête pas un moment. Elle est si simple, qu’on peut l’embrasser d’un coup d’œil, et il n’y a rien de plus facile que de la résumer en quelques mots. Pendant trois livres, le sort est contraire aux Troyens : Junon parvient à rompre l’alliance qu’ils allaient faire avec Latinus; tous les peuples italiens prennent les armes contre eux, et, tandis qu’Énée est allé se procurer Fappui d’Évandre et des Étrusques, Turnus assiège son camp et parvient presque à s’en emparer. Au dixième livre, Énée revient avec des troupes nouvelles, et la fortune change à son arrivée. Il commence par repousser les Latins, qui attaquaient ses soldats, puis il les poursuit à son tour jusqu’à Laurente, et termine la guerre par la mort de Turnus. Cette disposition est à peu près la même que celle de Vlliade^ où nous voyons Hector s’avancer de plus en plus vers les vaisseaux des Grecs, puis reculer devant
OSTIE ET I.AVINIUM.
Achille jusque sous les murs de Troie, où il est tué. Mais les événements sont si touffus dans Homère que la richesse des détails ne permet pas toujours de se rendre compte de l’ensemble. Chez Virgile, qui est plus sobre, plus serré, le plan générai s’aperçoit mieux; on se rend mieux compte de ce double mouvement en sens inverse, qui constitue la marche de l’action; et, comme l’unité de l’œuvre est plus apparente, il me semble que l’intérêt est plus vif.
Je trouve aussi que, dans ces derniers livres, on est plus frappé du dessein du poète, et que la pensée qui anime l’œuvre entière y est plus visible qu’ailleurs. Cette pensée, on peut le dire, se retrouve partout; il n’y a pas de chant, dans V Enéide ^ où Rome ne soit glorifiée, et précisément la fin du sixième contient un admirable résumé de son histoire. Le patriotisme de Virgile est si ardent qu’il cherche et trouve partout l’occasion de se manifester. On en éprouve quelque surprise quand on songe que ce poète, qui a chanté Rome avec tant de passion, n’était pas tout à fait Romain de naissance. Pendant longtemps, le parti aristocratique avait obstinément refusé d’accorder le droit de cité complète aux habitants de la Cisalpine. Ces grands seigneurs vaniteux se plaisaient à leur faire sentir, par toutes sortes d’outrages, qu’ils étaient toujours des sujets et des vaincus. Virgile avait dû entendre raconter, dans sa jeunesse, l’histoire de ce décurion de Côme que Marcellus avait fait un jour battre de verges pour bien lui prouver qu’il n’était pas un citoyen. C’est seulement en 712, après la bataille de Philippes, que les Cisalpins, qui avaient reçu de César le droit de cité, furent mis tout à fait
sur le même rang que les autres Italiens. Virgile avait alors vingt-huit ans; mais il n’avait pas attendu si tard pour être Romain de cœur. Il faut vraiment que Rome ait exercé un attrait extraordinaire sur le monde pour que ses anciens ennemis soient devenus si vite pour elle des alliés fidèles et des citoyens dévoués. On la représente d’ordinaire comme l’objet de l’exécration des vaincus ; c’est une bien grande erreur, au moins pour ce qui concerne l’Occident. Elle a su, en quelques années, s’y faire pardonner sa conquête. Il est remarquable que ceux qui l’ont le plus aimée dans la suite, qui l’ont servie avec le plus de zèle, célébrée avec le plus d’affection, ne lui appartenaient pas par là naissance et descendaient des peuples qu’elle avait si rudement soumis. Virgile fut donc un patriote avant presque d’être un citoyen; seulement son patriotisme ne ressemble pas tout à fait à celui des vieux Romains de la République : ceux-là ne voyaient que Rome, et la grande ville était tout pour eux. Virgile aussi l’admire beaucoup, mais il ne la sépare pas de l’Italie. La patrie n’est pas pour lui tout entière dans l’enceinte de Servius ; elle comprend toute la contrée que renferment les Alpes et la mer. Ce grand pays, qu’il avait connu si malheureux pendant les guerres civiles, qu’il voyait si riche et si florissant sous la domination d’Auguste, il lui était très tendrement attaché *. Il l’avait déjà chanté en vers admirables dans ses Géorgiques :
1. Le grammairien Servius nous dit « qu’on voit bien que Virgile était très curieux de tout ce qui concernait Tltalie » {in Æn., i, 44). Quoiqu’on connaisse mal sa vie, on peut affirmer qu’il l’avait souvent visitée, admirant les beaux sites et les riches
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Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus, Magna virum M
Lorsque plus tard,répoiidanlau vœu de l'empereur et au désir de tous les Romains, il prit la résolution d’écrire son épopée, il entendait bien associer toute l’Italie à la gloire dont il voulait couronner Rome. C’est avec cette pensée qu’il se mit à l’œuvre; mais il ne put la réaliser entièrement que dans les six derniers livres. L’action, qui avait voyagé jusque-là dans le monde entier, se concentre alors sur les plaines du Latium. Le théâtre où se joue cette grande partie est en réalité fort restreint : il ne s’étend pas au delà de quatre ou cinq lieues carrées; mais, dans cette petite plaine qui va d’Ostie à Laurente et des collines à la mer, Virgile a eu l’adresse de grouper toute l’Italie. Il y a, dans l’armée de Turnus, des Latins, des Sabins, des Volsques, des Marses, des Ombriens, et jusqu’à des Campaniens, c’est-à-dire des représentants de toutes ces nobles races de l’Italie centrale qui ont tant fourni de soldats aux armées romaines. Énée joint à ses Troyens les Grecs d’Évandre et les Étrusques de Tarchon; et, comme à ce moment l’Étrurie étendait sa domination jusqu’aux Alpes, le poète en prend occasion de mettre parmi les troupes d’Énée des Ligures, des Cisalpins, et, en passant, de parler un peu de sa chère Mantoue. Il n’y avait que la pointe de l’Italie méridionale, possédée alors par les
campagnes, et s’enquérant, dans les villes qu’il traversait, de leurs vieilles histoires.