‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 62 sur 94 · Georg.y iii · texte numérisé non relu

Georg.y iii

n’a reproduit la légende qu’après que le temps lui avait fait subir de grandes modifications; mais le récit même qu’il en fait permet aisément de la ramener à sa forme primitive. Quoi qu’il prétende, ce n’est pas pour expliquer la naissance de Lavinium qu’on l’avait créée; ceux qui les premiers imaginèrent cette fable naïve ne songeaient qu’à la ville d’Albe, qui était alors la métropole de la ligue latine. Ils racontaient que les Latins s’étaient un jour réunis au pied du mont Albain, leur montagne sacrée, et qu’ils consultaient les dieux pour savoir en quel lieu ils devaient bâtir leur capitale. Tout à coup, pendant le sacrifice, la laie pleine qu’ils voulaient immoler s’échappe vers la montagne. Ils la suivent de loin, et à l’endroit où elle s’arrête pour y mettre bas ses petits, ils fondent leur ville. Les légendes de ce genre n’étaient pas rares dans la vieille mythologie des peuples aryens : à Bovilles, c’est un taureau ; à Éphèse, un sanglier, qui, en se sauvant des mains des sacrificateurs, avaient indiqué le lieu où la ville devait s’élever. Ici la laie a été préférée parce que c’est l’animal qu’on immole dans les traités d’alliance, et les trente petits représentent les trente cités qui formaient la confédération. Tout est, comme on voit parfaitement simple et naturel dans le récit primitif, et l’on n’a nul besoin d’un augure ou d’un aruspice pour comprendre ce qu’il voulait dire.

Plus tard, quand la légende d’Énéesefut implantée à Rome, qu’on fît du héros troyen le fondateur de Lavinium, et de Lavinium la ville sacrée des Pénates, on voulut rapporter à la nouvelle métropole de la ligue latine le récit merveilleux qu’on avait imaginé

OSTÏE ET LAViNIUM.

pour l’ancienne. Mais il ne pouvait s’accommoder à sa nouvelle destination sans subir quelques changements. On supposa que la laie blanche s’était arrêtée à l’endroit où Énée hâtit Lavinium ; mais en même temps on continua d’admettre qu’elle avait donné son nom à Albe, en sorte que le prodige se trouvait concerner les deux villes à la fois, ce qu’il est bien difficile de comprendre. De plus, on imagina que les trente petits signifiaient les trente années qui séparent la fondation des deux villes. Virgile était forcé par le sujet même qu’il avait choisi d’adopter cette dernière forme de la légende ^ ; ce n’était pas, comme on vient de le voir, la plus simple et la plus naturelle. Mais qu’importaient ces petites obscurités de détail dans la narration d’un miracle? Le fond de l’aventure subsistait; il était toujours question de la laie et de ses petits, et les gens dont ces récits merveilleux avaient charmé la jeunesse étaient heureux de les retrouver dans le poème de Virgile.

1. Virgile a même introduit dans la légende une obscurité et une inexactitude nouvelles. En admettant que la laie blanche ait été trouvée, comme il le dit, sur les bords du Tibre, il aurait fallu supposer qu’elle s’enfuit jusqu’au lieu où doit s’élever Lavinium. Mais il a pensé que ce serait un spectacle ridicule de montrer Énée et ses soldats poursuivant une laie pendant près de huit kilomètres, et il a pris bravement son parti de la faire immoler où on Ta rencontrée. Mais alors on ne comprend plus l’expression Is locus urbis erity car Lavinium est à six milles des bords du Tibre. Servius dit qu’il faut traduire comme s’il y avait : in ea regione, c’est-à-dire, dans le pays, dans les environs, ce qui est bien vague et bien arbitraire.

La\inium. — Sa décadence sous l’Empire. — Le culte des Pénates. — Ce qui reste de l’ancienne ville. — Pratica. — Ce qu’on voit de la tour des Borghcse. — La plaine du Latium. — L’élément latin et l’élément sabiri dans la cité romaine.

Nous voici amenés, par la prédiction du Tibre, à parler de Lavinium. Il est souvent question de cette ville dans VÊnéide^ quoiqu’elle n’existe pas encore. C’est qu’en réalité elle forme le seul lien qui unisse la légende d’Énée à l’histoire de Rome. Par ellemême, une petite bourgade, dans une plaine solitaire, devait être assez indifférente aux maîtres du monde; Virgile a tenu à leur rappeler plusieurs fois les droits qu’elle avait à leur respect et à leur affection. Au début même de son ouvrage, Jupiter, qui veut consoler Vénus des mésaventures de son fils, lui dévoile l’avenir réservé à ses descendants. Il lui montre d’abord Énée fondant Lavinium pour y établir ses dieux fugitifs : c’est le point de départ de ces glorieuses destinées. De Lavinium doit plus tard sortir Albe, et Albe à son tour donnera naissance à Rome, en sorte que toute la grandeur romaine est rattachée à la fondation de la ville d’Énée. Les Pénates auxquels il doit bâtir une demeure sur une colline du Latium sont le gage de l’empire éternel que les dieux promettent au peuple qui porte la toge:

OSTIE ET LAVINIÜM.

llis ego nec metas rerurn nec teinpora pono; Imperium sine fine dedi*.

Du temps de Virgile, la petite ville devciit déjà être à moitié déserte. C’était, du reste, le sort commun de la plupart de celles dont il a parlé et qui font si grande figure dans son poème. Il nous apprend luimême, à propos d’Ardée, la capitale des Rutules, que « c’est encore un grand nom, mais que sa fortune est passée^)). Je me figure qu’Ardée était, comme aujourd’hui, un village de quelques maisons, entouré de vieux murs, sur une colline escarpée. Strabon, qui parcourut tout ce pays à l’époque d’Auguste, nous dit que, depuis les ravages des Samnites, il n’a pas pu se relever de ses désastres et qu’il n’y reste que des vestiges des villes anciennes et illustres qui dataient d’Énée. Un siècle plus tard, Lucain constate le même abandon. (( Ce sont, dit-il, des amas de ruines qui marquent la place de Véies, de Gabies, de Cora. A l’endroit où s’élevait Albe, où les Pénates de Lavinium avaient leur temple, on ne voit plus qu’une campagne dépeuplée^.» Il ajoute que partout les murs des cités sont trop vastes pour leurs habitants, que les campagnes manquent de laboureurs et qu’une seule ville suffit pour contenir tous les Romains; il veut dire sans doute que cette ville a fini par absorber l’Italie^. Déjà Rome faisait le vide autour d’elle, et

1. Æn., 1, 278. — 2. Æn., vu, 412. — 3. Lucain, Phars., vu, 391. — 4. Uonstellen, dépeignant l’état de ce pays en 1804, parle à peu près comme Lucain : « Quelques-unes des cinquante-trois nations qui existaient jadis dans le Latium sont

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dès l’époque d’Auguste on pouvait prévoir qu’elle finirait par être entourée d’un désert. Il est dons vraisemblable que la plupart des villes latines, quand Virgile les a connues, commençaient à prendre l’aspect désolé qu’elles ont de nos jours. C’était une raison pour qu’il les aimât davantage. Elles ont dû lui plaire par leur tristesse même et leur solitude; riches, florissantes, peuplées, elles lui auraient inspiré moins d’alTection. Ses biographes racontent qu’il se sentait mal à l’aise dans les grandes cités populeuses et qu’il s’en éloignait le plus qu’il pouvait. Il devait au contraire visiter volontiers ces pauvres villes abandonnées. Le contraste saisissant entre leur ancienne fortune et leur misère présente les lui rendait plus chères, et l’on sent qu’il n’a jamais parlé d’elles qu’avec émotion.

Parmi toutes ces anciennes cités, qui ne subsistaient plus qu’à demi ruinées et désertes, Lavinium avait une importance particulière : <( C’est là, disait Varron d’un ton solennel, c’est là que senties Pénates du peuple romain; ibi dii Penates nostri^. » Ils avaient témoigné dans une circonstance grave qu’ils ne voulaient pas résider ailleurs. On racontait qu’As-

représentées par une seule maison. La grande ville de Gabii n’est plus que la demeure d’un troupeau de vaches. Fidènes, où tant de milliers d’hommes périrent par la chute d’un amphithéâtre, est la masure d’une étable de moulons, et CiireSy l'illustre patrie de Numa, une hôtellerie. Anlemnæy avec ses tours superbes, Collaücij Cenina, Veies, Crustumeriumy et tant d’autres villes, qui prouvent l’état Qorissant du Latium, furent englouties en peu d’années par Rome naissante, déjà instruite à dévaster la terre, et l’on cherche encore le lieu où elles ont existé. »

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