De ling. lat., v
OSTIË Eî LAVINIÜM.
cagne ayant essayé de les transporter avec lui dans la ville qu’il venait de bâtir, deux fois de suite ils quittèrent leur temple d’Albe, quoiqu’on eût fermé les portes avec soin, et retournèrent la nuit à Lavinium. Il fallut bien les y laisser puisqu’ils n’en voulaient pas sortir, et, comme ils se seraient fâchés s’ils avaient perdu tous leurs adorateurs, on y envoya six cents habitants qui furent forcés d’-y demeurer pour leur faire des sacrifices ^ Dès lors Lavinium fut entièrement consacré à leur culte. C’était une sorte de ville sainte, comme il y en a encore quelques-unes en Italie, qui ne contiennent que des églises ou des couvents et où l’on ne rencontre que des moines. Les prêtres ne manquaient pas non plus à Lavinium, si nous en croyons les inscriptions, qui en mentionnent un grand nombre, et même on nous fait remarquer, ce qui est une circonstance assez caractéristique, qu’ils y conservaient le costume ancien dans toute sa rigueur, tandis qu’on l’avait modifié à Rome pour le rendre plus commode^. Le temple des Pénates était sans doute le plus important du pays ; on le visitait beaucoup; mais, comme il n’était pas permis de pénétrer dans le sanctuaire, il régnait une assez grande incertitude sur ce que ces dieux pouvaient être. Les uns prétendaient qu’ils y étaient représentés sous la forme de petites statues assises avec une pique à la main; d’autres, que c’étaient simplement des morceaux de fer ou d’airain qui n’avaient pas de figure humaine. Le dévot Denys d’Halicarnasse, fort em-
1. Denys d’Halicarnasse, Ant, rom*, l, 67. — 2. Servius, in Æn., vju, 661.
barrassé entre ces affirmations contraires, s’en tire en disant qu’il ne faut pas parler de ce que les dieux ne permettent pas qu’on sachet D’ailleurs on n’avait pas besoin de les connaître pour les respecter : ils avaient accompli des miracles qui prouvaient leur puissance. On disait que deux jeunes filles, deux vestales sans doute, étant venues dormir dans leur temple pour être justifiées de certains reproches qu’on leur adressait, l’une des deux, qui n’était pas tout à fait sans tache, fut, pendant la nuit, frappée de la foudre, tandis que l’autre dormit à ses côtés sans s’éveiller^. Il y avait encore à Lavinium d’autres édifices religieux qui, naturellement, prétendaient tous remonter jusqu’à l’époque d’Énée; on montrait aussi son tombeau dans la campagne : « C’est, dit Denys, un petit tertre, autour duquel on a planté des arbres disposés avec un ordre admirable et qui méritent d’être vus » Sur le forum de la ville, des statues d’airain rappelaient quelques-unes des légendes qui avaient annoncé ses destinées. Comme on pense bien, la fameuse laie, avec ses trente petits, n’y était pas oubliée. Il était souvent question d’elle à Lavinium : on croyait posséder la cabane dans laquelle Énée l’avait immolée; ce qui était encore plus extraordinaire, c’est que les prêtres la montraient elle-même aux visiteurs conservée dans de la saumure^. On voit que le culte des reliques date de loin en Italie.
Les villes saintes sont, en général, des villes tristes : on y est si occupé des intérêts sacrés qu’on y néglige
1. Anliq. rom. y i, 67. — 2. Servius, in Æn., iii, 12. — 3. Ant, rom., I, 64. — 4. Varron, De re rust., ii, 4, 18.
OSTIE ET LAVINIÜM.
les agréments mondains; elles manquent d’ordinaire d’animation et de gaîté. Lavinium ne devait pas faire exception à la règle commune. La vieille ville avait pourtant ses jours de fête ; tous les ans, à des époques fixes, des prêtre-s y arrivaient de Rome pour célébrer d’antiques cérémonies; les premiers magistrats de la République, les dictateurs, les consuls, les préteurs, venaient y sacrifier aux Pénates quand ils entraient en charge L Un général n’aurait pas entrepris une grande expédition militaire sans être allé y consulter d’abord les dieux. On racontait que, quand le consul Hostilius Mancinus vint y prendre les augures avant de partir pour l’Espagne, les poulets sacrés se sauvèrent dans le bois ; le consul ne tint pas compte de l’avertissement et alla se faire battre par les Lusitaniens Mais, en dehors de ces occasions solennelles, qui ranimaient la ville de temps en temps, il est probable que la vie y était très monotone et qu’elle dépérissait tous les jours. On ne sait à quelle époque ni à la suite de quels événements elle fut réunie à sa voisine, Laurente, l’antique cité de Latinus, qui, à côté d’elle, achevait de mourir. Dès lors ses citoyens prirent le nom de Laurentes Lavinates^ et elle fut quelquefois appelée elle-même Laurolavinium, Les inscriptions nous montrent que les empereurs firent quelques efforts pour arrêter sa décadence. C’étaient naturellement les plus zélés pour le culte des dieux ou les plus amis des anciennes traditions qui tenaient surtout à s’occuper d’elle, par exemple le bon Antonin, qui témoigna toute sa vie tant de respect pour les
i. Scrvius, in Æn.y ni, 12. — 2. Valerius maximus, i, 6, 7,
vieux souvenirs de Rome, ou Galerius, Tardent persécuteur des chrétiens. On trouve encore, dans la correspondance de Symmaque, le dernier des païens, une marque d’affection donnée à cette ville, qu’il appelle religiosa civitas. A ce moment, le christianisme était victorieux, l’invasion approchait, et Lavinium allait entièrement disparaître avec le culte des Pénates.
Il ne reste aujourd’hui plus rien de l’ancienne ville, et son nom ne se retrouve plus sur la carte. On peut dire pourtant avec certitude où elle était située. Les savants s’accordent à croire qu’elle a été remplacée par le village de Pratica, et tout prouve qu’ils ont raison. Comme Lavinium, Pratica est à 16 milles (24 kilomètres) de Rome, à 24 stades (4 kilomètres) de la mer, à peu près à mi-chemin entre Ostie et Antium. En remuant le sol par hasard, on y a découvert beaucoup de débris antiques qui prouvent que, sur cet emplacement, a dû s’élever autretois une ville de quelque importance, et, comme ces débris sont tantôt des fragments de vases qui appartiennent à de vieilles fabriques, tantôt des morceaux de marbre et de porphyre qui rappellentles époques les plus somptueuses, Nibby en conclut que cette ville devait remonter aux temps les plus anciens et qu’elle existait encore sous TEmpire. Enfin des inscriptions assez nombreuses ont été trouvées à Pratica ou dans les environs, et quelques-unes portent le nom de Lavinium, ce qui achève de lever tous les doutes.
Pratica occupe un plateau de médiocre étendue, qui, de presque tous les côtés, se dresse à pic sur la plaine. Quand on en a fait le tour et qu on a vu du
OSTIE ET LAVINIUM
dehors combien les maisons du village, solidement appuyées sur le roc, sont d’un accès difficile, on se rend compte aisément des raisons qu’Énée pouvait avoir de bâtir sa ville en cet endroit. Il s’y trouvait en sûreté contre les attaques imprévues des Rutules ou des Volsques, de tous ces peuples dont Virgile nous dit que c’était une habitude et un plaisir pour eux de vivre de rapines :
semperque recenles
Convectare juvat prædas et vivere rapto
D’un autre côté, l’étroitesse du plateau explique qu’il n’ait pas pu longtemps suffire à une population qui, dans les premiers temps, ne cessait de s’accroître^. On n’a qu’à jeter les yeux sur Pratica pour comprendre le récit deTite Live, qui nous dit qu’Ascagne, voyant que la ville de son père ne pouvait guère s’étendre, prit le parti de la quitter et d’aller en fonder une nouvelle sur le mont Albain, entre la monlagnc et le lac.
Il n’y a qu’un seul chemin pour entrer à Pratica; c’est probablement le même que suivait le cortège des consuls et des préteurs quand ils venaient de Rome accomplir quelque cérémonie sacrée au temple
1. Æn., vil, 759. — 2. Pratica n’occupe que l’emplacement de la citadelle de Lavinium; il est vraisemblable que la ville elle-même s’étendait dans la plaine du côté d’Ardée. On a trouvé de ce côté quelques débris de murailles qui pouvaient être l’ancienne enceinte de la ville. Dans tous les cas elle était petite, et gênée dans son développement par les accidents de terrain.
des Pénates. La route, après avoir contourné un moment le village, y monte brusquement par une rampe assez rude et y pénètre en passant sous une porte qui pourrait être aisément défendue. Tout ici, on le voit bien, est préparé pour offrir un asile sûr à quelques laboureurs qui veulent se mettre à l’abri des pillards. La même cause explique la fondation de Lavinium et celle de Pratica : les gens qui, après la ruine de l’ancienne ville, se sont réunis de nouveau sur cet étroit plateau et l’ont entouré de murailles, voulaient échapper aux incursions des pirates barbaresques, qui, jusqu’à la prise d’Alger, n’ont cessé d’infester ces rivages. Le soir venu, les laboureurs s’empressaient de quitter la plaine, remontaient dans leur petite enceinte fortifiée, et, la porte une fois bien fermée, ils pouvaient au moins y dormir en paix. On croit que le village de Pratica, dont le nom commence à paraître au neuvième siècle \ a été plusieurs fois, dans le cours du moyen âge, abandonné et rebâti. Sous sa forme actuelle, il ne remonte pas au delà de deux ou trois siècles. Il ne contient qu’une place et quelques rues un peu moins sales que celles des autres villages italiens. La place, qui est régulière et assez grande, a été ornée de quelques débris d’antiquités : ce sont les titres de noblesse du petit village ^ Ou y voit des chapiteaux de colonnes, des fragments
1. La forme primitive de ce mot paraît avoir été Patrica. Nibby pense que ce nom doit être dérivé de celui du Pater IndigeSy c’est-à-dire d’Énée, qu’on honorait surtout à Lavinium. Sous le nom moderne, ce serait la ville d’Énée, civilas Patris. — 2. Depuis peu les statues et les inscriptions ont été placées dans la cour du château des Borglièse.
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de statues, des inscriptions en l’honneur d’Antonin et deGalerius, enfin une sorte de piédestal sur lequel on lit ces mots : Silvius ÆneaSy fils (VÊnée et de Lavinie. Si ce monument n’a pas été fabriqué par un amateur du seizième siècle, ce qui est bien possible, il devait être la base de quelque statue qui ornait le forum de Lavinium. Un des côtés de la place est formé par la façade d’une grande maison, qui n’a aucune prétention à l’architecture; c’est le palais des Borghèse. Pratica leur appartient depuis près de trois cents ans et constitue l’une de leurs plus importantes baronnies.
Ce n’est pas que le village soit fort peuplé : à peine y compte-t-on sept ou huit familles qui osent y demeurer toute l’année. Le reste de la population est nomade et se compose de paysans qui descendent, pendant l’hiver, de la montagne, pour retourner chez eux dès que la chaleur approche et que la malaria commence à devenir redoutable. Il en est à peu près de même d’un bout de Pltalie à l’autre, partout où sévit la fièvre des marais. François Lenormant, en parcourant la Grande-Grèce, y a retrouvé cette habitude L On n’a pas oublié de quels traits il a dépeint les misères de ces pauvres paysans calabrais qui viennent tous les ans travailler cette terre malsaine, et je suis témoin que les tableaux qu’il en a tracés ont produit, dans le pays même, la plus vive émotion : tant il est vrai qu’on devient indifférent aux spectacles qu’on a tous les jours sous les yeux et qu’il est bon ou’un étranger nous apprenne de temps en temps ce