De La Blanchère, Terracine^ p
somme, n’a pas un aspect trop misérable. 11 possède même, ce qui est un grand luxe, une osteria con ciicinay qui reste ouverte pendant toute la saison d’hiver, et ne paraît pas manquer de clients. Au printemps, l’aubergiste s’enfuit , comme tout le monde, ne laissant qu’un malheureux domestique, voué à la malaria^ pour garder la maison. Je m’y suis trouvé un jour de pluie torrentielle, avec quelques gens du pays, qui, faute de mieux, jouaient aux cartes. C’étaient des caporali^ ou conducteurs de travaux, et leur dignité se voyait à leur costume; ils portaient, sous leur grand manteau brun doublé de vert, une veste galonnée. Ces insignes, joints à la culotte courte et au chapeau pointu orné de plumes d’oiseaux, leur donnent un air d’acteurs de mélodrame dont ils paraissent très fiers. En les regardant, je songeais qu’assurément, en France, aucune auberge de village ne m’offrirait une collection de types pareils. Le paysan, chez nous, n’aime pas à prendre des poses de théâtre; il a peu de souci d’attirer l’attention des indifférents; au contraire, il est si craintif et si rusé qu’il se donnera plutôt l’air simple et innocent, pour qu’on ne se méfie pas de lui. Il faut se garder de le juger tout à fait à la mine et de le croire aussi sot qu’il semble l’être. Ceux d’ici n’ont pas le même caractère. La nature leur a donné un air farouche, et ils ajoutent volontiers à la nature. On dirait qu’ils tiennent à faire peur et à paraître plus brigands encore qu’ils ne le sont. Qqoi qu’il en soit, on trouve rarement chez eux des figures vulgaires; il suffit de les regarder pour être convaincu qu’ils appartiennent à une race énergique et intelligente.
OSTIE ET LAVINIUM
Comme ils viennent presque tous de rApennin ou des hauteurs voisines, je n’ai pas de peine à croire que j’ai devant les yeux les descendants des Marses, des Èques, des Samnites, de tous ces rudes montagnards que Rome a si difficilement vaincus et qui Tout aidée ensuite à vaincre le monde.
La tour qui s’élève au milieu du palais des Borg’hèse est une des curiosités de Pratica. On l’aperçoit de partout, et elle sert aux pâtres et aux voyageurs pour se diriger dans un pays où l’on ne trouve pas toujours de chemin tracé. On l’a sans doute construite pour surveiller les environs à l’époque où l’on avait à craindre les attaques imprévues des pirates, et elle permet de plonger dans les replis des vallées et d’observer tout le rivage, d Ostie à Porto-d'Anzio. Du dernier étage, la vue est merveilleuse; mais je ne veux pas me laisser aller à l’admirer en curieux. Quelque charme qu’on éprouve de ces endroits élevés à jeter les yeux au loin, et quoique ici le spectacle de ces belles lignes de montagnes qui ferment l’horizon présente une incomparable grandeur, j'avoue que je suis plutôt tenté de regarder à mes pieds. C’est un intérêt tout historique qui m’occupe; je songe à Rome, dont je distingue les clochers et les maisons, etje cherche à suivre d’ici les étapes de sa fortune naissante. Cette terre, qui de tous les côtés m’entoure, c’est le Latium, le vieux Latium, comme on l’appelait, habité par les anciens Latins vêtus ^ Prisci Latini).
C’est là, suivant une expression célèbre, que Rome a poussé ses premières racines : ex hac tenui radice crevit imperium; c’est dans cette petite contrée que les Romains ont dù prendre leurs qualités d’origine;
je l’embrasse tout entière, et, pendant que je l’examine avec soin, je me demande s’il n’y a rien, dans la configuration du sol et la nature du pays, qui puisse expliquer le caractère des habitants.
De cette hauteur, d’où les accidents de terrains disparaissent, le Latium me paraît être une vaste plaine presque unie. En la regardant, il me revient à l’esprit une réflexion de Schwegler, dont il a su tirer des conclusions importantes L II fait remarquer combien cette plaine paraît d’abord facile à parcourir el accessible à l’étranger. Vers le sud, je ne vois ni montagne, ni rivière, qui la séparent des Volsques; au nord, elle est baignée par un fleuve navigable; la mer la borne à l’ouest et elle y possède une longue suite de côtes. Les anciens avaient déjà observé que les pays riverains de la mer sont ceux qui arrivent le plus vile à une civilisation brillante, mais qu’en général ils payent ces progrès rapides par une corruption précoce. « Ils sont prompts aux changements, dit Cicéron, avides de nouveauté. Ils écoutent volontiers tous ces voyageurs qui leur apportent leurs idées et leurs usages en même temps que leurs marchandises. Ils finissent par ressembler à ces îles de la Grèce, plus agitées et plus mobiles dans leurs institutions que le flot qui bat leurs rivages ^ » Heureusement, le Latium n’est pas tout à fait ce qu’il paraît êifre quand on le regarde de haut et de loin. Cette plaine qui, au premier abord, semble entièrement unie, cache des ondulations de terrain, des hauteurs et des vallées qui y rendent parfois la cir-