Straboiij v
OSTIE ET LAVIN[ÜM.
ardeur de rivalités généreuses, cette fougue, cette vigueur, qui, tournées contre l’étranger, ont conquis Tunivers.
Mais nous voilà bien loin de notre sujet. L’histoire romaine est pleine d’attrait, et, si nous nous laissons aller aux réflexions que suggère la vue des plaines du Latium et des montagnes de la Sabine, nous ne pourrons plus nous arrêter. Il est grand temps de descendre de la tour des Borghèse et de revenir au camp d’Énée.
Énée va voir Évandre à Pallantée. — Le camp des Troyens à Ostie. — Il est assiégé et presque pris en l’absence du chef. — L’incendie des vaisseaux. — Épisode de Nisus et d’Ëuryale.
Le dieu du Tibre, dans sa prédiction, qui nous a si longtemps retenus tout à l’heure, ne se contente pas d’annoncer à Énée les destinées de sa race, et de lui donner des éclaircissements sur la fondation de Lavinium etd’Albe; après s’être occupé de l’avenir, il songe au présent et lui apprend comment il se tirera des dangers qui le menacent. Toutes les populations italiennes s’unissent contre lui ; il ne peut leur tenir tête que s’il a des soldats; le Tibre lui fait savoir comment il en pourra trouver. Il faut qu’il implore le secours des ennemis des Latins : l’alliance d’Évandre et des Étrusques lui permettra de résister à Turnus. Pour se procurer ces amitiés précieuses et
obéir aux ordres du dieu, Énée quitte son camp, s’embarque sur le Tibre et va rendre visite au roi Évandre, dans sa petite ville de Pallantée.
C’est un moyen ingénieux qu’a trouvé Virgile pour se tirer d’une des plus grandes difficultés de son sujet. Il veut chanter la gloire de Rome, et Rome, à l’époque où il place l’action de son épopée, n’existe pas encore; elle n’y figure que par les prédictions qu’on y fait sans cesse de sa grandeur et de sa gloire. Pour la rendre plus présente, dans cette épopée dont elle est l’âme, le poète a eu l’heureuse idée d’envoyer son héros sur les lieux mêmes où elle doit un jour s’élever : s’il ne peut pas la voir, il faut au moins qu’il la devine et la pressente. Sur ce sol prédestiné, il y a déjà quelque chose d’elle. Le culte d’Hercule victorieux se célèbre au pied de l’Aventin; les prêtres saliens chantent autour de yaramaxima;on montre, sur les flancs du Palatin, la grotte sacrée du Lupercal, et, quand les pâtres de l’Arcadie passent auprès des buissons qui couvrent les rochers du Capitole, ils croient entendre Jupiter qui agite son tonnerre et s’enfuient épouvantés. Le huitième livre de Virgile est un de ceux qu’il a écrits avec le plus de verve et de passion. Cette première vue de Rome, avant sa naissance, l’a charmé, et le tableau qu’il en a tracé était de nature à ravir ses contemporains, qui opposaient volontiers aux splendeurs de cette ville de marbre qu’Auguste se flattait d’avoir construite, non seulement la Rome de brique de l’époque républicaine, mais les maisons de chaume du siècle des rois. Je voudrais bien avoir le temps de suivre Énée dans cette excursion où il salue par avance cette cité
OSTIE ET LAVINIUM
qui doit être la merveille du monde, rerum pulcherrima Roma ; je voudrais aussi l’accompagner à Cœre, où l’altendent les ennemis de Mézence pour se joindre à lui. Il serait intéressant de voir comment il parle des Étrusques et l’impression que ce peuple étrange a faite sur lui; mais il faut se borner; le voyage nous entraînerait trop loin. Résignons-nous à le laisser partir seul et à ne pas quitter le camp où il a établi ses soldats.
Tous ceux qui ont écrit l’histoire de ces anciens événements ont parlé du camp d’Énée; ils s’accordent à lui donner le nom de Troie (Troja, castra Trojana)j mais ils le placent à des endroits différents. Plusieurs supposaient qu’Énée s’était arrêté entre Lavinium et Ardée, près d’un temple élevé à Vénus, où l’on montrait une statue de la déesse qu’il y avait, disait-on, lui-même apportée ^ Virgile s’est décidé pour un autre côté du rivage. Fidèle à son habitude de relier le présent au passé, il a voulu consacrer par un grand souvenir les origines d’une ville impor-
1. Une autre raison qu’on avait de faire aborder Énce en cet endroit, c’est qu’on y plaçait ordinairement le fleuve sacré qu’on appelait le Numicus ou le Numicius. Denys d’Halicarnasse et Pline semblent bien dire en elTet qu’il coule près de l avinium, et on l’identifie d’ordinaire avec le Rio Torto ou quelque autre de ces ruisseaux qu’on trouve entre Pratica et Ardée. Mais Virgile le met tout près d’Ostie. Quand lesTroyens, à leur arrivée, cherchent à reconnaîlre les lieux où ils viennent de débarquer, ils envoient des gens pour explorer les environs, et ces gens leur rapportent qu’ils viennent de voir les marais où le Numicius prend sa source ; fonlis stagna Numici, ce qui semblerait indiquer un ruisseau qui sortait du stagna di Levante pour aller à la mer. Du reste, ce ruisseau avait fini, disait-on, par tarir, ce qui explique qu’on discutât sur son emplacement.
tante : il met le camp d’Énée à la place même où le roi Ancus Marcius doit plus tard fonder Ostie, le port de Rome. Nous avons vu les Troyens arriver à Tembouchure du Tibre, pénétrer dans « le lit ombragé du fleuve ». Après s’être un peu avancés le long de ses rives, ils s’arrêtent et débarquent. C’est là que des fouilles récentes ont mis au jour les fondements de vastes magasins qui empiétaient sur le Tibre et qui contiennent encore les grandes jarres de blé où l’on mettait en réserve la nourriture du peuple romain. Ostie est aujourd’hui à près de 4 kilomètres de la mer; mais nous savons qu’à l’époque de sa prospérité elle en était tout à fait voisine. Dans l’Octavius de Minucius Félix, le premier ouvrage qu’un chrétien ait écrit en latin, l’auteur et ses amis partent un matin d’Ostie pours’aller promener sur le rivage: il semble, au récit de Minucius, qu’ils n’aient que quelques pas à faire; ils arrivent vite au terme de leur course et se trouvent « sur une sorte de tapis de sable que le flot semble avoir étendu sous leurs pas pour en faire une agréable promenade^ ». Un siècle et demi auparavant, quand Virgile parcourait cette plage, elle devait être à peu près dans le même état, et il a supposé, selon son habitude, qu’elle n’avait pas changé depuis Énée. Il a voulu faire pour Ostie comme pour Rome; il est revenu volontiers au temps où des cabanes de chaume y tenaient la place des palais de marbre. 11 a plu à son imagination, éprise de simplicité, amie des contrastes, de mettre les pauvres abris d’un camp improvisé où il voyait de larges