OclauiuSf
OSTIE ET LAVINIUM
rues bordées de portiques et pleines des uiarchandises les plus somptueuses, de réunir quelques soldats effrayés dans les lieux mêmes qu’animait de son temps le mouvement et le bruit des affaires. Ce camp d’Énée est une sorte de petite ville que le poète imagine sur le modèle de ces castra stativa où les légions romaines se retranchaient quand elles avaient un séjour un peu long à faire. L’enceinte, suivant un vieil usage, en a été tracée avec la charrue, on a creusé tout autour un fossé profond, et les terres qu’on en a tirées ont servi à former un retranchement armé de créneaux et de meurtrières. En avant, comme des sentinelles avancées, se dressent des tours de bois qui se relient à la place par des ponts volants qu’on jette ou qu’on retire, selon les besoins de la défense. La ville (c’est le nom que Virgile lui donne) n’est entourée d’un rempart que sur la gauche; la droite étant adossée au fleuve, le poète suppose qu’elle n’a pas besoin d’être protégée. Cette circonstance lui a fourni le dénoùment d’un de ses plus brillants récits. Il raconte que Turnus, en poursuivant les Troyens fugitifs, est entré avec eux dans leur camp sans qu’ils s’en soient aperçus. Le premier soin des fuyards est de pousser précipitamment leurs portes, et ils enferment ainsi dans l’enceinte celui même qu’ils voulaient éviter. Quand ils ont reconnu cette aigrette rouge qui s’agite sur sa tête et les éclairs que lance son bouclier, ils sont pris d’une épouvante indicible. Turnus les poursuit et les tue, « comme un tigre entouré de bêtes timides ». Ils finissent pourtant par voir qu’il est seul, et, s’étant réunis ensemble, ils le forcent à se retirer peu à peu du
combat. Devant cette foule, qui s'augmente sans cesse de tous les peureux, rassurés, il recule peu à peu, pas à pas, tenant tcte à tout le monde, mais épuisé par cette lutte inégale. « La sueur coule en flots noirs sur son corps. Il ne peut plus respirer, et son haleine pénible fait palpiter sa poitrine. » Acculé enfin contre le Tibre, comme il n’y a de ce côté ni retranchement ni muraille, il se jette dans le fleuve, « qui le soulève mollement sur ses eaux et le rend à ses compagnons purifié des souillures du combat^ ».
Le combat, qui se livre en l’absence d’Énée, remplit tout le neuvième chant de VÉnéide. Les Troyens, privés de leur chef, y sont fort maltraités par Turniis et assiégés dans leur camp, qui est sur le point d’être pris. De toute cette mêlée, qu’il serait peu intéressant d’étudier en détail, je ne retiens que deux épisodes, non parce qu’ils sont plus beaux que les autres, mais parce qu’il me semble qu’ils deviennent un peu plus clairs quand on les lit sur les lieux, et que, pour ainsi dire, ils s’encadrent mieux dans le paysage.
Le premier est celui où le poète nous raconte la métamorphose des vaisseaux troyens en nymphes de la mer. Quand Enée a débarqué sur la terre italienne, son premier soin est de mettre ses vaisseaux en sûreté. Il ne pouvait songer à les laisser dans le fleuve. Ce fameux port d’Ostie, avant les travaux de Claude et de Trajan, n’était pas un port. Strabon nous dit que les atterrissements formés par le sable que charriait le Tibre ne permettaient pas aux navires d’un