Æn., vu, 160. — 2. Ibid
cription qu'en fait le poêle est-elle de nature à satisfaire entièrement un historien et un antiquaire rigoureux ? Pour le savoir, consultons le livre curieux que M. Ilelbig vient de publier et dans lequel il cherche à éclairer par les monuments Tépopée d’Homère ^ Nous avons, en effet, aujourd’hui, deux moyens pour remonter à ces temps reculés : le premier consiste dans le tableau fidèle qu’en ont tracé les poèmes homériques: l’antiquité y est vivante, et nous pouvons nous contenter de les lire pour la connaître ; mais les fouilles qui ont été entreprises dans ces dernières années en Italie et en Grèce nous fournissent un supplément d’information qui n’est pas à mépriser. Après avoir épuisé les premières couches du sol, les explorateurs se sont décidés de nos jours à descendre plus bas. Il n’est guère probable que ces profondeurs où ils pénètrent nous donnent jamais beaucoup de chefs-d’œuvre ; mais elles conservent le souvenir d’époques fort anciennes et de temps en temps elles nous en rendent quelques débris. Ce sont des armes de pierre, de bronze ou de fer, des poteries avec des dessins grossiers, et, quelquefois, dans des tombes d’un âge un peu plus moderne, des bijoux, des coffrets de métal, des peintures grossières qui représentent des batailles ou des festins, ces deux plaisirs des peuples jeunes. M. Helbig pense que ces restes, qui sont à peu près contemporains d’Homère, peuvent servir de commentaire et d’illustration à ses vers. Ils font mieux ressortir ce que dissimule souvent pour
1. Voici le titre exact du livre de M. Helbig : Das Home-ruche Epos aus den Denkmdlern erlàtUerl.
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nous le charme de sa poésie : c’est qu’après tout il vivait au milieu d’une société barbare. Du premier coupj cette société avait atteint en Grèce la perfection dans la poésie, mais les autres arts ne marchèrent pas aussi vite. Nous sommes tentés de croire, quand nous lisons ou VOdyssée, qu’il ne lui restait
plus de progrès à fair,e ; mais, en voyant les armes elles ustensiles dont elle se servait, nous reconnaissons très bien qu’elle en était encore à ses premiers pas.
Virgile, en composant VÊnéide, se trouvait dans un embarras qu’Homère n’avait pas connu. Il ne pouvait pas, comme son prédécesseur, donner aux héros de son poème les mœurs des personnes de son temps. On se serait moqué de lui si les ïroyens d’Énée et les Latins de Turnus avaient tout à fait ressemblé aux gens de la cour d’Auguste. Il lui fallait donc les vieillir, et, autant que possible, les ramener à leur époque. Il pouvait rendre, à la vérité, ce travail facile en se 3ont3ntant de copier Homère; et c’est ce qu’il a fait très souvent ; mais souvent aussi il s’est écarté de son modèle. Il est visible, par exemple, que le palais de Latinus, dont on vient de voir la description, a plus de majesté, qu’il est plus somptueux que les demeures des rois de VlUade ou de VOdyssée, Homère, parlant de la maison d’Ulysse, nous dit qu’elle est la plus belle d’Ithaque et qu’elle attire d’abord tous les regards parce qu’elle possède une cour entourée de murs, avec des portes à deux battants qui ferment bien. Voilà par quelle magnificence elle SC distingue des autres! Dans les maisons royales, il n’est pas question, comme chez Latinus, de statues
qui remplissent le vestibule^ de colonnes qui soutiennent le toit. C’est à peine si la façade est ornée de grandes pierres polies et brillantes sur lesquelles le roi vient s’asseoir pour rendre la justice à son peuple. Les mœurs, comme on voit, sont très simples, et nous sommes au début d’une civilisation. Ce qui le prouve encore mieux, ce sont certains détails que M. Helbig a tirés des poèmes homériques et qui peignent le temps. Dans ces grands appartements, où les prétendants de Pénélope et la fleur de la noblesse achéenne festinent toute la journée, les restes du repas traînent sur le parquet : on y voit des os de mouton ou de bœuf que les convives se jettent quelquefois à la tète. La salle où l’on mange est celle même où l’on apprête le festin : c’est à peine si l’on a ménagé dans le toit une petite ouverture pour laisser passer la fumée. Du reste, il ne semble pas que l’odeur de la viande grillée parut alors désagréable; au contraire, une bonne maison, pour les gens de cette époque, était celle où l’on sentait la graisse ôwpia), et c’est à l’in-
tensité même de ce parfum qu’on mesurait son opulence. Ajoutons que devant le palais d’Ulysse s’étale un tas de fumier qui sert de couche au pauvre chien Argus, et qu’il y en a aussi dans la cour delà maison de Priam : « En voilà bien assez, dit M. Helbig, pour conclure que l’atmosphère qu’on respirait alors dans les demeures royales aurait singulièrement agacé les nerfs de nos délicats. »
Aujourd’hui que nous aimons les couleurs crues et les détails expressifs, ces traits sont peut-être ceux qu’un auteur choisirait de préférence pour donner une idée de la vie antique. Si Virgile les a négligés,
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il ne faut pas en accuser uniquement la timidité de son goût. 11 a quelquefois hasardé des peintures hardies et qui ont paru grossières à quelques critiques timorés. On s’est plaint, dans la description des batailles, de le voir insister avec trop de complaisance sur les cervelles qui jaillissent, sur le sang et le pus qui coulent des blessures, et, quand il nous dépeint les hoquets d’un vieux pilote qui vient de tomber à la mer et vomit l’eau salée, Heyne se fâche contre lui et reproche à ses exécuteurs testamentaires, Varius et Tucca, de n’avoir pas eu le courage de supprimer ces vers déplaisants. Il ne faut pas croire non plus que, si Virgile donne ordinairement à ses vers un air plus moderne, c’est qu’il n’avait pas l’intelligence ou l’amour de l’antiquité. Parmi ses contemporains, personne ne l’a plus aimée ni mieux comprise. Non seulement il ne lui répugnait pas de reproduire exactement les mœurs des temps homériques, mais il lui est arrivé de remonter plus haut. Il y a chez lui quelques vestiges d’un passé plus lointain que l’époque de VIliade, Quand Énée va visiter le roi Évandre dans sa petite bourgade du Palatin, on lui montre, sur les flancs du Janicule et du Capitole, des pans de mur renversés et des débris qui couvrent le sol : ce L^ont les restes de la ville de Janus et de celle de Saturne. Il y avait donc déjà des ruines du temps de la guerre de Troie! Dans ces villes détruites vivait une génération d’hommes disparue dont Virgile nous entretient : il nous parle de cette race primitive, née du tronc des chênes et dure comme eux, qui n’avait ni
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mœurs ni lois; il nous dit qu’elle ne savait ni atteler les bœufs pour cultiver les champs, ni recueillir les biens de la terre, ni songer au lendemain, qu’elle vivait au jourle jour, secouant les arbrespour en cueillir les fruits ou poursuivant les bêtes dans les forêts * . Ces premiers habitants de l’Italie, nous en avons aujourd’hui retrouvé la trace. Les profondeurs du sol, les eaux des lacs, nous ont rendu leurs armes de pierre ou de bronze, leurs ustensiles de terre ou de bois, et jusqu’aux débris de leurs aliments; mais on peut dire que Virgile, qui ne les connaissait pas, les a devinés et entrevus. Il faut voir, dans l’étude de M. Bréal sur la légende de Cacus, comme cette vieille fable a repris chez lui son air antique. Il a su la faire revivre et lui restituer son premier aspect; « semblable à ces sources qui rendent un instant aux fleurs desséchées l’éclat et la fraîcheur, il l’a rajeunie non pas pour un moment, mais pour tous les siècles^. » C’est surtout dans la courte invocation des prêtres saliens, par laquelle se termine le récit, qu’il semble avoir retrouvé le ton de la poésie des premiers âges. M. Bréal montre que rien ne peut donner une idée plus exacte des poèmes védiques que ce morceau, et qu’il ne s’y trouve pas un vers qu’on ne puisse commenter avec des centaines de vers tirés des Védas. (( N’cst-il pas intéressant, ajoute-t-il, de trouver dans le chef-d’œuvre de la poésie savante un fragment qui tiendrait sa place parmi les créations de la poésie la plus spontanée qui ait jamais été? C’est le privilège
1. Æn.y VIII, 314. — 2. Bréal, Mélanges de mythologie , (). 145 et sq.
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du génie : il peut réveiller des échos endormis depuis des siècles. y>
Il est donc certain que Virgile était capable de s’enfoncer par moments dans l’antiquité la plus reculée; mais le dessein qu’il se proposait dans son œuvre ne lui permettait pas d’y séjourner longtemps. Souvenons-nous qu’il n’écrivait pas seulement pour le plaisir des curieux; il avait d’autres prétentions que de satisfaire quelques pédants qui lui auraient volontiers fait une loi de ne jamais s’écarter d’Homère. Il s’adressait à tout le monde; aussi bas que les lettres pouvaient descendre, il voulait trouver des lecteurs pour qui son poème fût une œuvre vivante. Au lieu de se perdre dans le lointain des âges, où peu de personnes l’auraient suivi, et de construire à grand’ peine une création d’archéologie qui n’aurait intéressé que quelques savants, il essaya de mettre sous les yeux de ses contemporains un monde où ils pouvaient se reconnaître. Si l’on étudie avec soin ses derniers livres dans lesquels l’action se passe sur le sol italique, on verra qu’il y a presque partout introduit les usages de son pays et de son temps ^ Ceux qui lisaient VÉnéide étaient charmés d’y retrouver des coutumes qui leur étaient familières: ils se sen-
1. C’est ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, qu’avant d’entamer la guerre contre Énée, les Latins ouvrent solennellement le temple de Janus (vu, ôOl), et qu’ils ont soin de dresser un grand étendard, comme on le faisait à Rome sur le Capitole Jans des circonstances semblables (viii, 1). Ils ne manjuent pas non plus de faire prêter serment à ceux qui se présentent pour prendre les armes, tandis que les nouveaux soldats, pour se donner du cœur, frappent de leurs épées sur leurs boucliers (viir, 2 et 5). C’est un usage qui était encore pratiqué dans l’armée romaine du temps d’Amniien Marcellin,
laient rapprochés de ces personnages qu’ils voyaient agir autour d’eux. De cette façon, le poète se trouvait atteindre celte masse profonde de lecteurs qui ne prennent intérêt qu’à ce qui les touche et qui ne se hasarderaient pas facilement dans un pays où tout leur serait nouveau. L’œuvre de Virgile n’est donc pas une de ces constructions en l’air qui flottent dans le vide. Le récit du passé y repose sur le présent cl l’imagination s’appuie sur la réalité. Ces fables qui, à tout moment, prennent pied dans l’histoire donnent au lecteur l’illusion de la vérité et de la vie.
A cet avantage il s’en joignait un autre, qui n’était pas moins précieux pour Virgile. Comme Horace, son ami, comme tous les autres poètes de ce temps, il s’était fait le collaborateur d’Auguste; il travaillait avec passion à l’alfermissement de sa dynastie, à la durée de ses réformes, pensant que c’était le meilleur moyen de servir son pays. Auguste poursuivait en ce moment une entreprise difficile : il cherchait à concilier autant que possible le présent avec le passé; il tenait à garder du gouvernement qu’il venait de détruire tout ce qui pouvait convenir au régime qu’il avait fondé. Pour sauver les institutions anciennes de la ruine dont elles étaient menacées, il était utile de montrer qu’elles dataient de loin. Chez un peuple conservateur par nature, comme les Romains, avoir existé longtemps était une raison pour exister toujours. En les vieillissant, Virgile les rendait plus vénérables et plus sacrées. C’était notamment son intention quand il représentait les jeunes gens de Laurente s’exerçant à conduire des chars, à lancer des javelots, à courir, à lullcr ensemble autour de la
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ville. La coutume imposait ces occupations à la jeunesse romaine, et les gens sages y attachaient une grande importance : il leur semblait qu’on ne pouvais les négliger sans s’exposer à perdre la vigueur du corps et l’énergie de l’âme. Horace, qui, dans ses vers, se met toujours du parti de la vertu et des vieilles mœurs, reproche durement à Lydie d’inspirer à un jeune homme une folle passion qui lui fait oublier ses devoirs : « Dis-moi, au nom des dieux, Lydie, pourquoi tu es si ardente à causer sa perte? D’où vient qu’il évite les travaux du Champ de Mars et qu’il ne peut plus supporter la poussière et le soleil? Pourquoi s’éloigne- t-il de ses camarades quand ils domptent un cheval rebelle? Pourquoi craint-il de se jeter dans les eaux jaunes du Tibre et ne nous montre-t-il plus avec fierté ses bras tout noircis des meurtrissures du disque ^ ? » Évidemment, il y avait alors beaucoup de jeunes Romains qui, au lieu d’aller au Champ de Mars, passaient la matinée chez Lydie. Horace veut leur faire honte de leur mollesse. Virgile arrive au même résultat par un détour : il vieillit ces usages pour leur donner plus d’autorité et rendre ceux qui les abandonnent plus criminels : le moyen qu’on ose déserter des exercices que tant de siècles ont respectés et qui se pratiquaient du temps du roi Latinus !
Par malheur ce n’était pas une entreprise aisée de rapprocher ainsi le présent et le passé. En plaçant dans VÉnéide les usages de son temps, Virgile se créait de grandes difficultés. Quelle figure allaient