‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 83 sur 94 · Æn., vu, 170 et · texte numérisé non relu

Æn., vu, 170 et

LA.ÜRENTE.

lues en bois de cèdre ^ ; grave anachronisme, puisque nous savons par Varron que Rome est restée plus de deux siècles sans en élever dans ses temples. Est-il croyable qu’il y en eût à Laurente, trois cents ans avant la fondation de Rome? Il est vrai que Virgile essaye de donner aux siennes une apparence romaine et un air antique : c’est Janus avec ses deux visages, c’est Ficus en costume d’augure, le bâton recourbé à la main, comme on représentait Romulus. Sous ce costume on est moins choqué de les voir dans la maison de Latinus. Mais voici que nous remontons biei] plus haut encore : au milieu de Vatrium^ à quelques pas de ces statues, on trouve ce qui a précédé les statues mêmes dans la vénération des peuples, un de ces grands arbres qui étaient honorés comme l’image des dieux avant qu’on eût appris à donner à la divinité une figure humaine. C’est un laurier, au feuillage sacré, que tout le monde respecte, et qui cause une sorte de terreur superstitieuse à ceux qui passent sous son ombre

La religion de Latinus est un peu comme son palais ; elle se compose de pratiques empruntées à des époques et à des contrées diverses. Quand il veut consulter l’oracle au sujet du mariage de sa fille, il s’en va près de la source albunéenne, « d’où s’exhalent des vapeurs empestées^ », immole cent brebis et, couché sur leur toison, attend que, pendant la nuit, le dieu fasse savoir sa volonté. C’est un genre de divination fort célèbre chez les Grecs et dont on usait encore du temps d’Aristophane. Mais Latinus

i. Æa., Vil, 177. -- 2. Ibid., 59. — 3. Ibid., 81.

358 NOUVÈLLES l^hOMENADÈS AnCÎJÉOLOGlQUES.

emploie aussi les plus anciens rites de la religion romaine. Il a sa fille qui le sert à l’autel, lorsqu’il sacrifie, comme la Vestale sert le pontife et c’est une voix sortie de la profondeur des forêts qui lui apprend ce qu’il doit faire, la Voix qui parle {Aius Locutius)^ comme l’appelaient les vieux Romains La figure du roi paraît d’abord tout à fait dessinée sur celte de Nestor; il aime, comme lui, les vieilles histoires et les raconte volontiers. Virgile lui a pourtant donné une physionomie qui lui est propre. On sent à certains traits que c’est un Latin et qu’il règne sur celte nation « vertueuse par nature et qui n’a pas besoin que les lois la contraignent à être juste ^ ». Son caractère a quelque chose de plus honnête, de plus doux, de plus pacifique. Ce n’est pas un despote qui se décide seul et ne prend l’avis de personne : il a son conseil, qu’il réunit dans les occasions graves^. Ainsi fait du reste Agamemnon, qui ne manque pas non plus de consulter les chefs grecs toutes les fois qu’il faut prendre quelque décision importante. Dans ces assemblées on parle beaucoup : les héros grecs et latins, comme ceux de nos chansons de geste, sont déjà des orateurs intarissables ; on les a élevés pour être, selon le mot d’Homère, « diseurs de paroles et faiseurs d’actions ». Il y en a, parmi eux, qui soutiennent l’autorité, d’autres qui la combattent. Celui qui représente l’opposilion, dans Vlliade^ c’est Thcrsite. Homère, qui aime les rois, fils des dieux, a fait de ce rebelle un portrait peu flatté. « De tous les

1. Æn., VII, 72. — 2. Ibid., 95. — 3. Ibid., 203. — 4. Ibid.,

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guerriers réunis sous les murs de Troie, il ii’y en avait pas de plus affreux. Il était bancal et boitait d’un pied. Ses épaules relevées resserraient sa poitrine, et sur sa tête en pointe flottaient quelques cheveux épars ^ » Il est clair qu’un homme ainsi fait doit en vouloir de sa laideur au genre humain tout entier. Le Thersite de Virgile, Drancès, a une tout autre apparence ; c’est un homme riche, important, beau parleur, qu’on écoute volontiers et qui sait couvrir des plus beaux prétextes ses ressentiments personnels. De même que Thersite déteste Agamemnon, il est le mortel ennemi de Turnus. Les motifs qu’il a de lui en vouloir sont de ceux qui ne se pardonnent pas : il est vieux et l’autre est jeune ; on l’accuse de manquer de cœur dans les combats et, naturellement, il en veut à tous ceux qui ont ta réputation d’ôire braves ; il possède la fortune et n’a pas la considération ; il appartient par sa mère aux plus grandes maisons, la famille de son père est inconnue^. Il fait donc partie de cette catégorie de gens que nous appelons aujourd’hui des déclassés, parmi lesquels se recrutent d’ordinaire les mécontents. Je ne puis m’empêcher de trouver que ce portrait a une apparence bien moderne. On ne peut guère imaginer un personnage comme Drancès et le faire bien parler que lorsqu’on a vécu sous un régime libre, que l’on connaît, pour l’avoir éprouvé, l’importance qu’y peuvent prendre tes médiocrités jalouses et les moyens dont elles se servent pour rabaisser le mérite éclatanL En créant ce type, Virgile songeait certainement aux

llomcrc, IL, ii, 217. — 2. Æn., xi, 336.

luttes obscures et aux basses discordes dans lesquelles s’étaient usées les dernières années de la République.

On voit qu’il y a là beaucoup d’emprunts faits à des époques et à des sociétés différentes, mais on les devine plus qu’on ne les aperçoit clairement. Pour faire ressortir les nuances diverses dont est formé ce morceau, j’ai été forcé de les exagérer. En réalité elles se fondent dans une couleur uniforme. La merveille est d’avoir su si bien les unir qu’on ait peine à les distinguer. Presque partout Virgile y a réussi, et, si l’on excepte quelques passages où le mélange est moins habile et la soudure plus apparente, on peut dire qu’à prendre le poème dans son ensemble, les pièces de rapport sont si industrieusement rapprochées qu’elles finissent par faire un tout harmonieux. Les éléments qui composent l’œuvre sont pris un peu partout, mais le poète ne doit qu’à lui le lien qui les rattache et le milieu dans lequel il les a placés. C’est son originalité véritable ; pour encadrer ses récits et grouper ses personnages, il a créé une antiquité de convention, à la fois large et souple, une sorte d’âge crépusculaire, où les hommes et les choses de tous les temps peuvent se rencontrer sans surprise, et il a su donner à sa création une apparence étonnante de vérité et de vie. Voilà ce que les autres écrivains de son temps n’ont pas toujours su faire. Beaucoup de ceux qui, autour de lui, faisaient profession d’aimer l’antiquité ne la comprenaient guère; il est presque le seul qui en ait eu l’intelligence autant que le goût. Le vieux Varron, si amoureux du passé, Tite Live, dont l’esprit, comme il le dit lui-mcmc, avait tant de

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plaisir à se faire antique, quand ils ont voulu écrire l’histoire de ces temps primitifs, n’ont pas pu les faire revivre. Au contraire, les tableaux que Virgile en a tracés, quoiqu’ils soient souvent de fantaisie, se sont imposés à toutes les mémoires, et quelques découvertes que l’archéologie nous ménage, je crois qu’on peut résolument affirmer que l’imagination des lettrés se figurera toujours Laurente et le palais de Latinus comme il nous les a représentés.

Combat d’Énée et de Turnus. — Artifices dont se sert Virgile pour le retarder. — Le champ de bataille. — Différence entre le combat d’Ênée et de Turnus et celui d’Achille et d’Hector.

Il nous faut sortir de Laurente et quitter ce palais, où l’on trouvera peut-être que nous sommes trop longtemps restés, si nous voulons assister à la dernière scène de VÉnéide. C’est en deliors de la ville, dans la plaine qui s’étend des montagnes à la mer, que va se passer le drame par lequel s’achève le poème..

Le combat de Turnus et d’Énée est annoncé d’avance et préparé avec soin. Énée, le premier, suggère aux envoyés des Latins, qui viennent lui demander une trêve, ce moyen facile de terminer tout à fait le différend L L’un d’eux, Drancès, s’empresse de

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