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lutte suprême de leurs chefs. A ce momenl, la sœur de Turnus, Juluriia, qui a été aimée de Jupiter e-. qui, en échange de cet amour, a reçu l’immortalité, excite les Ridules à ne pas laisser leur roi s’exposer pour eux. La pitié les saisit quand ils voient ce jeune homme se mesurer avec un adversaire qui leur paraît plus redoutable : l’idée leur vient d’éviter à toute force une lutte dont ils prévoient l’issue. Un trait, qui part tout à coup de leurs rangs, va frapper un des chefs de l’armée troyenne et voilà la melée qui recommence L Ce combat imprévu et improvisé est assurément un des plus originaux de toute VÉnéidc. La fureur transporte les deux partis et ils font arme de tout. On se bat autour de l’autel où Ton vient de jurer que l’on ne se battra plus ; il arrive même qu’un des combattants saisit un tison enflammé, qui a servi au sacrifice, et le jette au visage d’un ennemi qui s’avance. « Sa longue barbe prend feu, ditle poète, et l’on sent au loin l’odeur qu’elle exhale en brûlant e » Ces divers incidents ne servent pas seulement à reculer la fin du poème et à lui permettre d’atteindre une juste étendue, ils sont fort habilement ménagés pour accroître notre impatience. Quand enfin s’accomplira ce combat, tant de fois prévu et tant de fois différé, tous les esprits excités par l’attente en suivront les péripéties avec un intérêt plus passionné.
Virgile donne à cette grande lutte une scène digne d’elle. Figurons-nous, dans cette plaine aujourd’hui déserte, d’un côté Laurcnte et ses hautes murailles, de l’autre le camp troyen avec ses portes et ses re-
l. Æn.^ xii, 21G et sq. — %. Ibid.^ 300,
36 i NOUVELLES PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.
iraiichements. Sur les remparts de la ville, au sommet des tours, se pressent les femmes, les gens du peuple, les enfants, qui regardent. Les deux armées entourent le champ de bataille, chacune conservant son rang, comme si, d’un moment à l’autre, on allait avoir à reprendre la lutte interrompue; en attendant, les lances, qui vont être un moment inutiles, sont enfoncées en terre et les boucliers reposent contre elles. Les chefs voltigent au milieu des soldats, brillants d’or et de pourpre. Tous les yeux sont tendus vers cet espace vide, où va se jouer le sort des deux peuples. Le ciel n’est pas moins attentif que la terre à ce grand spectacle; Junon, pour en être plus rapprochée, s’est arrêtée sur les hauteurs du mont Albain, d’où l’on aperçoit nettement la ville de Latinus et les deux armées, tandis que Jupiter, dans sa demeure céleste, tient en ses mains les balances dans lesquelles il pèse les destinées des mortels.
Le récit de ce combat est un des morceaux les plus dramatiques et les plus saisissants de YÉnéide. On voit bien, en le lisant, que le poète n’était pas épuisé par la longue course qu’il avait faite; il arrivait sans fatigue à la fin de son œuvre, l’esprit aussi vif, le talent aussi jeune que lorsqu’il l’avait entreprise. La mort le surprit à cinquante et un ans en pleine possession de son génie. S’il avait continué de vivre, non seulement il aurait mis la dernière main à VÉnéide et nous l’aurait laissée plus parfaite, mais nous posséderions sans doute aussi ce poème philosophique auquel il pensait, dit-on, pendant les loisirs que lui laissait la composition de son épopée et qui devait être l’œuvre mûrie et sereine de ses dernières années,
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Je crois inutile de reprendre ici et d’analyser ce beau récit : tous les lecteurs de Virgile l’ont devant les yeux; qu’il me suffise de marquer en quelques mots ce qui me paraît en être le caractère distinctif. Le dernier combat d’Achille et d’Hector, dsLUsVlliade, a certes une très grande importance : on sent bien qu’il va décider du sort de Troie ; mais enfin la chute de la ville n’en est pas la conséquence immédiate et elle doit survivre quelque temps encore à la mort de son plus ferme défenseur. On ne peut dire non plus que le combat soit prémédité; les deux adversaires ne se cherchaient pas, et c’est le hasard qui les met aux prises. Après une défaite des siens, Hector n’a pas voulu s’enfuir comme eux; il s’est arrêté devant les portes Scées et attend l’ennemi. En réalité, il est si peu résolu à se battre avec Achille, qu’il s’enfuit dès qu’il l’aperçoit. Chez Virgile, au contraire, tout est parfaitement réglé et décidé d’avance. Turnus a pris congé d’Amata et de Lavinia; Enée a dit adieu à son fils. Des maîtres du camp ont choisi et préparé le lieu où ils doivent se rencontrer. C’est une grande plaine unie et nue, et, pour n’y laisser aucun avantage dont l’un des combattants puisse se prévaloir au détriment de l’autre, on a rasé les quelques arbres qui pouvaient y pousser. Un sacrifice solennel a précédé le signal de la lutte. Tandis que les prêtres immolaient un jeune porc et une brebis blanche, les chefs des deux armées, tournés vers le soleil qui se levait et dont les premiers rayons coloraient la cime des montagnes, tenant dans la main des gâteaux de farine salée, ont invoqué tous les dieux et pris l’engagement d’accepter l’issue du combat comme un arrêt du
cleslin. Selon qu’Enée ou Turnus reni^ortera la victoire, les Troyens ou les Latins seront définitiverneni les maîtres, et le sort des deux peuples est attaché à la fortune de leurs champions. C’est donc une sorte de jugement de Dieu qui se prépare, et il est impossible de suivre dans Virgile tous les détails de ce combat en champ clos sans songer à des récits semblables qui se trouvent dans nos chansons ie geste. Là aussi des chevaliers en viennent aux mains en présence d’un peuple réuni, et on nous les montre, avant de combattre, adorant des reliques, prêtant des serments solennels, donnant des gages de bataille. Ce qui complète l’illusion, c’est qu’ici, comme dans beaucoup de tournois chevaleresques, une femme est le prétexte et le prix de la lutte. (( Dans cette arène, dit fièrement Turnus, il nous faut conquérir la main de Lavinia. »
lllo quæratur conjux Lavinia campo*.
Quelque émotion qu’on éprouve à lire, dans VIliade, le combat d’Hector et d’Achille, il contient certains incidents dont nous ne pouvons nous empêcher d’être un peu surpris. Par exemple, il nous déplaît qu’à la vue d’Achille Hector se sauve « comme une colombe tremblante devant l’épervier », et qu’il ne se décide au combat que quand il n’a plus aucun moyen d’y échapper. Nous avons tort assurément, et il n’y a rien de plus naturel et de plus vrai que ces
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timidités subites et ces hésitations momentanées en face d’un grand péril ; mais nous avons beau faire, elles nous semblent aujourd’hui déplacées chez un liéros. Aussi sommes-nous reconnaissants à Virgile de nous les avoir épargnées. Sans doute , Turnus s’enfuit, comme Hector, mais seulement quand l’arme dont il se sert s’est brisée dans sa main et qu’il reste sans défense. <i II court alors çà et là et décrit mille tours incertains ‘ » il se rapproche de ses soldats, que la frayeur rend imm{>biles; il les appelle par leur nom, il les prie avec instance de lui donner son épée, et, dès qu’il l’a reçue, il recommence bravement la lutte. Ce qui nous choque aussi dans le récit d’Homère, c’est la part que les dieux prennent au combat. En réalité, la victoire leur appartient. Minerve ne cesse pas d’aider Achille, qui est le plus fort, et lui rapporte son javelot, qu’il a lancé sans succès : elle trompe indignement Hector, qui est le plus faible, en lui faisant croire que son frère Déiphobe va combattre à ses côtés; ce n’est que lorsque la lutte est engagée et qu’Hector a besoin du secours de son frère qu’il s’aperçoit qu’il est seul et que le faux Déiphobe a disparu. Chez Virgile, les dieux s’annulent en se partageant : si Juturna rend à Turnus son épée, Vénus permet à Énée de retirer son javelot, qui s’est enfoncé dans le tronc d’un olivier sauvage. De cette façon, l’intervention de la divinité n’etface pas le mérite des hommes; la victoire est bien leur œuvre personnelle, et c’est leur valeur propre qui décide du succès final. Il est curieux de constater qu’entre