‹ Nouvelles promenades archéologiques:Chapitre 86 sur 94 · Æn.y Ml · texte numérisé non relu

Æn.y Ml

368 nouvelles proménales archéologiques.

les deux poètes, le sentiment de Thonneur s’est raffiné, et que Virgile connaît déjà et respecte certaines délicatesses, ou, si l’on veut, certains préjugés que nous subissons encore aujourd’hui.

Ses personnages, quand on les compare à ceux d’Homère, donnent lieu aux mêmes observations. Quoique Énée joue à peu près le rôle d’Achille et que le poète ait voulu par moments lui en prêter le caractère, il en diffère autant que possible. Dans son combat avec Turnus, il pousse jusqu’à l’excès le respect de la foi jurée. Quand les Latins, rompant violemment la trêve, recommencent la lutte, il ne croit pas d’abord que leur parjure l’autorise à violer son serment. Sans armes, la tête nue, il veut arrêter les siens qui essayent de se défendre; et, pendant qu’il les empêche de répondre aux coups de l’ennemi, il est lui-même blessé. Ce qui est encore plus remarquable, c’est que le poète a su lui conserver son humanité et sa douceur jusque dans la scène sanglante de la fin. Là surtout se marque la différence de son caractère et de celui d’Achille. Nous avons le cœur serré, en lisant Vlliade, des dernières violences du héros grec. Non seulement il tue Hector sans miséricorde, mais il ne répond à ses touchantes prières qu’en regrettant « de ne pas pouvoir manger sa chair palpitante». Le pieux Énée, au contraire, se laisse attendrir par les paroles de Turnus. Il allait même lui pardonner, lorsqu’il aperçoit le baudrier de Pallas, son jeune ami, que Turnus n’a pas épargné, malgré son âge, et dont il s’est approprié les dépouilles. On comprend qu’à cette vue sa colère se ranime et on lui pardonne de n’écouter qu’un juste ressentiment.

LAURENtÉ.

Ce n’est pas Enée, c’est Pallas qui se venge et frappe Turnus par la main d’un ami :

Pallas te hoc vulnere, Pallas

Immohit

Turnus ressemble davantage aux héros d’IIomèrc et c’est sur leur modèle qu’il est fait. Il a pourtant aussi quelques traits qui lui appartiennent et où se marque l’époque de Virgile. Il me semble surtout plus sensible à ce que nous appelons le point d’honneur. Lorsque, trompé par sa sœur qui veut le sauver à tout prix, il a suivi le faux Enée et que la barque où il s’est imprudemment jeté l’emporte loin de la bataille, sa douleur est vive et il n’y a rien de plus touchant que ses plaintes. « Puissant Jupiter, s’écriet-il, m’avez-vous donc jugé digne d’une telle infamie? Que vont dire de moi tous ces braves gens qui m’ont suivi et que je livre à la mort sans les y accompagner? Que faire? Quel abîme assez profond s’ouvrira sous mes pas? Vous du moins, ô vents, ayez pitié de moi. Entraînez cette barque contre les rochers; Turnus lui-même vous en conjure. Brisez-la sur ces écueils, où ne puissent jamais plus m’arriver les reproches de mes amis et le cri de mes remords^! » Ne semble-t-il pas qu’on entend certains héros de nos chansons de geste? C’est le même accent de générosité, la même ardeur chevaleresque, le même souci scrupuleux de l’honneur. Turnus est avant tout occupé de sa réputation ; il ne veut pas que personne puisse

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