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Et Sardou hésite à sonner. |
— Qui diable allons-nous déranger... comment seronsnous reçus ? AE
Mais un employé de Dufayel sort de l’appartement voisin et semble s'étonner de nous voir ainsi figés sur le haut de Fescalier. Nous nous informons des locataires. « C’est un jeune ménage bien aimable... » Je nomme Sardou, le représentant de Dufayel s’exclame et se découvre. C'est lui qui va se faire notre introducteur; il sonne, une gracieuse jeune femme, qui vaquait aux soins du ménage, s'excuse de nous recevoir dans le désordre d’un rangement. Nous entrons et Sardou, joyeux d’évoquer sa jeunesse si obstinément laborieuse, nous fait à tous les honneurs de son ancien logis :
— Par économie, je partageais ce logement avec un cordonnier dont la femme faisait la cuisine et tenait mon ménage. Pour rentrer chez moi, il fallait passer par l'atelier du cordonnier à travers les souliers et les bottes. Là était mon lit, ici ma table de travail où j’écrivais le Bossu.… Derrière ce mur n’y a-t-il pas un débarras?
— $i, monsieur.
— Regardons, nous pourrons peut-être y retrouver les traces d’un feu de cheminée qui m’a rendu bien malheureux vers 1859...
Nous cherchons : les traces sont encore visibles. Sardou remercie l’aimable femme dont nous avons envahi le domicile, distribue des-billets de théâtre, s’éloigne ravi de son pèlerinage au pays des souvenirs et béni par notre
gracieuse hôtesse et l'employé de M. Dufayel, qui ce soir iront au spectacle!
Traversons maintenant ia rue Saint-André-des-Arcs
| LA RUE SUGER Houbron, del
et par la rue de l'Éperon —- qu'habitèrent Jean Racine et Tnéodore de Banville — gagnons la rue Suger : c’est un spectacle vraiment saisissant que l'aspect de cette ruelle . étroite, courbe, sombre. Les pavés, les murs, les fené-
tres y sont d'aspect lugubre et rébarbatif, deux chats maigres la franchissent et s’enfoncent sous de vieilles portes cochères du xvi° siècle, hérissées de clous et encore munies de leurs heurtoirs de fer.
RUINES DE L'ANCIEN CIMETIÈRE SAINT-ANDRÉ-DES-ARCS Phot. de M. H. Stresser.
Dans cette triste rue, qui s’appelait jadis rue du Cimetière-Saint-André-des-Arcs, la plus. triste maison porte le numéro 13. Elle est close par une porte noire, disloquée, sinistre. Une bande de toile salie par les pluies, plaquée sur des restes de panneaux sculptés, indique +
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que cette masure est à vendre et qu'il faut, pour la visiter, s'adresser au numéro 5 de la rue de l’Éperon. Là, après nous avoir fait traverser une courette encombrée, la concierge pousse une porte en bois, et nous voici devant un stupéfiant décor de désolation : c’est l’envers de la maison de la rue Suger, c’est ce qui reste de l'ancien cimetière.
Les curieux, ne craignant ni la boue ni les toiles d’araignée, ne regretteront pas leur promenade : la haute maison silencieuse, comme morte, apparaît disloquée, croulante ; ses murailles salpêtrées étalent partout de larges plaques de lèpre jaune; les vitres sont brisées, les volets arrachés, les marches rompues, et, devant cette ruine, s'étend un vaste terrain d'environ 50 mètres de largeur sur 35 de profondeur... C’est là qu’étaient les tombes ; ce n’est plus maintenant qu'un champ lugubre et raviné où poussent les herbes folles, le sainfoin, la ciguë. la giroflée sauvage, le pissenlit; un trou plus profond que les autres marque, au centre, la place où : vrai- semblablement s'élevait la croix. Les végétations parasites, les mousses couvrent le sol sur lequel s’entassent les briques cassées, les ardoises tombées des toits; le chiendent-croît autour de LOUE de tuyaux de cheminées rouges de rouille.
Des poules affamées, des pigeons picorent dans cette sorte de garenne sauvage, de verger d'alchimiste ténébreux où s’érigent cinq ou six arbres fruitiers, des péchers et des pruniers... quelques lapins, tassés dans des
cabanes adossées au mur noir, dressent des oreilles terrorisées devant des apparitions de visiteurs... et l’on
excuse leur effroi en face du désolant spectacle qu'offre # ce jardin lugubre, poussé sur un ancien cimetière, entre | quatre murs sombres, plus tristes que des murs de
prison. A | ES
LE QUARTIER DE LA BIÈVRE (Extrait du plan de Verniquet de 1793.)
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Le logis de la Reine Blanche. — L'Ile des Singes,
u numéro 15 du boulevard Arago, à quelques mètres de la Manufacture des Gobelins, s'ouvre une petite rue : la rue des Marmousets. Un café d’un côté, une blanchisserie de l’autre, puis des palissades fleuries d’affiches multicolores et spirituelles, signées Albert Guillaume, Sem ou Cappiello, et, en quelques pas, nous joignons la rue des Gobelins. À notre gauche, au numéro 17, au fond d’une cour, se dresse une évocatrice silhouette d’ancien palais,
si imprévue dans ce quartier populeux, peuplé de mai-
sonnelttes basses et modestes, qu’on se croit le jouet d’une apparition fantastique!
Cette antique demeure, dont l’élégante beauté contraste étrangement avec les tristesses avoisinantes, est,
comme presque toutes les maisons du quartier, vouée
au commerce des « cuirs et peaux ». Elle abrita ‘adis
plus élégante compagnie. Ce fut à cette place, très probablement, que s’élevait Le palais somptueux de la reine Blanche de Castille, mère de saint Louis. Elle y porta, vêtue de blanc — d’où le nom : « logis de la reine Blanche » — le deuil de son époux Louis VIII. Plus tard, en 1392, la reine Isabeau de Bavière, femme du roi Charles VI, y donna un bal en / l'honneur « d’une de ses dames allemandes, déjà veuve, et qui se remariait ».
Les noces des veuves servaient alors de prétexte à.
LE PAVILLON DE La REINE-BLANCHE ; ÉTAT ACTUEL des charivaris, Phot. de M. H. NA à des fêtes folles, où l'on disait et faisait tout ». Le Roi, déjà malade, désireux de se bien divertir, résolu, comme l’y engageaient ses courtisans, « à ne chercher d’autre remède que les fêtes et les amusements et à guérir la folie par La folie », s’y rendit déguisé en satyre, accompagné de cinq de ses cheva-
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liers revêtus du même accoutrement d’ « hommes sauvages enchaïnés, velus comme des boucs ; leurs costumes, faits de lin et d’étoupes, étaient attachés avec de la poix-résine et engraissés pour mieux reluire » (1). Les imprudents vinrent, ainsi travestis, danser dans le bal qu'éclairait des torches « largement allumées ». Un
Mar'ette fec. MASCARADE DES SAUVAGES
brandon de paille enflamma l’un des costumes d’étoupe. En quelques secondes les malheureux brülèrent « comme flambeaux ardents », et ce fut une chose horrible de voir Courir ces « flammes vivantes et hurlantes ». L'un se jeta en un puits, l’autre se précipita dans la rivière... La jeune duchesse de Berry eut heureusement l’idée
(1) Micueuer. Histoire de France. — Tome V (p. 137).
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d'envelopper le Roi de son lourd manteau, si bien qu’aucune étincelle ne tomba sur lui; les autres brülèrent une demi-heure et mirent trois jours à mourir.
A la suite de cet horrible événement, connu sous le nom de « Bal des ardents», où les facultés mentales de Charles VI reçurent le dernier coup, il fut ordonné que l'hôtel « où advinrent les choses susdites serait abattu et démoli ».
On obéit et au xvii° siècle seulement on édifia la demeure dont nous admirons aujourd'hui les restes charmants. Ce nouvel hôtel subit à son tour bien des avatars : sous Louis XV, la Manufacture royale des Gobelins y installa ses bureaux, puis la Révolution en fit une brasserie où, dès 1790, se réunissaient quelques terribles clubistes jacobins, préparant le « grand schisme » qui devait bouleverser la France et « séparer le bon grain de l’ivraie ». Au quartier des Gobelins, le commandant Alexandre dirigeait l’opinion et le boucher Legendre venait à la Reine-Blanche lui apporter le mot d'ordre. Sous ses poutres vénérables, autour de quelques bouteilles de bière, on lisait et commentait le Père Duchesne du citoyen Hébert, alors dans sa nouveauté, l'A lambic ou le Distillateur patriote, le Journal de La Rapée ou le Ça ira, ca ira, le Au voleur! au voleur! le On me l’a dit ou le Dernier Aristocrate, et d’autres feuilles aussi innombrables qu’éphémères, pendant que les « feuillantistes », plus modérés, récitaient en chœur les Commandements de la Patrie ou le Décalogue de la Garde nationale, qui se terminaient ainsi !
RS CPR CPR TO re AN
Tous les ans renouvelleras Ton patriotique serment.
Vivre libre ou ne vivre pas Sera ton cri de ralliement,
Cette rue retirée semble d’ailleurs merveilleusement choisie pour y assigner de mystérieux rendez-vous et