LA HUE DE LA FARCHEMINERIE
; . ‘P.-L. Moreau, pinril.
des plus étranges. On croise nombre d’impénitents ivrognes à l’inaltérable gosier; des vagabonds, des filles en
cheveux emplissent du soir au matin et du matin au soir les innombrables crémeries, mastroquets, zincs, bibines et caboulots qui ornent ce vieux quartier. On y convertit en liquides variés des sous dont il serait peut-être dangereux et certainement indiscret de rechercher les douteuses origines ; tout ce joli monde boit, chante, fume, se chamaille et ripaille. C’est sans conteste un des plus curieux clapiers que récèle le Paris moderne.
Descendons la rue de la Parcheminerie, traversons la rue Boutebrie qu’égayent, à gauche, dans le lointain, les frondaisons vertes et l’élégante silhouette des toits de l'hôtel de Cluny, arrêtons-nous devant une étroite maison portant le numéro 29.
C’est aujourd’hui l'hôtel de Normandie, un garni où on « loge à la nuit ». Sous une couche de badigeon roussâtre où la poussière met des touches gris bleu, son
élroite et haute façade, qui date de Louis XV, est restée
délicieusement élégante et coquette. Certes, ce pauvre logis, aujourd’hui lamentable, dut être, vers le milieu du xvi° siècle, un charmant hôtel habité par quelque charmante pécheresse ou quelque amateur épris d’art. Les fenêtres fleuries de sculptures, les balcons tarabis- cotés, les fers forgés des rampes, tout proclame le goût parfait qui présida à l'édification de cette aimable maison, dont un mastroquet occupe aujourd’hui le rez-dechaussée. Son débit de vin a envahi la moitié de ce qui fut la porte cochère, et derrière les vitres ornées d’inscriptions proclamant l'excellence des bitters, les bien-
faits stomachiques des amers et l’innocuité des absinthes, deux cages enferment un couple roucoulant detourterelles et une famille de serins... qu’elle pitié de voir ainsi déshonoré ce fin bijou d’architecture parisienne!
Quelques pas encore nous voici rue de la Harpe : ce fut jusqu’en 1855, date de la percée du boulevard Saint-Michel, qui en emporta la majeure partie, l’une des rues les plus fréquentées de Paris.
Plus large et plus somptueuse que les ruelles avoisinantes, la rue de la Harpe constituait, avec la rue Dauphine, l’une des deux grandes artères de la rive gauche ; aussi est-ce par là que les grands hommes de la Révolution étaient conduits pompeusement au Panthéon : Voltaire, Mirabeau, combien d’autres encore, y ont passé « escortés par tout un peuple frémissant ».
À partir de la rue de la Huchette, la rue de la Harpe s'appelait encore, en 1848, la rue de la Petite-Bouclerie. Au Cours de ses recherches sur le séjour de Bonaparte en ce triste quartier, M. F. Masson devait être douloureusement ému, car c'est devant la barricade de la « Petite-Bouclerie » que son père, M. Francis Masson, chef de bataillon commandant la XI° légion de la garde nationale, se fit héroïquement tuer, le 23; juin 1848. — On connait les drames sauvages de l'insurrection de Juin. Au moment de donner l'assaut, le commandant Masson, Parisien de Paris, que désolait cette lutte fratricide, s’avança seul devant les insurgés les adjurant de mettre bas les armes, leur offrant même du
pain et de l'argent pour leurs femmes et leurs enfants. On criait à ce brave citoyen de s’en aller; obstiné et stoïque, il répétait : « Ne tirez pas, mes amis, ne commencez pas la guerre civile! » — Sans respect pour tant de courage et de généreuse bonté, un misérable abattit d'un coup de feu le commandant Masson, qui tomba, frappé à mort, et dont le corps, avant d’être transporté dans une chapelle de Saint-Séverin, fut étendu sur les marches de la boutique du marchand de vin voisin... (1) Avions-nous raison de dire que la promenade en ce vieux quartier est plus que toute autre évocatrice ! — Elle commence par üun grand souvenir et se termine par un grand exemple. (4) Victor PIERRE. — Histoire de la République de 1848: L'INSURRECTION DE Juin. — L'une des plus fortes barricades s'élevait devant le Petit-Pont, à l'entrée de la rue Saint-Jacques. L’ex-garde républicaine, licenciée après le 15 mai, y comptait cent cinquante hommes commandés par un nommé Diétrich, leur ancien capitaine, qui avait fait
les campagnes d'Afrique sous les ordres de Cavaignac, de Lamoricière, de Bedeau, de Daumesne, les mêmes qu'il combattait aujourd'hui. Lorsque
la troupe s’avança, Diétrich, sortant de la barricade en parlementaire,
invita l'officier à faire retirer ses soldats : sinon qu’on tirerait. — « Et
au nom de qui vous présentez-vous pour parlementer? — Au nom de
la garde républicaine, répliqua Diétrich; nous sommes ici par les ordres de notre colonel; nous avons pour consigne de ne laisser
approcher personne de la barricade. — Eh bien ! répliqua l'officier qui.
commandait précisément une compagnie de la garde républicaine réorganisée, si vous êtes de la garde républicaine, nous allons marcher avec vous. — Ne venez pas, dit Diétrich, on tirerait sur vous (1). » C'est ce qui eut lieu ; la défense de la barricade fut acharnée ; Bedeau
(1) Procès de Dietrich, 20 septembre 1848. Condamné à cinq âns de détention. Déposition de M. Pagnier, capitaine au 21° de ligne.
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fit pointer le canon contre les maisons de coin et particulièrement contre le magasin des Deux-Pierrots, d’où les insurgés, postés aux fenêtres et sur les toits, faisaient un feu meurtrier. Diétrich fut pris avec cent cinquante gardes républicains et cinq cents insurgés, qui furent conduits à la Préfecture de police. Le général Bedeau, blessé pendant l'attaque, dut se retirer. Le représentant Bixio, en accompagnant les troupes qui remontaient la rue Saint-Jacques, fut blessé quelques instants après, au coin de la rue des Noyers. La rue Saint- Jacques était libre depuis la rue Souffot jusqu'au quai.
Il n’en était pas encore de même dans le massif compris entre la rue Saint-Jacques et la rue de la Harpe. La 44° légion hésitait à engager le feu; un imprimeur lithographe nommé Conda, capitaine en second, fut envoyé en parlementaire ; les insurgés l’arrêtèrent et le firent mettre à genoux pour le fusiller. Néanmoins, une femme intervint et il réussit à se sauver le lendemain (1). Cependant le chef de bataillon, Francis Masson, s’avance vers la barricade de la rue de la Vieille-Bouclerie; les gardes nationaux avaient l’ärme au bras. « Que voulez-vous ? dit Masson ; le suffrage universel ? vous l'avez ! — Vous voulez tirer sur nous ? répond l’un des insurgés. — Non, la garde nationale ne tirera pas la première, répondirent à la fois tous les gardes nationaux. » Ils retournent au marché de la Vallée pour prendre du renfort; une compagnie d'infanterie de ligne venant du Petit-Pont se joignit aux gardes nationaux. Masson précéda encore ses hommes : « Voulez-vous de l'or, de l'argent, pour donner du pain à vos femmes, à vos enfants ? Tenez, en voilà. ». Alors une voix, partant de la barricade, lui dit impérativement : « Retirez-vous! — Ne tirez pas, mes amis, je vous en prie, s’écriait Masson ; ne commencez pas la guerre civile! » Mais l’un des insurgés croisa la baïonnette, une fusillade s’en suivit, et le commandant tomba, frappé à mort. « O le brigand, disait Boulland, l'un des insurgés, il l'a bien mérité »; et plus tard, à l’audience, il disputait à ses coaccusés l'honneur d’avoir commis cet assassinat. La barricade fut prise à trois heures. Elle était commandée par “Jacquot et Leroy, l'un chef d'escouade, l’autre brigadier aux ateliers nationaux (?). (Affaire Masson, 30 septembre 1848.)
! (1) Conda, cité par erreur devant un conseil de guerre, fut acquitté. (2) Masson était avoué ; la Chambre des avoués lui a voté l'érection d'un buste dans la salle de ses séances.
Extrait