‹ Nouvelles promenades dans ParisChapitre 18 sur 75 · SAC J · texte numérisé non relu

SAC J

u numéro 47 du boulevard de l'Hôpital, derrière les À arbres du Jardin des Plantes, apparaît un haut porche de pierre que ferme une lourde grille ; flanquée d'une médiocre statue de Charcot, . rappelant insuffisamment son masque napoléonien, sa tête géniale : c’est l’entrée de la Salpêtrière, un immense hôpital réservé aux femmes, et qui abrite deux misères : la vieillesse et la folie. Le guichet franchi, derrière de mélancoliques jardins à la française, bordés d’une haie lumineuse de chrysanthèmes, se déroule la silhouette de hauts bâtiments du xvin* siècle dominée par un grand dôme triste et solennel.

Obliquant à gauche, nous franchissons des voûtes basses, d'immenses cours vallonnées où nous croisons des centaines de femmes. Les unes, jeunes, lestes, actives, sont revêtues d'un pittoresque costume bleu et blanc; à leur bonnet de linge une cocarde aux couleurs de Paris est piquée comme une fleur. Les autres, vieilles,

malades, impotentes — les hospitalisées — semblent usées par la vie; car cet énorme hôpital — peuplé comme une petite ville — contient environ six mille pensionnaires, et plus de mille fonctionnaires, médecins,

internes, administrateurs, surveillantes et gardiennes!.

Beaucoup de ces pauvres femmes circulent péniblement, appuyées au bras d’une amie, d’autres étayent de deux béquilles un corps monstrueux d’hydropique ; quelques-unes cependant marchent droites et belles encore; toutes ont les yeux fatigués et rougis, l’on de-

vine facilement qu’elles ont beaucoup souffert et beau-

coup pleuré! Elles vivent aujourd’hui d’une vie presque

végétative, rappelant à la fois les sorcières des eaux-

fortes de Goya et les vieilles brodeuses dessinées Me F. Rops dans les béguinages flamands.

C'est l'heure du déjeuner, ces femmes jasent, potinent, s’écartent en ronchonnant pour laisser passer sous l’étroite voûte un chariot bas, chargé de viandes et de soupes fumantes que poussent en riant trois solides infirmières. Sous un arbre dépouillé, noir et tordu, une très vieille, l’air mauvais, contemple jalousement cette

belle jeunesse; d’une voix gutturale elle chante des

choses incompréhensibles, qu’une grande fille hébétée écoute, les yeux larmoyants, dans une stupeur profonde.

Franchissant cette enceinte des hospitalisées, nous gagnons les autres sections. Là, professent et guérissent des maîtres éminents et glorieux. L’excellent professeur

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- Segond préside magistralement aux travaux de chirurgie, MM. Raymond, Déjerine, Voisin, Charpentier et Deny dirigent les services médicaux. Nous visitons aujourd’hui la clinique des maladies nerveuses du professeur Raymond, le célèbre successeur de Charcot, et nous voici dans le petit cabinet, fameux dans le monde entier, où si longtemps ce savant génial donna ses lumineuses consultations sur la grande hystérie. 2

Au-dessus de la cheminée, le médaillon du maître; un portrait de Mesmer âgé lui fait vis-à-vis; près de la fenêtre, un beau dessin du docteur Richer : une fille en état de crise se dressant sur son lit à peu près nue, effrayante, les yeux chavirés, serre entre ses dents les draps déchirés de sa couchette.. Tout en admirant, nous ne pouvions nous empêcher de songer aux singulières réflexions que devait évoquer dans l'esprit des malades cette image prophétique, et une lithographie de Gavarni nous revenait en mémoire : un chiffonnier contemplant un ivrogne, vautré dans le ruisseau, murmure avec béatitude : « .… C’est comme ça que je serai dimanche! »

Le professeur est attendu, l'état-major se prépare : M'° Ecary, surveillante en chef, présente des états à signer au très aimable chef de clinique, docteur Lejonne; MM. Rose, Oppert, Chartier, d’autres encore, dont une jeune fille élégante, ont revêtu de longues blouses grises et noué le tablier de service.

Le professeur arrive; il serre des mains, entend le rapport quotidien, la consultation commence. Devant un

auditoire religieusement attentif défilent quelques-unes

des pires misères humaines. Charitable, indulgent, M. Raymond interroge, scrute les consciences, devine les tares que l’on s’efforce de lui dissimuler, et nous tient tous émus et impressionnés sous le charme de sa parole. Une pauvre fille est amenée; elle présente des troubles graves de la sensibilité : le professeur délimite les zones atteintes, rassure la malade dont les yeux inquiets quêtent un pronostic; un peu rassérénée, elle s'éloigne,

titubante comme une femme ivre, soutenue par une

robuste infirmière. Un homme lui succède, les yeux

divergents, les jambes molles, les bras raides; sa voix

rauque semble un aboiement. Il raconte quand et comment il fut frappé. En quelques minutes il sentit « la mort le disloquer ». Le maître précise ses questions et assure son diagnostic; il voit clair dans ce chaos vivant : « Demain, messieurs, dit-il aux docteurs et à l’auditoire qui l'entourent, je ferai ma leçon sur ce cas très curieux... » Une auditrice, femme de cœur et d’esprit, résume l’état de ces malheureux déséquilibrés par ce mot trop vrai : « Ces pauvres gens semblent côtoyer des précipices sans parapet. » à

Nous abandonnons la salle de consultation, décorée

de fulgurants tableaux représentant, énormémentgrossies,

des coupes médullaires rouges et bleues, et traversons

de vastes bâtiments incommodes et bas : le laboratoire du service; penché sur un microscope, un travailleur étudie des rondelles rosées évoquant l'idée de

Musée Carnavalet.

JAPDIN D'UN EMPLOYÉ Hôpital de la Salpétrière, octobre 1901.

À. Toupey, del

LA SALPÊTRIÈRÉ 111

tranches minces de radis roses, — ce sont des coupes de tumeurs cervicales, comme ces taches brunes, baignant dans le formol et qui semblent des fragments d’ailes de phalènes, sont des préparations de moëlles épinières.… Pleins d’attentions, nos hôtes veulent bien ouvrir en notre honneur une précieuse réserve abritant plusieurs centaines de cerveaux, étiquetés et méthodiquement alignés comme des pots de confitures en une armoire de campagne : c’est terrifiant! « mais si passionnant », assure avec un bon sourire un jeune interne qui se trouve être le fils du grand artiste Lhermitte.

Il est l'heure de déjeuner; avec une bonne grâce infinie MM. les internes nous font les honneurs d’un excellent repas et nous voici causant avec eux de cette attachante maison où ils travaillent tant et si bien, et où, leurs examens passés, ils ne manquent jamais de revenir. Les anciens évoquent la grande mémoire de Charcot; les plus jeunes portent la santé de Manon! {1). On rit, on jase, on fume une cigarette; un rapide « au revoir ! » et chacun de ces braves garçons va reprendre sa tâche un moment abandonnée...

(1) Nous ne saurions mieux faire que de placer sous les yeux de nos lecteurs la spirituelle lettre écrite par Mme Jeanne Charcot, alors que nous lui demandions quelques souvenirs sur la vie de son illustre père à la Salpêtrière :

« En 1890, le professeur Charcot ayant un jour demandé à son fils, alors son interne, ce qui se passait dans les salles de garde modernes, le lendemain les internes de la Salpêtrière, qui savaient

Maintenant nous voici dans l’hôpital, nous parcourons des dortoirs immenses, tristes et bas, éclairés comme par un jour dereflet, où, dans une odeur symptomatique, « l’odeur de la Salpêtrière », reposent des femmes âgées; les draps ramenés sous le menton, beaucoup semblent de vieux hommes ridés et glabres; quelques-unes sont barbues comme d’antiques chasseurs à pied. Nous visitons des chambres célèbres : la « forêt noire », ainsi nommée à cause des poutres qui s’y enchevêtrent; la « chambre des treize », un séjour envié qui, le nom l'indique, ne renferme que treize lits.

Nous traversons des cours sombres et lépreuses : là

qu’il aimait la jeunesse et la gaicté, vinrent lui demander de venir diner avec eux."

« Le professeur Charcot accepta à la condition expresse qu'il y aurait du gigot et des lentilles, souvenir des menus habituels de son époque, et qu’il serait le seul invité.

« Le diner, grâce à l'illustre « patron », devint rapidement extrèmement gai et la soirée fut si brillante que le directeur de l'hôpital, cependant proverbialement débonnaire, crut devoir intervenir, et quel ne fut son étonnsaent lorsqu'il fut reçu à la porte de la salle de garde par le professeur Charcot lui-même, un verre de champagne à la main et l'invitant à trinquer. Il n'y eut pas de plainte adressée à l'Assistance publique, e. cependant la sortie sous les arbres séculaires de l'hôpital Mazarià fui Secomposnse de chansons et de refrains de 1850 et de 1890.

« Mais, .:e :endemain matin, le maître fut grondé, car Mie Bottara, répondant à son amical salut, lui dit de sa voix douce, sa jolie figure ridée, illuminée d'un bon sourire : « Les internes ont fait tant de « bruit, hier soir, que nous n’avons pas pu dormir. »

fut enfermée la comtesse Jeanne de La Motte-Valois, la triste héroïne de l'affaire du Collier.

Après que la condamnée eut été marquée à l’épaule du V -— (vol) — flétrissant, c’est à l'Hôpital général (nom ancien de la Salpêtrière) qu’elle vécut, frémissante de rage et de douleur. Dans l'esprit public, un revirement s'était fait en sa faveur; on la plaignait. La foule

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