VUE DU CÔTÉ DE L'HÔPITAL DE LA SALPÊËTRIÈRE
s’attroupait- devant les étalages des imagiers représentant cette femme élégante, au grand nom historique, «en robe de bure grossière gris cendré avec bas de. même couleur, un jupon de laine bruneun bonnet rond, une chemise de grosse toile et une paire de sabots»... (1).
. (4) Funcx-BrenTano. La Mort de la Reine (passim), pages 15, 17 et 18.
On contait que ses codétenues, rebut de la société, avaient elles-mêmes pitié de tant d’infortune ei elles «boursillaient » entre elles pour offrir à la comtesse un petit plat de pois au lard. M° de La Motte logea dans la cour basse située près l’école moderne des infirmières ; là, vers la fin de novembre 1786, une sentinelle en faction, passant sa baïonnette à travers un carreau de vitre cassé, réveilla une prisonnière, nommée Angélique, servante de Me de La Motte, et lui remit, écrit à l'encre sympathique, un billet préparant l'évasion de sa maîtresse (1).
Ce fut par ces vieux bâtiments, ouverts à l’aide d'une fausse clef, qu’elle s’enfuit déguisée en homme, « redingote en lévite bleu de roi, gilet et culotte noirs, un chapeau rond haut de forme, une badine à la main et des gants de peau». Les détails de cette stupéfiante évasion, certainement préparée par une connivence auguste, ont disparu, les cartons qui renfermaient cette énigme ayant été brûlés en 18714 avec les archives de la Préfecture de police (?). - |
Tout àcôté, la tradition a donné le nom poétique de
(4) 21 juin 4786, exécution de l'arrêt contre M®° de La Motte; elle s'échappe de la Salpêtrière six mois plus tard et va rejoindre. son. mari à Londres: 5 2 |
(2) Mme de Lamballe se présenta un jour à la Salpêtrière pour voir Mme de La Motte en sa prison. La sœur Victoire, supérieure de l'Hôpital général, refusa l'entrevue désirée, estimant que la condamnée, n'y trouverait qu'une humiliation ajoutée à tant d’autres. « Et pour-\ quoi ne puis-je voir Mme de La Motte », fit la princessse en insistant, « Parce qu’elle n’y est pas condamnée », répondit sœur: Victoire.
(Funck-BRENTANO).
LA SALPÉTRIÈRE monLin
Manon Lescaut à une vieille cour sombre où l’abbé Prévost a évoqué la délicieuse figure de l’amante de Des - Grieux (1). Quelques mètres plus loin la réalité s’affirma brutale et sanglante. Cour Vincent-de-Paul (les saints
LES MASSACRES DE LA SALPÉTRIÈRE D’après le journal de Prud’homme.
sont laïcisés à la Salpêtrière) le 3 septembre 1792, «tra-
vaillèrent » les massacreurs révolutionnaires. Un vent de
(1) C'est aux environs de ces murs bas que l’abbé Prévost fait cacher le fiacre, « à 24 sous la course », avec lequel Des Grieux enleva sa maîtresse. « Touche au bout du monde, cocher, et mènemoi quelque part où je ne puisse jamais être séparé de Manon... » Et cette adresse trop imprécise, nous rappelle Ja réponse épique faite, aux mêmés ordres, par l’automédon du Petit Faust, d'Hervé : « Au bout du monde! alors, patron, c’est à l’heurel »
folie semblait les envelopper. « Il faut en finir! » hurlaient-ils... et quand ils partirent, leur sinistre besogne
terminée, on ramassa trente-sept cadavres de femmes dans la cour rouge de sang, malheureuses détenues de droit commun, voleuses ou filles de mauvaise vie, immolées comme « suspectes »
de royalisme (1).
Nous approchons des bâtiments isolés où sont renfermées les aliénées.
C’est ici le « pays d’enfer », le calvaire douloureux dont chaque étape est une souffrance; nous franchissons des guichets et des grilles, et nous voici dans les préaux. Sur des bancs, le long des fenêtres, au pied des grands arbres sans feuil- LA SALPÊTRIÈRE les, les malades sont acce croupies, la tête rejetée en are fixant le ciel, ou cnfouie sous un tablier bleu.
(4) Théroigne de Méricourt, l'héroïne révolutionnaire mourut, paralytique générale, à la Salpêtrière, le 9 juin 1817, « rejetant tout vêtement, vivant nue...» Elle ne pouvait supporter aucun vêtement,
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Elles sont calmes par cette douce matinée d’automne ; pourtant, là-bas, deux agitées jettent des invectives au vent; dans un angle de mur une malheureuse sanglote éperdument.
On nous regarde avec anxiété d’abord, puis on se rapproche, on nous entoure : «Vous êtes bien M. Fallières ; enfin vous avez donc reçu ma lettre!... — Monsieur le juge, j'ai encore été volée d’un million cette nuit par cette saleté-là quice matin fait sa Louis-Quinze!… — Monsieur, monsieur, faites-moi sortir... faites-moi
rendre mes petits-enfants... — Je vous reconnais, doc-
teur, c’est vous qui me jetez du froid dans les yeux, et
ça me fait pleurer...»
: Une pauvre fille, son petit paquet sous le bras, s'at-
tache obstinément à nos pas; elle espère sortir en
même temps que nous; ses yeux bleu de mer révèlent une infinie douleur.
Quelques malades causent en chantant, mais ces femmes évitent de parler entre elles; chacune semble dialoguer exclusivement avec sa chimère. Beaucoup pas même le plus léger... Absolument insensible au froid, elle cassait
la glace en hiver pour continuer ses ablutions.…, paraissant se trouver très bien dans sa cellule humide, obscure, sans meubles, d’où elle
ne sortait que rarement pour prendre l'air, nue ou en chemise, mar-
chant à quatre pattes, ramassant et portant à sa bouche toutes les bribes qu’elle trouvait sur le pavé...» Elle boit (dit Esquirol), l’eau des ruisseaux pendant qu’on nettoye les cours, quoique cette eau soit salie et chargée d’ordures, préférant cette boisson à toute autre...» MarCELLIN PELLET. Étude historique et biographique sur Théroïgne de Méricourt. (Quentin, 7, rue Saint-Benoît.)
portent épinglés sur leurs corsages des rubans où le rouge domine. Un peu de poésie illumine parfois ces -pauvres âmes. L’excellent artiste Lévy-Dhurmer nous contait avoir vu une jolie fillette aveugle et folle, qui ‘d’instinct courait après des rayons de soleil...
Dans ün atelier une douce voix psalmodie un cantique; soudain des vociférations éclatent : aussitôt les visages se convulsent, les poings se crispent, les prunelles s’allument, l'orage va éclater... une surveillante, très belle, très grande, maternelle et grave, avec des gestes doux, des paroles tendres, des regardsde pitié, apaise les colères, calme les violences, désarme les furies, et c’est comme une apparilion de la divine Bonté (1)!
Mais nous ne voulons pas prolonger cette lugubre visite — nous nous éloignons pleins de compassion pour tant de misères, et d’admiration respectueuse pour ces docteurs, ces internes, ces surveillantes et ces infirmières qui s’emploient avec tant de douceur, de pitié et un si grand sentiment du devoir à adoucir les souffrances de ces martyres!
(1) Qu'il nous soit permis de rappeler respectueusement le nom vénéré de M!'e Bottard, chevalier de la Légion d'honneur, prix Monthyon. Cette admirable fille, entrée en 1841 à la Salpêtrière, y mourut l'an dernier, sans en être jamais sortie, après avoir consacré. toutes ses forces, toute sa lumineuse intelligence, toute sa vie à l'éducation des pauvres enfants idiots. et il faut avoir aperçu l’effroyable spectacle — le pire de tous — présenté par ces malheureux enfants, pour comprendre le dévouement surhumain de Mie Bottard.
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E 19 mars 1674, le faubourg Saint-Jacques, si calme d'ordinaire, était en grand émoi. Sur cette large voie,
bordée depuis Sainte-Geneviève de maisonnettes blotties dans les vignes et la verdure, de cultures maraïchères et surtout de vastes communautés — les Feuillantines, les Visitandines, les Ursulines, le séminaire de Saint-Ma- gloire, etc., — des cavaliers galopaient, les passants circulaient affairés ou se groupaient aux porches des maisons religieuses. Près le Val-de-Grâce, à l'angle de la rue des Marionnettes et des Bénédictins anglais, vis-à-vis le célèbre couvent des Carmélites, la foule était encore plus dense. Là s'étaient massés les nouvellistes, et chacun regardait du côté de Paris. L'événement qui motivait toutes ces curiosités était d'importance et passionnait la Cour et la ville : on guettait l’arrivée au Carmel de haute et puissante dame Louise de La Baume-Leblanc, duchesse de La Vallière, qui — après avoir régné sur le cœur de Louis XIV — rompant avec le Roi et brisant tous liens
terrestres, venait chercher l’absolution de ses erreurs et l'oubli du monde au sévère couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques.
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Une femme, Mw° Acarie — depuis Sœur Marie de l’Incarnation — avait eu la pensée de rechercher en Espagne quelques disciples de sainte Thérèse, réformatrice de l’ordre antique du Carmel, et de les établir à
Paris. Leurs cellules avaient été construites d’après les plans envoyés de Tolède : quatre murs blanchis à la chaux, piqués d’un crucifix et d'images de piété, une chaise, un bois de lit «en façon de cercueil avec paillasse de longues
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pailles, « des draps de serge »…. telle était l’austère retraite où venait s'ensevelir, à peine âgée de trente ans, l’adorable jeune femme dont la beauté blonde avait séduit le Roi et enchanté la Cour.
M: Enfin l’on vit arriver deux carrosses : le premier était occupé par la duchesse de La Vallière en grande robe
. d’apparat « toute battante d’or» ; les deux enfants qu’elle avait eus du Roi l’accompagnaient : M"° de Blois, âgée - de huit ans, «qui dansait déjà comme une divinité», et « Monsieur l’Amiral », ainsi nommait-on le petit duc de Vermandois, un bambin de six ans, «à peine hors de gouvernante ».
Depuis longtemps Louise de La Vallière aspirait au cloître; rien n’avait pu la détourner de ce tombeau, pas même le Roi, épris alors de M®° de Montespan, et qui, chez les autres, admirait fort l'esprit de sacrifice et de renoncement. Le second carrosse contenait les parents et les amis, « on eût dit des obsèques»!
Introduite auprès de la Supérieure : « Ma Révérende Mère, soupira la duchesse en tombant à genoux, j'ai fait toute ma vie un si mauvais usage de ma liberté que je veux la remettre entre vos mains pour ne plus lareprendre.» Le soir même La Vallière coupait ses lourdes tresses et vivait de la vie des Carmélites ; trois mois plus tard elle était admise à « prendre jour pour vêture ». Le | sermon achevé, la jolie duchesse, dépouillant pour jamais ses vêtements mondains, revêtit le cilice de bure grossière et chaussa ses pieds délicats de rudes alpargates de corde. La duchesse de La Vallière s’appelait dès lors Sœur Louise de la Miséricorde. Ce fut la plus humble brebis de cetroupeau céleste; on la voyait de cinq heures du matin à onze heures du soir vaquer aux plus pénibles travaux, balayant la sacristie, lavant la vaisselle, étendant au fort de l’hiver le linge dans les greniers. |
Le 3 juin 1675, Sœur Louise reçut publiquement le voile d’investiture. La foule avait envahi l’église des Carmélites; l'illustre Bossuet présidait la cérémonie. Monsieur, frère du Roi, Madame, la Grande Mademoiselle, la duchesse de Longueville, Mr° de Scudéry, toute la Cour s'était donné rendez-vous faubourg Saint-J acques.
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Tie de Gräcæ prie du cote de L'Hopitul de Pare .
La reine Marie-Thérèse avait pris place dans la tribune dés religieuses, ayant près d’elle Sœur Louise qui, la
veille, avait prononcé ses vœux. On la voyait pour la
dernière fois et sa beauté rayonnait comme en une apothéose. La Vallière s’étendit sur le sol, face contre terre; on la recouvrit du voile noir : elle était morte au monde. « Cette belle et courageuse personne, écrivit M®° de Sé-
vigné, fit cette action comme toutes les autres de sa vie, d’une manière noble et charmante.» Dès lors tout fut fini — Sœur Louise, portant la haire et le cilice, vécut dans la prière et la méditation; après de longues souffrances «dont elle nelaissa voir que ce qu’elle ne pouvait cacher», elle mourut au Carmel (6 juin 1710), à ce point vénérée que quatre religieuses suffirent à peine à «recevoir et rendre les reliquaires, les images et les médailles que leur faisaient passer les dévotes pour toucher aux restes de la bienheureuse (1) ».
De tout ce poème d’amour, de grandeur, de renoncement et d’humilité, de cette femme éblouissante de charme et de beaulé qui fut la duchesse de La Vallière, rien ne restait qu'une petite pierre marquée d’un snrnom monastique et d'une date funéraire. et cette pierre ellemême disparut en 1793, émiettée par la tempête révolutionnaire qui bouscula les trônes, éventra les tombes, ouvrit les couvents, abattant les têtes des rois et les croix des cimetières !
Que subsiste-t-il aujourd’hui de tant de souvenirs ?.. Lé faubourg Saint-Jacques est toujours à sa place; mais combien morcelé, modifié, transformé! — Disparus ses grands parcs conventuels; nivelées ses buttes de terre fleuries de lilas et de vignes; supprimées ses cultures maraîchères. Dès la mise en vente des biens nationaux,
(4) 3. Lam. Mile de La Vallière {passim),
n Le. Drawn by Fred. Nash Engraved by James Redaway ë | LE VAL-DE-GRACE VERS 1820 4e 9 1”
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la spéculation s’en empara, la petite bourgeoisie s'y établit, des guinguettes y fleurirent, des usines s’y édifièrent, et dans les bouquets d’arbres négligés par la hache des bücherons les flâneurs de la rive gauche vinrent jouer au cochonnet et au tonneau.
Les hôpitaux, les universités et les services du Valde-Grâce y amenèrent leur clientèle pauvre et Joyeuse dé carabins et d'étudiants; aussi le grand Balzac siluait-il en 1819 l'inoubliable « Maison Vauquer — Pension bourgeoise des deux sexes et autres (1) » au bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, dans une de cesruelles « baignées de silence, serrées entre le dôme du Val-de-Grâce et le dôme du Panthéon, deux monuments qui changent les conditions de l’atmosphère en y assombrissant tout par les teintes sévères que projettent leurs coupoles.. l’herbe croît le long des murs; l’homme le plus insouciant S'y attriste comme tous les passants, le bruit d'une voiture y devient un événement, les maisons y sont mornes, les
. murailles y sentent la prison, nul quartier de Paris n’est
plus horrible », cette triste description est plus que jamais exacte, tout ce quartier est lugubre.
C'est là que Balzac loge le Père Goriot et l’extraordinaire Vautrin, et nous la revivons cette étonnante « Pension Vauquer » avec son allée de tilleuls, son carré d’artichauts flanqué d'arbres fruitiers en quenouille, bordé d’oseille, de laitues et de persil (2) ». Là encore, de
(4) H. pr Bazzac. Le Père Goriot.
(2) id.
braves jeunes gens travaillent du matin au soir, vivant d’une insuffisante pâtée avalée entre deux cours de Médecine ou de Droit, riant à belles dents du pauvre diner auquel la misère les condamne... Ils escomptent à bon droit l’avenir puisqu'ils ont vingt ans! |
Le vieux couvent des Carmélites a disparu, la rue Pierre-Nicole, la rue du Val-de-Grâce passent aujourd’hui sur les bâtiments et les jardins rasés. Au numéro 17 bis de la rue Pierre-Nicole, derrière une porte à claire-voie, une petite chapelle, dépendant autrefois du cloître, se dresse au milieu de hangars, de vagues bâtisses et sert de logement à un maître menuisier; la vieille porte Louis XIII, fleuronnée des monogrammes pieux de Marie et de Jésus, s'ouvre derrière un malencontreux tambour vitré, au haut d’un perron de cinq marches, et c’est une pitié de voir cette relique enlizée, noyée dans les hideurs avoisinantes.
Deux des anciennes entrées du Carmel subsistent encore sur la rue Saint-Jacques, mais dans quelles conditions ! Au numéro 284, au fond d’une cour étroite et sale où picorent les poules, on aperçoit une porte basse et carrée, encadrée de deux colonnes, c'est aujourd’hui une remise à voitures. La grille fermant la cour est flanquée de deux minuscules pavillons : celui de droite recèle une crémerie, la « Crémerie des Carmélites — Café au lait, Chocolat »; celui de gauche, peint en rouge, abrite un savetier-rapetasseur, « À l'Exactitude — Ressemelages depuis 20 centimes ».
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Une seconde entrée, un porche plus important, mais tout aussi sale, s’ouvre au numéro 282. C’est par là que l’on peut entrevoir ce qui reste des bâtiments ruinés :