‹ Nouvelles promenades dans ParisChapitre 26 sur 75 · DU PALAIS. DA · texte numérisé non relu

DU PALAIS. DA

LE PONT SAINT- : MICHEL, LE BOULE- VARD DU PALAIS ET DÉMOLIES A L'ANGLE DÜ BOULEVARD

A. Lepère, del. et sculp.

trine trouées de larges coups de couteau. Leurs vêtcments — car les corps, exposés nus jusqu'en 1878,

conservent maintenant leurs vêtements — ces misérables

haillons, paletots élimés, cottes bleues, robes effrangées

et sans couleur, jupons rougeâtres, souliers informes rattachés par des ficelles, sont rigides et gelés comme les corps qu'ils recouvrent, comme sont gelés aussi ces cheveux gris pleins de gravier et de sang, ces nattes pendantes, encore agglomérées par la vase. L'âme remplie de terreur et de pitié pour tant de malheureux dont la fin dut être si effroyablement dramatique, nous voici debout au milieu de ce dortoir funèbre où reposent ces infortunés dont le masque, encore convulsé, n’a même pas l’auguste sérénité de la mort! |

Au sortir de ce cauchemar, nous respirons longuement, accoudés à une baie ouverte dans les palissades grises qui enserrent la Morgue.

Pour nous rasséréner, M. Gaud nous montre une longue série de lettres stupéfiantes adressées par quelques naïfs des deux sexes, demandant un emploi à.la Morgue.…. fût-ce celui de « figurant », témoin cet écrit où un jeune Nantais, « âgé de dix-huit ans, parlant le latin, le grec et un peu l’anglais, sollicite cette place, qu'on lui a vantée », et présente ses certificats (1) !

(1) Une seconde lettre, entre trente, remise à M. Gaud par un

bon provincial : BTS, « Paris, le 8 août 1899.

« Monsieur le Directeur, | « J'ai le plaisir de vous adresser M. V.., un garcon que je connais et estime beaucoup.

« Je vous serais bien reconnaissant si, en raison de notre vicille amitié, vous vouliez bien lui donner, dus votre administration, la p'ace de figurant qu’il sollicite.

s LE CHEVET DE NOTRE-DAME 155 * * * \ Nous quittons la Morgue, et revoyons le ciel, les

arbres, les fleurs, les femmes qui passent, avec des émo-

« Il est très instruit, très docile et pas exigeant.

« Tout à vous. E. COTRAJENOUX.

« P. S. — Si vous n’aviez rien de vacant chez vous, vous pourriez, peut-être, le recommander à M. le Dr de Charenton, votre ami. »

Une autre missive, plus sérieuse, se termine par ces mots : « Agréez, monsieur, mes civilités commerciales ».… des civilités commerciales!

tions de convalescent.. et comme la Providence (que les imbéciles appellent le hasard, a dit Murger). veut bien se montrer généreuse, elle nous fait rencontrer, sortant de son atelier de l’Institut, emmitouflé dans ses manteaux, le grand artiste Frémiet, qui fut le camarade de notre très cher père. Nous lui racontons notre funèbre promenade, et le spirituel Frémiet, avec une verve de jeune homme, veut bien à son tour nous narrer ce délicieux : souvenir de jeunesse :

« — C'était vers 1840... J'avais seize ans, j'étais très pauvre, je mangeais de la vache enragée.. et pas à ma faim encore ! — Je faisais, pour vivre, les vingt métiers que peut exercer un jeune arliste ayant sa vie à gagner, et le docteur Socquet, médecin légiste, embaumeur renommé, rival du célèbre Gannal, m’employait à colorier d’après nature, des moulages destinés à des musées médicaux... Ce que j'ai copié d’effroyables maladies, c’est à donner le frisson! Un soir, le docteur me fait appeler pour un cas urgent : il s'agissait de reconstituer, pour une confrontation judiciaire, un tronc humain, repêché après un très long séjour en Seine, et qui était vraiment en effroyable état. Il n’y avait pas une minute à perdre... oh non ! Le docteur Socquet, commis à l’embaumement (c'était alors le seul moyen de conserver les corps) avait exercé son art le mieux possible ; mais toute sa science n'avait pu empêcher certaines taches spéciales de se produire. Un véritable artiste n’est jamais satisfait de son œuvre, et ces taches désolaient le docteur. « Gannal

dira que j'ai saboté mon ouvrage ! » s’écriait-il désespéré. C’est alors qu’il m'avait fait venir avec ma boîte à peindre, pour maquiller le cadavre !.. et me voici, le soir, à la Morgue, occupé à raccorder les tons de ce tronçon humain, calé dans un angle de la salle, avec des büûches empruntées au poêle... le docteur, en habit de

soirée — c'était un mondain — surveillait mes pinceaux Il faut croire que je m’en tirai bien, car le docteur résolut de parachever la funèbre toilette : il envoie le garçon morgueur acheter chez un spécialiste, une jolie paire d'yeux en verre, qu’il implante dans les orbites vides. puis un Coiffeur, requis pour la circonstance, vient — avec quel ahurissement terrorisé ! — friser les lamen-. tables cheveux rouges de la charbonnière... car c'était une charbonnière, que son charbonnier de mari, quis’en croyait à jamais débarrassé — l'ayant jetée en Seine au pont d’Austerlitz, après l'avoir soigneusement découpée, — dut reconnaître le lendemain. Il avoua même qu’elle

n'avait jamais été aussi belle de son vivant... Mais quelle nuit ! Je vois encore le geste d’artiste ayant la coquetterie de son œuvre avec lequel le docteur Socquet, tirant de la poche de son habit un fin mouchoir de batiste, essuya les yeux de verre que la buée ternissait légèrement; puis, avec une pirouette et un sourire, il partit vers quelque élégant raout... Et dans ma vie mouvementée, je ne me souviens pas d’avoir jamais travaillé dans de plus macabres. conditions... »

2 < | ue e 11 PM CE F.

L y a quelques semaines, les journaux racontaient: [ comment trois bas gredins s'étaient réunis pour assassiner un pauvre diable de surveillant dans une maison de bijouterie. Leur crime avait été longuement prémédité, et pour se concerter à loisir un centre de ralliement discret avait été choisi, loin des regards inquisitoriaux de la police... le Palais-Royal!

Ainsi done, en 1907, le Palais-Royal était à ce point délaissé que des malfaiteurs pouvaient l’élire pour y assi-. gner leurs mytérieux rendez-vous (!)!

Pour comprendre toute l’énormtté de cette constata-

(1) Le 28 septembre 1907, dans une étude sur « Paris aux Apaches », e journal Le Matin écrivait : « Dans le Jardin du Palais-Royal, pendant la sison d’été, se donnent rendez-vous de dangereux rôdeurs qui, chaque soir, en chassent les honnêtes gens. C'est là que s’étudient et se décident les fructueux cambriolages dans les bijouteries avoisinantes. C’est là que s'organisent chaque année ces redoutables bandes de « perceurs de murailles» dont on n’a pas oublié les méfaits... De nombreuses plaintes contre cet envahissement du Jardin du Palais- Royal n'ont pas donné jusqu'ici de résultats. »

tion, il faut songer que, pendant des centaines d'années, le Palais-Royal fut le centre indiscuté de la gaieté, des affaires, de la mode, de la galanterie, de la vie enfin de Paris. Le

Chacun sait que le Palais fut commencé — je dis commencé Car il subit bien des modifications — en 1629. par le cardinal Richelieu. Ce très grand homme d’État, ce prince de l’Église aurait pu devancer Louis XIV mourant et s’écrier, lui aussi :

— J'ai trop aimé les bâtiments!

L'an 1616, en quittant l’évêché de Luçon, Richelieu, nommé aumônier de la reine Marie de Médicis aux appointements de 8.000 livres alla tout d’abord se loger modestement à Paris, rue des Mauvaises-Paroles, une ruelle supprimée par le percement de la rue de Rivoli à la hauteur de l'actuel théâtre du Châtelet. Son état de fortune grandissant, Richelieu s'installa place Royale, puis, dès qu'il fut ministre, trouvant ce logis trop éloigné du Louvre, — où ses hautes fonctions l’appelaient continuellement — il résolut d’aller s’établir dans le quartier Saint- Honoré et de s’y faire bâtir un palais. — Il acheta 90.000 livres le vieil hôtel de Rambouillet bâti entre le rempart qui passait tout contre et la rue Saint-Honoré: il accepta de la reine une demeure inoccupée et acqui! divers terrains ou plutôt divers champs — car ce n’était que champs ou cultures maraîchères en delà et en deçà du rempart — il paya le tout environ un million de livres. Un palais splendide s’éleva, si beau, si remar-

quable que Richelieu lui-même, pris de serupules et craignant que Louis XIII ne l’accusa de trop de faste, en fit don au roi, trois ans avant son complet achèvement : tout Paris venait admirer bouche bée le palais de Richelieu et, chose inouïe, le Menteur de Corneille ne mentait pas lorsqu'il s’écriait :

..Et l'Univers entier ne peut rien voir d'égal

Aux superbes dehors du Palais Cardinal,

Toute une ville entière avec pompe bâtie

Semble d’un vieux fossé par miracle sortie

Et nous fait présumer à ses superbes toits Que tous ses habitants sont des Dieux où des Rois.

Richelieu meurt, Louis XIII disparaît cinq mois après son ministre (4 décembre 1642) et sa veuve Anne d’Autriche régente de France vient s’installer au Palais-Royal avec ses deux fils : Louis XIV et le duc d’Anjou.

Tous les mémoires du temps nous apprennent combien le Palais-Royal était un objet d’admiration générale. — Le jardin était merveilleux. En 1647, Louis XIV enfant y Chassait et pour le former aux exercices de la guerre, le gouverneur M. de Villeroy lui avait fait construire un véritable fort avec bastions, fossés et redoutes où le jeune roi tour à tour assiégeant ou assiégé commandait la manœuvre... et se couvrait d’une gloire que nul rival n’eût osé lui disputer!

Ce beau temps dura jusqu’à l’époque ou Louis XIV alla définitivement s'installer au Louvre.

Henriette de France, veuve de Charles I, roi d’An-

gleterre, puis Philippe d'Orléans, régent de France pendant la minorité de Louis XV, habitent le Palais-Royal. On bâtit un Opéra, on embellit les collections et le Palais-Royal s’enrichissait chaque année jusqu’au jour où ce fut l’arrière-petit-fils du Régent qui en devint propriétaire ; ce descendant du Régent était le duc de Chartres qui devait plus tard — sous le nom de Philippe-Égalité — voter la mort de Louis XVI et mourir lemme sur l’échafaud.

Au dix-huitième siècle ce fut devant le perron fermant la rue Vivienne que pirouettaient les roués de la Régence et que travaillaient les «agioteurs de Law ». Les gravures de l’époque nous montrent les provinciaux frais débarqués à Paris se faisant conduire en hâte au Palais-Royal : ils y menaient grand tapage, mangeaient bien, buvaient sec, et finalement, se laissaient «entôler » par les jolies filles qui avaient fait du jardin leur quartier général.

Un fragment de la correspondance de Grimm nous donne très vivante et prise sur nature, la description spirituelle de ce petit chef-d'œuvre qu’a signé Debucourt « la promenade publique au Palais-Royal » :

« On essaierait difficilement de peindre le spectacle « que présente cette promenade lorsque le soleil, bais- « Sant sur l'horizon, permet aux femmes d’y venir res- « pirer le frais et jouir dans ce jardin du plaisir de voir « et surtout du plaisæ d’être vues. Des doubles ettriples « rangs de chaises, placées le long d’allées spacieuses,

« suffisent à peine pour recevoir celte foule de femmes « presque toutes jolies; les plus belles, les plus élégantes « se promènent au milieu des allées avec cette grâce « facile que fait valoir encore la forme aussi simple « que gracieuse des vêtements que la mode a fait adopter...»

AR

CAMILLE DESMOULINS AU PALAIS-ROYAL Duplessis-Bertaux, ag.

Plus tard, le tableau change, et le peintre Isabey écrit en juillet 1789 ; |

« En traversant le jardin du Palais-Royal, je vis un groupe entourant un monsieur monté sur une chaise. Il était joli homme, fort bien mis, ce qui me faisait douter que ce fut un marchand de chansons : c’était Camille Desmoulins qui prêchait la révolte! Adieu plaisir! adieu gaieté! (1) »

(1) Mémoires inédits d'Isabey (Collection de Mme Rolle).

La vérité est que, le dimanche 12 juillet 1789, lorsque le bruit se répandit à Paris du renvoi par Louis XVI de Necker en qui s’incarnaient les idées de libéralisme, la foule exaspérée, nerveuse se porta au Palais-Royal, quartier général des émeutes. L’affluence était telle que beaucoup de badauds parisiens avaient dû ‘se. percher dans les branches des marronniers. On attendait et dans l’air soufflait ce... je ne sais quoi qui précède les émeutes. Entre onze heures et midi un messager arrivant de Versailles confirme la menaçante nouvelle! Alors un . jeune homme, Camille Desmoulins, sort du Café de Foy, | et tenant d’une main une épée, de l’autre un pistolet, saute sur une chaise.

« Aux armes, s’écrie-t-il, les Allemands du Champde-Mars (il s'agissait du régiment commandé par le

comte de Lambese, le royal allemand) entreront ce soir ; dans Paris pour en égorger les habitants, Aux armes! ar)orons une cocarde. »

Il arrache une feuille dé :marronnier, la met à son chapeau, chacun en fait autant, les arbres sont dépouillés.. Ce fut le signal de l’insurrection.

Au vrai, Isabey avait raison : « les jeux et les ris » furent vite bannis du Palais-Royal, qui devint politique.

Un cirque, profond de deux étages, occupant la place où se trouve actuellement le grand bassin (1), fut trans-

(1) Pendant longtemps, ce cirque resta sans emploi; c'était une curiosité que l'on faisait visiter aux étrangers. Les ambassadeurs de : Tippoo-Sahib l’admirèrent en 1788; le duc d'Orléans en fit alors un

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