L'ARC DU CARROUSEL ET LE CHATEAU DES TUILERILS EN MAI
centre, le petit arc triomphal construit en 1806 par
Percier et Fontaine découpe son élégante silhouette :
comment alors ne pas songer aux légions de Napoléon,
Tous ces beaux régiments de granit et d'acier,
qui si souvent franchirent cette voûte sacrée avant d'aller défiler devant le Maitre, en petit chapeau, en redingote grise ouverte sur l'habit vert des chasseurs de la garde, la poitrine barrée du grand cordon rouge de la Légion d'honneur !.… Il se tenait penché sur son cheval grisblanc, Coquet, ou plus souvent, l’/ntendant (que les grognards appelaient Coco), face au petit arc, devant la porte du château des Tuileries — à la même place où, ce matin, un vieux bonhomme bien connu des badauds,
en manteau jaune passé, la tête couverte d’un feutre
déteint, distribue, au milieu d’une foule émerveillée, des boulettes de mie de pain aux moineaux de Paris. Un peu plus loin, exactement dans l’axe du Pavillon
de Marsan, la salle où siégea la Convention nationale
couvrait l’espace compris entre la grille du musée des arts décoratifs et la statue de Judith et Holopherne; les sièges en hémicycle des conventionnels suivaient l’emplacement des massifs délicieusement fleuris qui bordent la rue des Tuileries, et la tribune légendaire de la Convention s'élevait presque certainement à la place qu’occupe actuellement un banc à dossier de bois peint, entre deux pelouses vertes... C’est ici que se joua le sort du monde, c’est ici que tonna la grande voix de Danton, ici
que parlèrent Vergniaud, Lakanal, Couthon, Cambon, Saint-Just, Robespierre; c’est iei que Tallien brandit son poignard et que la tête de Féraud passa, — au bout d’un fer de pique, — devant le président Boissy d’Anglas qui se découvrit... Ô fantômes !.… % * * ;
Descendons maintenant une échelle de fer, remontons-en deux autres, enjambons des bases de statue, escaladons des cheminées, évitons les multiples tuyaux de plomb silfonnant le sol puis tournons à gauche; Sous nos pieds, la Seine fuse et scintille, et là-bas, derrière la coupole et les toits de l’Institut, c’est un fouillis inextricable de massifs d'arbres, de faîtes de maisons, de flèches d'église, de ponts et de rues. Tous les jeux imprévus de l’ombre et de la lumière se multiplient dans ces labyrinthes d’édifices, l’on resterait des heures à contempler un tel spectacle ; mais la promenade est longue et il faut avancer.
Longeant la Seine à trente mètres de hauteur, nous suivons d’étroits chénaux, le pied timide sur ces toits en pente; sans cesse il faut monter, descendre, remonter, contourner des angles de toits énormes; des échelles de fer succèdent à des marches de fer posées de biais et -diablement étroites. Tenant serrée la main courante qui nous soutient et nous guide, un peu ému, nous côtoyons la sombre cour Lefuel, dont l'escalier double apparaît . comme un fer à cheval au fond d’un puisard. Nous mar-
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chons toujours et parvenons enfin à l’angle de la place Saint-Germain-l’Auxerrois. Nous dominons la colonnade de Perrault; là, une large terrasse permet d’admirer tout à l’aise et nous jouissons longuement d’un des plus beaux spectacles qu’il nous ait jamais été donné de contempler.
Derrière la masse imposante et claire du vieux Pont- Neuf, un peu plus loin quele barrage de la Seine frangée d’écume luisant au soleil comme un sillon d’ablettes, la Cité mire dans l’eau son triangle sombre. Tout ce noble paysage, rempli d'histoire, auréolé de souvenirs, apparaît là dans son unique beauté! Dominées par les deux tours augustes de Notre-Dame ; la tour Saint-Jacques, les dômes du Palais de justice, les poivrières de la Conciergerie semblent tout menus, tandis que joyeusement s’élance dans les airs la flèche hardie de la Sainte-Chapelle, dont le ciel, passant à travers les dentelures, fait un bijou merveilleux. | HE
Cette calme terrasse, si inconnue des Parisiens, fut pourtant le théâtre d’un drame du patriotisme. Ici mourut un bon Français, le 2 mars 1871, jour de malheur, date lugubre où les Prussiens vainqueurs entrèrent dans
Paris dompté par la famine et la maladie, n'ayant plus
d’obus à tirer, plus de chevaux à manger, sans paille ni son pour faire le pain... et quel pain!
Ce matin-là, M. Morel-Fatio, un vieux peintre de talent, un chauvin de l’école des Charlet et des Raffet, pria son fils, officier de mobiles, de l’accompagner à son
Cabinet du Louvre — M. Morel-Fatio était conservateur du musée de la marine.
Déjà fort éprouvé par les tortures morales et physiques du siège de Paris, M. Morel-Fatio paraissait ce
jour-là particulièrement nerveux et désespéré. Après
avoir amené son père jusqu'aux guichets, le capitaine rejoignit ses hommes campés DEEE Saint -Germainl’Auxerrolis.
La journée fut rude, et l'officier eut fort à faire pour empêcher les « moblots » de franchir les grilles fermées derrière lesquelles circulaient les Prussiens. Le soir, inquiet de ne pas trouver son père au logis, il retourne au musée. Accompagné de gardiens, il appelle et recher-
che vainement. L’étui vide d’une longue-vue lui suggère
l'idée de monter sur les toits. c’est là, le long d’une balustrade surplombant la tour carrée, que M. Morel- Fatio rencontra le corps déjà glacé de son père. -
Le médecin constata que la mort de ce bon patriote, foudroyé par une congestion cérébrale, remontait à l'heure précise où les Prussiens avaient fait leur apparition dans le Louvre.
Au bout de la longue terrasse où ‘s’accomplit ce drame, une surprise : un joli jardin aérien tout riant, tout vert, apparaît du côté de la rue de Rivoli. C’est le domaine fleuri du plombier. Ce brave homme possède ici des treilles, qui donnent du raisin, du superbe