BOULEVARD SAINT-MARTIN (ENTRÉE. DES ALLIÉS
D’ près une gravure de l’époque.
Saint-Martin. D'abord venaient les cosaques rouges de la garde, rangés par quinze de front et précédés d’un corps nombreux de trompettes; après eux chevauchaient les cuirassiers et les escadrons de volontaires, les dragons et les hussards de la garde impériale russe; l’empereur Alexandre s’avançait ensuite, « vêtu d’un pantalon gris,
d'un habit vert et d’un surtout garni de fourrure (1) », entre le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg représentant l’empereur d'Autriche. Les armées suivaient, des feuillages verts aux shakos, des brassards blancs au bras gauche (?). |
Beaucoup de Parisiens, inquiets, se demandaient comment finirait la journée; mais comme l'esprit gaulois n’abdique jamais, les badauds vraiment spirituels assuraient que « Napoléon sortait de Paris par la barrière d’Enfer, les sénateurs par les Bonhommes et les députés par Pantin». Pendant des heures le tragique défilé passa sous la voûte triomphale élevée en 1674 par Pierre Bullet pour commémorer les triomphes de Louis XIV vainqueur des armées allemandes, espagnoles et hollandaises.
(1) André DeLrieu. Souvenirs d'un vieux Diplomate.
(2) La rentrée des Bourbons à Paris. — Le premier qui arbora un mouchoir blanc au bout d'un bâton fut M. de Vauvineux. Le premier, à l'entrée de la rue de Rivoli, il cria d'une voix ferme : « Vive le Roi! » Personne ne répondit. La proclamation du prince de Schwarzenberg, rédigée par M. Talleyrand et affichée, dès le matin, sur les murs de Paris, ne disait pas un mot des Bourbons ni du roi.
A la fin, MM. Thibaut de Montmorency, Gustave d'Hautefort, du Theil, de Crisnoy et de Choiseul s'attachèrent des cocardes blanches à leurs chapeaux pour se faire mieux comprendre et s'avancèrent hardiment dans la rue. M. de Montmorency allait devant : il agitait un drapeau improvisé dans le genre du mouchoir de M. de Vauvineux. Il s'adressait au peuple avec chaleur; ses amis criaient derrière lui :
— Vengeons la mort du duc d'Enghien!
— Rallions-nous aux Bourbons!
Dans la foule, sur le trottoir, on répondait :
— Qu'est-ce que cela me fait? Les Bourbons? Connais pas!
Depuis la Madeleine jusqu’au boulevard des Italiens, ce cortège
Le boulevard Saint-Martin était depuis longtemps à la mode. En 1781, l'architecte Nicolas Lenoir y avait reconstruit l'Opéra qu’un incendie avait dévoré au Palais-Royal. Lenoir s’était engagé à rendre en moins de trois mois à Marie-Antoinette cet Opéra dont elle faisait ses délices, à l'encontre du Roi qui n’aimait pas la musique.
Pour effectuer ce tour de force on travailla nuit et jour, et tout Paris se pressait le soir au boulevard Saint- Martin pour voir les ouvriers manœuvrer à la lueur des torches. On s’assura par une représentation populaire et gratuite de la solidité de la salle, et le 27 octobre (trois jours avant la date fixée) Lenoir remit à la Reine la clef de sa loge; en échange il reçut le cordon de Saint- Michel.
Huit ans plus tard, le 12 juillet 1789, le peuple ter
Paris, furieux de la disgrâce de Necker, arrêtait les carrosses conduisant les spectateurs à l’Opéra et interdi-
ne se grossit que de MM. de la Ferté-Meun, de Fitz-James, Adolphe de Las Cases, Florian de Kergorlay, d'Adhémar et vicomte de Chateaubriand. Mais, sur le boulevard des Italiens, on rencontre MM. Dubois de Lamotte, de Malartic, de Béthisy, de Pimodan et de Mazaucourt. Ces messieurs parcouraient à cheval l’espace qui sépare le café Hard et la rue de Choiseul, et essayaient de démontrer aux gens de la Bourse les avantages financiers d'une restauration de la famille des Bourbons. Ce genre d'éloquence ne manquait pas d'à-propos. Les fonds publics étaient à 45.
Plus loin, à la porte Saint-Denis, s'était formé un rassemblement où d’autres royalistes lisaient aux ouvriers du faubourg des proclamations qui leur expliquaient la légitimité.
Quand la tête de l’armée russe parut, il était midi.
(André DeLrieu. Souvenirs d’un vieux Diplomate.)