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LA PORTE SAINT-MARTIN EN MAL

(Photographie du temps.)

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l’Ambigu et la Porte-Saint-Martin, se creusait entre déux murs de pierre percés d’escaliers; ils existent

LE PRÉGIMENT QUI PASSE Tableau de E. Detaille.

(Publié avec l’autorisation d2 la Maison Goupil et Cie, Éditeurs à Paris.) .

encore aujourd’hui sur toute la longueur du côté droit. donnant à ce pittoresque boulevard l’aspect le plus ori-

ginal. On comprend que notre excellent maître E. Detaille ait choisi eet amusant coin de Paris pour y faire \ défiler son Régiment qui passe, un des plus parfaits tableaux de ce spirituel Parisien, qui nous contait, l’autre soir, un drôlatique souvenir de son enfance. "He

Le 13 mars 1865, on enterrait le duc de Morny : grand émoi dans Paris ; toute la garnison était sous les armes, les ministres, les maréchaux, les sénateurs ‘suivaient le cercueil empanaché aux accents plaintifs des marches funèbres. Detaille, encore enfant, penché à l’une des fenêtres du « Banquet d’Anacréon », un petit restaurant faisant face au théâtre de la Porte-Saint-Martin, regardait de tous ses yeux défiler le splendide cortège..…., soudain un fou rire, immense et incoercible, secoue la

foule : en face, aux fenêtres du théâtre quelle effarante

exhibition !... tous les arlistes, tous les figurants de la Biche au ici apparaissent en costumes, et quels COStumes! On réglait ce jour-là un tableau sensationnel, «le Royaume des Poissons »; oubliant leurs singuliers

accoutrements, ils s'étaient précipités pour voir; émus

et charmés. Les ableties, les crabes, les harengs Saurs, les langoustes et la fée des Eaux se penchaient avidement pour contempler le défilé escortant au Père-Lachaise l’'éminent homme d’État!

À la hauteur du café du Théâtre, un escalier de douze marches — qui nous donne la hauteur exacte du sol de

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l’ancien boulevard — conduit au cabaret du « Bruyant Alexandre ». D’immenses et hideux placards, également hostiles à l’art-etau bon goût, nous présentent des scènes de meurtre et de guillotinade, c’est la « spécialité » du logis. Nous entrons : l'impression est lugubre, malgré les coups de grosse caisse et de cymbales qui accueillent notre arrivée. Ce fut autrefois l’ « Auberge des Adrets », un petit café que la pittoresque fantaisie d’un vieil acteur avait su décorer d’amusante façon. Aujourd’hui, c’est simplement sinistre. Au plafond, aux murs à peine éclairés, des effigies de pierreuses et d’assassins; sur l'orgue d'accompagnement, une guillotine peinte en rouge supporte une lanterne verte, destinée à produire des « éclairages de terreur » sur le visage blafard du patron, un gros homme aux joues glabres, avec un nez de comique chevauché d’un lorgnon d’or. Vêtu du costume traditionnel : fortes bottes, culotte et veston de velours noir, le col enfoui dans un cache-nez rouge, il nous dit d’une voix tonitruante l’état d’âme d’un sympathique condamné à mort, réveillé brutalement — ah! combien! — par le N° Deibler, alors que si gentiment il pensait à sa mère et à « Mélie, ses amours »! Touten « poussant sa dernière création », Le trop bruyant Alexan-

dre lève vers la guillotine rouge de gros yeux aqueux el

L e ° L L4 L4 a pose sur sa forte poitrine une main énorme, adornée à tous les doigts d’une reluisante orfèvrerie.. et nous évoquons alors la silhouette fine et nerveuse, le profil de

médaille romaine et la voix incisive du très grand artiste

Aristide Bruant dont ce gros homme n’est qu’une vulgaire contrefaçon. CR ie

Passons devant l'entresol du n° 8 d’où Paul de Kock — ce Paul de Kock si populaire jadis et si complètement oublié aujourd’hui — regardait défiler « son » Paris; un peu plus loin, poussons une porte s’ouvrant au milieu de palissades couvertes de photographies, initiant les passanis aux épisodes douloureux ou comiques de la pièce actuellement en cours de représentation : c'est l'entrée des artistes du théâtre de l’Ambigu, royaume du mélodrame, Ici l’on pleure, ici l’on tue, ici, dès le prologue, l’on vole à leurs mères des enfants qu’elles retrouveront rarement avant onze heures et demie, le spectacle finissant vers minuit, ici les apaches justifient les sympathies d’un public frémissant, et par contre les gens du meilleur monde se conduisent trop souvent comme des apaches. L’obligeante sympathie de M. Pierre Decourcelle, le grand triomphateur du logis, nous permet d'assister à l’une des dernières répétitions de sa nouvelle œuvre, la Môme aux beaux yeux. Nous voici dans la salle qu’éclairent vaguement trois ampoules électriques suspendues au plafond de la scène; de longues toiles grises, descendues des cintres, protègent les dorures des avantscènes, des housses recouvrent les fauteuils d'orchestre.

Dans un décor de hasard, on se bat, on boit, on rit, on fume; avec une inlassable patience l’auteur modifie une passade, réctifie une intonation, joue tous les rôles — €t chacun s’ingénie à bien faire.

LE THÉATRE DE L’AMBIGU (Aspect actuel.)

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Minutieusement on règle une effroyable lutte : trois hommes s’entre-tuent et la victime de cette rixe sauvage se plaint, en se relevant, d'un coup de siphon trop appuyé. La joie de J'acte est une mignonne fillette aux longues boucles blondes qui demain se transfigurera en un gentil garçon dont les malheurs feront longtemps couler de douces larmes.(!) Elle est déjà délicieusement cabotine; ce n’est pas elle qui manquera sa réplique et encourra les foudres de M. Decourcelle — elle reco:umencerait plutôt dix fois qu’une.

De la pénombre émerge une femme drapée dans un grand manteau beige; elle assure que « Sa lessive l'attend ».… Nous reconnaisons vite cette voix grave et prenante, Ces beaux yeux noirs. C'est M2° Aimée Tessandier.: Agrippine esi aujourd’hui blanchisseuse à

l'Ambigu.

Le drame continue à se dérouler, pour un raccord, on improvise un décor de fortune, les machinistes en cottes bleues, chaussés de silencieux espadrilles passent et repassent au fond de la scène... ce banc de pierre représentera un balcon dominant la voie ferrée sillonnée

de trains en marche, el le régisseur, installé devant une petite table entre deux portants de coulisses, imite —

avec quel art — Île sifflement des locomotives. Au fond quelques artistes inoccupés jasent entre eux un peu fort,

et M. Decourcelle, impatienté, rappelle vertement au

(4) Les larmes coulèrent « longtemps », en effet, car « la Môme aux beaux yeux » obtint un très vif et très justifié succès”

silence une jolie personne : « Trop de potin, Mademoiselle, gardez donc cette animation pour la-scène!... » Soudain un arrêt : l’auteur, dont la hau:e taille se détache sur la toile de fond, discute avec les artistes qui, pour préserver leurs yeux de l’aveuglante clarté de la rampe, se font un écran de leurs bras repliés, et le souffleur, l’infortuné souffleur, innocente victime des lacunes de mémoire des acteurs, prend part au colloque, passant au-dessus de sa boîte noire une tête congestionnée…. Puis le travail reprend gaiement, et, pendant qu’une grosse main, dont le bras reste invisible, émergeant des toilesgrises recouvrant les loges d’avant-scène, époussetle avec une tête de loup les globes électriques, les interprètes du drame continuent à machiner les pires infamies. Mais que les lecteurs se rassurent, l’aimable auteur nous affirme que tout finira par s'arranger, et c’est sur-

cette consolante pensée que nous redescendons le bou-

levard Saint-Martin où déjà resplendit l'électricité. : L'animation grandit, les cafés s’emplissent; nous voyons même, à la hauteur de la rue de Bondy, des. consommateurs entrer au bar du Venezuela dont le service, assure un prospectus, est fait par « ces dames étrangères » (viandes froides à toute heure) : heureux consommateurs ! |

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ouT en haut du faubourg Saint-Denis, un peu avart l'intersection du boulevard de Magenta, apparait un grand bâtiment triste et noir; un drapeau tricolore déteint pend au-dessus d’une voûte sombre : c’est l’entrée de

Saint-Lazare, un hôpital-prison.

Pénétrons sous le porche ; le guichet d’entrée-s’ouvre à droite. En tace, assis sur un long banc de bois,

se dissimulant soigneusement dans le renfoncement du

mur, des hommes, des femmes, des enfants, attendent immobiles l’heure officielle de la visite aux détenues.

Tous serrent contre eux de petits paquets de linge ou -

des sacs de papier contenant des oranges et des gâteaux. Nous frappons du heurtoir de fer, une clef roule en une serrure énorme, et la lourde porte à judas grillé tourne sur ses gonds. Nous sommes dans la porterie régie par deux gardiens à la tenue impeccable — tunique foncée, liserée de jaune, collet jaune, boutons de métal blanc. Ce premier guichet franchi, nous voici dans la prison. Immédiatement nous constatons la triple carac-

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téristique des maisons de détention : la pénombre, le silence, l'odeur spéciale, que complique ici un vague relent d’iodoforme provenant de l’infirmerie ; le jour perd de sa clarté en passant à travers cette forêt de barreaux obturant baies et fenêtres.

Nous traversons le greffe : l’on y écroue les malheureuses prévenues, condamnées ou détenues administratives (service des mœurs); les fenêtres s'ouvrent sur d'immenses préaux; en face, deux parloirs : l’un destiné aux avocats et à leurs clientes, l’autre servant aux visites; deux grilles le divisent, au milieu, circule un gardien : à gauche les détenues, à droite les amis et les parents ; des deux côtés on s'accroche aux barreaux, les mains s’agrippent aux mailles*serrées du grillage de fer. C'est un assourdissant tapage, chacun parlant d’une voix forte et aiguë pour se mieux faire entendre parmi les vingt conversations voisines...

A part cette pièce ahurissante, partout plane un silence monacal et la vision des Sœurs surveillantes — statues de cire vêtues de vêtements noirs dont la pâleur s'encadre d’un voile bleu — précise l'impression claustrale que dégage Saint-Lazare.

Tout près, une vaste cour pavée, bordée d'arbres bas que l'hiver fait tout noirs. D'immenses bâtiments grisàtres l'enserrent sur les quatre côtés; des rangées de bancs de pierre ; au milieu, une large cuve et une fontaine. Des femmes lavent, sans parler, leur linge et celui de leurs enfants (car Saint-Lazare renferme nombre

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de bébés dont beaucoup, hélas! naissent en prison); on entend claquer les sabots sur le sol; les vêtements déteints, rapiécés marquent la détresse matérielle de ces malheureuses, comme leurs tristes yeux de chien battu disent leur détresse morale.

D’autres tournent silencieusement, à la queue leu leu, le long des quatre murs, sous la surveillance de Sœurs disant leur bréviaire : c’est l'heure de la promenade. Lorsque la Sœur s'éloigne, ces pauvres filles s’eflorcent d'échanger quelques mots en remuant à peine les lèvres, d'une voix pour ainsi dire mimée. Quelques-unes sont élégamment vêtues, leurs bottines à hauts talons sortent de chez le bon faiseur, leurs chemisettes de soie rose ou bleue trahissent une élégance professionnelle ; la plupart — pour mérnager leur robe — ne gardent que

. leur jupon; toutes sont coiffées du même petit bonnet. c’est l’estampille. de Saint-Lazare, et ces bonnets différencient les « lazaréennes » : noirs pour les détenues administratives, ils sont blancs pour les malades hospitalisées et marron pour les condamnées.

Quelques-unes de ces promeneuses ont conservé dans leur démarche le coquet balancement des petites Parisiennes; elles ont même trouvé le moyen — par quel

- prodige d'adresse! — de chiffonner artistement, galamment leurs minables bonnets de prisonnières qui, sous leurs doigts habiles, deviennent presque élégants ! Aux fenêtres grillées apparaissent des yeux brillants, des chevelures ébouriffées, brunes, blondes ou rousses, qui

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font passer comme des rayons de soleil derrière ces affreux barreaux noirs : ce sontles « prévenues » de luxe, qui, pour loger « à la pistole », paient un supplément quotidien de vingt-cinq centimes en hiver et de vingt centimes en été... elles sont rares!

UN CORRIDOR A SAINT-LAZARE Dessin d'A. Morand.

Sous la Terreur, alors que la « Maison-Lazare » était l’un dés plus abondants garde-manger de la guillotine, les prisonnièrs, hommes et femmes, emplissaient ées mêmes cours, jouant, causant, écrivant, lisant, brodant. C'est sous l’un de ces vieux arbres peut-être qu'André

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