‹ Nouvelles promenades dans ParisChapitre 49 sur 75 · PENDANT LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

PENDANT LA RÉVOLUTION

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couloir, bien éclairé, nouvellement blanchi, se présente à nous. Toutes les chambres sont ouvertes et un chiffre tracé à la craie sur toutes les portes indique le nombre de détenus que chaque logement doit contenir. » — « Hubert Robert, raconte un de ses camarades de captivité, se levait à six heures du matin, peignait jusqu'à midi, et, après le repas (et quels repas faisaient ces malheureux volés, rançonnés, affamés par un infâme gargotier!), jouait au ballon dans la cour avec une adresse étonnante. Sa gaieté et sa tranquillité ne Mônt pas abandonné un seul instant ({)}. » — Ces jeux de ballon, représentés en un tableau conservé au musée Carnavalet,

sont aussi relatés par André Chénier :

L'un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres Un ballon tout gonflé de vent,

Comme sont les discours des sept cents plats belitres Dont Barère est le plus savant.

Ces captifs, en attendant la mort, s’ingéniaient à adoucir les heures atroces de prison. — « Les dames avaient clavecins et harpes (2). » — La « société » possédait même un singe qui servait au divertissement de tous. On trompait la vigilance des gardiens en emplissant de vieux malaga des grosses bouteilles portant l’éti-

(1) Hubert RogerT. Collection des artistes célèbres, p. 194.

(2) « C'est un spectacle assez singulier que celui de nos corridors, tous les jours à l'heure du diner. Chacun, à cause de l’été sur sa porte, à côté d’un fourneau, fait l'office de cuisinier. Les plus ineptes comme es plus stylés sont là à préparer leur provende ». (Id. p. 196.)

quette « Tisane »; on remplissait de café prohibé un bocal étiqueté « Tabac en poudre »; plusieurs détenus élevaient des fleurs sur les rebords de leurs fenêtres ; n'en acCusa-t-on pas certains de cultiver ostensiblement des lis? c’étaient des tubéreuses.

Hubert Robert faisait les portraits des prisonniers, voire celui de l’allumeur de réverbères, et lorsque ses panneaux, ses cartons, ses toiles étaient épuisés, bravement il empoignait une assiette de faïence ou d’étain ; l'on voyait bientôt jaillir du fond de l’écuelle un paysage ensoleillé d'Italie, et chacun de s’écrier : « Que c’est beau ces forêts, ces horizons !.… les reverrons-nous jamais ? (1)». D'un couloir qui donnait sur la rue de Paradis (ainsi nommée parce qu’elle conduisait, par la rue de la Fidélité, au temple de l’'Hymen — actuellement l’église Saint- Laurent), les détenus cherchaient à entrevoir quelques parents ou quelques amis, d’autres guettaient la voix des crieurs hurlant le nom des « gagnants de la veille à la loterie de la Sainte-Guillotine ». Les « citoyennes Talleyrand-Périgord, Saint-Aignan, d’Arlincourt », se disputaient le fils de Roucher, un bambin de cinq ans, gambadant à travers les cours, les préaux el les corridors, suivi,

(1) « Ce sont des assiettes en faïence commune qu’il recouvrait préalablement d’un vernis d'essence grasse. Là-dessus, il traitait ses sujets ordinaires, toujours très spirituellement enlevés, qu’il accompagnait volontiers de légendes humoristiques. Il faisait passer ses assiettes au dehors par l'intermédiaire du portier et elles se vendaient très bien, à raison d’un louis la pièce ; les étrangers, surtout les Anglais, en achetaient beaucoup. (HuserT-RogerT. Collec., des art. célèbres, p.198.)

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comme d'un chien, par un lapin que le constituant Cha-

broud avait pris la peine de dresser.

\ers cinq heures, presque chaque jour, à un coup de

VUE PRISE DANS UN COULOIR DE CELLULES Dessin d'A. Morand.

cloche, les jeux, les conversations s’arrêtaient brusquement. Dans un silence angoissé, que troublaient seuls les jurons des geôliers hélant les prisonniers restés dans

leurs cellules, les détenus allaient, troupeau marqué peus : la boucherie, se ranger le long du mur. |

Au haut d’un petit escalier de pierre; un porteur d'ordres du Tribunal apparaissait, les listes de mort à la main... L’appel commençait... Quand le sinistre messager avait terminé, les malheureux désignés faisaient leurs rapides et derniers adieux : une embrassade, un regard, une ultime recommandation — puis brutalement les geôliers entassaient leurs prisonniers dans le « cercueil roulant », c'était le surnom populaire du chariot emportant les prévenus, et en route pour la Conciergerie !

Nous revivons ces souvenirs; nous parcourons d'interminables corridors, coupés de grilles et tenus avec une propreté méticuleuse ; nous entrons dans les officines où reluisent de grands pots de grès vernissés : là, dans une bonne odeur de bouillon, étincellent d'éclatantes batteries de cuisine; nous visitons la bibliothèque; les livres toujours demandés sont les Daudet, les Claretie, les Jules Verne, quelques numéros, hélas ! dépareillés, des Annales — (à toi, Brisson !) — et le Monde moderne. Nous montons des escaliers carrelés, garnis d'énormes rampes de bois admirablement cirées : nous voici maintenant dans le campanile de Saint-Lazare, sous la « Cloche d'argent », donnée en 1649 par la reine Anne d’Autriche à saint Vincent de Paul, son confesseur. Quel splendide panorama !.… Paris semble comme enveloppé d’un papier gris, dont un coin déchiré laisse entrevoir le dôme du Sacré-Cœur, clair sous un grand pan de ciel argenté.

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Entrons maintenant en une petite pièce garnie de casiers étiquetés. C’est ici que les «-insoumises » déposent leurs chapeaux (strictement interdits à Saint-Lazare)

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LA MÉNAGERIE Cellules de punition à Saint-Lazare P Dessin d A. Morande

et les objets qu’elles consignent jusqu’à leur sortie : on trouve là tous les échantillons des chapeaux féminins, depuis l’humble toque du trottin, ornée d’un coquelicot fané, jusqu’au feutre largement empanaché de la « dame de chez Maxim ». On y voit encore des réticules, des souliers à talons Louis XV, des chemises de dentelle et

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des parapluies... Il y a quelques années, on y entreposait nombre de costumes de cyclistes. Et une très vieille femme, édentée, chassieuse, ajouta en nous donnant quelques détails techniques : « C’est moins rempli qu’autrefois; mais que voulez-vous, la police est aujourd'hui bien autrement tolérante que de mon temps !…. » | — De mon temps! |

En quittant cette maison si mélancoliquement évocatrice, la vision nous hantait d’un jupon de soie rose de Chine — d’un ton délicieux, rappelant les roses éteints des fresques de Tiepolo — qui pendait tristement, en un couloir cellulaire, accroché à un barreau de prison. C’est tout Saint-Lazare que cette vision-là |

onronpus en un pêle-mêle formidable, les passants, les autos, les camions, les bicyclistes et les omnibus se croisent et s’enchevêtrent ; des voyageurs pressés s’engouffrent dans la gare du Métro ou en sortent congestionnés ; une bande de camelots passe au galop hurlant : « Résultats complets des courses ! » ; deux petites femmes remontent en riant la rue de Clichy, suivies parun vieux monsieur feignant de lire le Temps; des contrôleurs de tramways enregistrent à coups de timbre les voyageurs, réclament les « correspondances de l’impériale » ou demandent impérieusement à un cuirassier assis à l'intérieur « si c’est lui le militaire » ? | Le bâton blanc levé, les agents de la paix essayent en vain de rétablir l’ordre sans cesse compromis, et les charrettes des bouquetières ambulantes, massées autour du piédestal supportant le monument du maréchal Moncey, enserrent d'une couronne de roses, de lis, d'œillets et de jasmin la statue de ce brave soldat qui eut l'honneur de défendre Paris contre l'invasion étrangère.

Nous sommes en effet sur l'emplacement de la barrière Clichy, mais les curieux d'histoire rétrospective s’efforceraient vainement de retrouver dans ce pittoresque paysage parisien la moindre trace, le plus léger vestige de ce qu'était la barrière Clichy en 1814 — telle que nous la représente le tableau d'Hôrace Vernet, accroché au musée du Louvre sur un des panneaux de la salle des Etats, montrant le maréchal Moncey, organisant à l’aide des invalides et de la garde nationale, une résistance désespérée. |

Passionné des choses militaires, documenté jusqu’à la minutie, Horace Vernet avait ouvert son atelier de la rue Saint-Lazaré à toutes les gloires françaises. Artistes, hommes politiques, gens de lettre et gens d’épée se réunissaient chez le peintre des grandioses épopées de la Révolution et de l'Empire; aussi cette petite toile résume-t-elle fidèlement la glorieuse page d’une douloureuse histoire : cette paysanne en larmes assise sur une malle près d’un matelas replié, cette chèvre affolée, ces carrioles dételées rappellent les malheureux campagnards de la banlieue fuyant devant l'invasion qui vinrent se réfugier dans Paris, traînant avec eux leur famille, leurs animaux, leurs pauvres meubles, leurs hardes... Ces blessés, la tête enveloppée de linges sanglants, s'appuyant sur leurs fusils en guise de béquilles, évoquent le lugubre souvenir de tant de soldats mutilés que le gouvernement s’efforçait de cacher à la vue des Parisiens et qui, refusés dans les hôpitaux faute de place, erraient dans

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