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les faubourgs en mendiant du pain. Ces invalides, ces gardes nationaux qui mettent en batterie une pièce de canon pour tenter de répondre au feu des Russes et des Prussiens, dont les fumées voilent l'horizon, sont les braves gens qui tentèrent de sauver l'honneur du drapeau tricolore en défendant le sol sacré de la capitale. Ces héros pour la plupart étaient de modestes bourgeois, mais leur vaillante génération ne connaissait pas la peur; le commandant qui, sur le tableau d'Horace Vernet, vient prendre les ordres de Moncey est l’orfèvre Odiot, et les servants improvisés reproduisent les traits de plusieurs amis de l’auteur, le statuaire Dupaty, le peintre Charlet et Horace Vernet lui-même.
Le matin du 30 mars 1814, le jour s’était levé blafard sur Paris investi de toutes parts et stupéfié de la défaite. Depuis une quinzaine d'années de République, de Consulat, d'Empire, les victoires avaient si souvent succédé aux victoires, on avait chanté tant de Te Deum à Notre- Dame, tant de brassées d’étendards et de drapeaux pris à l'ennemi avaient été si triomphalement apportées aux Invalides, tant de canons conquis roulant sur les pavés parisiens avaient si bien attesté l'invincible génie de l'Empereur et la toute-puissance de l’Empire, qu’on ne pouvait croire à la défaite. On entendait cependant, à quelques mètres des barrières, l’aigre son des fifres prus-
siens et des clairons autrichiens, des hourras de cosaques, lance au poing, montés sur des chevaux sauvages à longs poils, passaient au triple galop, semant l'incendie, le pillage, la mort... L'Empire semblait effondré, et Talleyrand, ce « Diable boïteux » dont Murat disait « qu’il aurait reçu un coup de pied au derrière sans que son visage en laissât rien paraître », avait «pris son parti de la royauté (1) ». — Le 5 0/0 valait 45 francs et les actions de la Banque oscillaient entre 515 et 520 francs! ,
Dans la nuit du 29 au 30, à travers les croisées entr’ouvertes des Tuileries, on avait pu voir les lumières des bougies expirant dans les flambeaux... l’on brülait des papiers, l’on faisait des paquets, l’on ficelait des malles. Le matin, vers onze heures, dix lourdes berlines aux armes impériales, la voiture du sacre, dissimulée sous une housse, une interminable colonne de fourgons, escortée par douze cents cavaliers et fantassins de la garde impériale, avaient franchi le guichet du pont Royal, devant une centaine de curieux stupéfaits.
L’impératrice régente, « en amazone de couleur brune », le roi de Rome — que l’on avait dû arracher des rideaux des Tuileries où il se cramponnait aux crépines d’or — abandonnaient Paris, selon les ordres formels de Napoléon qui, le 16 mars, avait écrit au roi
Joseph, son frère : « Rappelez-vous que je préférerais
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(4) H. Houssaye. 1814, page 465.
savoir mon fils dans la Seine que dans les mains des ennemis de la France... (1) »
Pendant que sur les boulevards les royalistes tentaient d'inutiles manifestations, une poignée de braves, ne demandant qu’à s’insurger et à combattre, était venue
(1) « Dès sept heures du matin, limpératrice en costume de voyage, une espèce d’amazone de couleur brune, se tenait dans son appartement avec le roi de Rome, la duchesse de Montebello, Mme de Montesquiou et Mmes de Luçay, de Castiglione et Montalivet. Dans les salons contigus attendaient les personnes désignées pour accompagner la souveraine : le comte de Beauharnais, chevalier d'honneur, les chambellans de. Gontaut et d'Haussonville, Beausset, préfet du palais, le prince Aldobrandini, premier écuyer, Meneval, secrétaire des commandements, Corvisart et Auvity. Chacun gardait un silence oppressé. Le moindre bruit, l'ouverture d'une porte troublait tout le monde. On s'attendait à chaque minute à voir paraître le roi Joseph. Vers huit heures, les officiers de la garde nationale de service au palais demandèrent à être admis em présence de l'impératrice. Ils supplièrent la souveraine de ne pas abandonner Paris, promettant de la défendre jusqu'à la mort. « Marie-Louise touchée jusqu'aux larmes « de leur dévouement, allégua la volonté de l’empereur. Pourtant elle « retardait d'heure en heure son départ et cherchait à gagner du « temps. Elle espérait, sans oser se l'avouer, qu'un événement fortuit « la lorcerait à rester à Paris. » Un peu avant neuf heures, un offcier donna ordre de rentrer aux écuries aux nombreuses voitures qui stationnaient devant le pavillon de Flore. Quelques minutes après, Cambacérès étant arrivé, un domestique courut porter contre-ordre. Pressée par les uns de hâter son départ, par les autres de le différer, l'impératrice attendait toujours le retour du roi Joseph. « Elle rentra « un moment dans sa chambre à coucher, jeta avec humeur son cha- « peau sur le lit et se laissa tomber dans une bergère. Là, appuyant « la tête sur ses deux mains, elle se prit à pleurer. On l’entendait « répétér au milieu de ses sanglots : — Mon Dieu! qu'ils se décident « donc, qu'ils mettent un terme à cette agonie. » Joseph ne paraissait pas, et déjà Clarke avait envoyé un aide de camp pour inviter l'impé-
se mettre aux ordres du maréchal Moncey, un vieux soldat, héros de Marengo et de Saragosse, qui, le 17 mai 1807, lors de la translation aux Invalides des trophées conquis sur les Prussiens à Eylau, avait en l'honneur de porter l'épée du Grand Frédéric (1).
ratrice à se mettre en route. À dix heures et demie, un second aide de camp sé présenta, disant qu'il n'y avait plus un instant à perdre, que si l’on tardait encore on s'exposerait à tomber dans des partis de Cosaques. L'impératrice s’abandonnant à sa destinée quitta les Tuileries. [1 fallut en arracher le petit roi de Rome. « — N'allez pas à « Rambouillet, disait-il en pleurant à sa mère. C’est un vilain château. « Restons ici. » L'enfant se débattait dans les bras de M. de Canisy ; il se cramponnait aux portes, à la rampe de l'escalier, criant de toute | la force de sa petite voix : « — Je ne veux pas quitter ma maison! je : «ne veux pas m'en aller! Puisque papa n’est pas là, c’est moi qui « suis le maître ».
« Les voitures défilèrent lentement, comme si l’on espérait encore un contre-ordre. En tête s’avançaient dix lourdes berlines vertes aux armes impériales, puis venait la voiture du sacre, Couverte de toile, puis la colonne interminable des fourgons. Douze cents cavaliers et fantassins de la vieille garde formaient l'escorte. Quoiqu'il fût déjà tard dans la matinée, une centaine de curieux seulement stationnaient devant le guichet du Pont-Royal. Ils gardèrént le plus profond silence, comme au passage d’un convoi funèbre. Pas un mot, pas un cri, pas un geste pour saluer, maudire ou retenir les fugitifs. Chez ceux qui partaient et chez ceux qui restaient, c'était le même abattement. Le cortège suivit les quais en longeant le mur du jardin. Aux Champs- Élysées, l'impératrice se peneha hors de la voiture pour regarder ce grand Paris, où eMe était entrée avec crainte, où elle avait trouvé quatre années de bonheur, qu’elle quittait le cœur déchiré et les yeux pleins de larmes, et qu’elle devait si vite oublier! » — H. Houssayr. 1814, pages 467, 468 et 469.
(1) « Les drapeaux, pris par les Français dans le cours de leurs différentes campagnes et placés dans l’Église des Invalides, furent empaquetés à l'approche des Alliés, afin qu'on put les transporter
Les Russes débouchaient par l’avenue de Clichy : Moncey organise rapidement la défense, place des canons aux embrasures des palissades, embusque aux créneaux les meilleurs tireurs, en dispose d’autres dans le grand
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bâtiment faisant parlie de l’enceinte des barrières de Paris construite sous Louis XVI par les fermiers géné-
ailleurs. Mais dans la nuit qui suivit. la capitulation, ces glorieux monuments de la valeur française furent brûlés dans la cour de l'Hôtel, en vertu d'un ordre laissé par le duc de Feltre. L'épée et l'écharpe du Grand Frédéric, qui étaient suspendues au centre de l'arche qui conduit de la nef au dôme, furent détruites en même temps. » — Paris en 1814 (30 mars), page 193 (T. R. UNDERWOOD).
raux, et masse ses réserves dans les premières maisons de la rue de Clichy, où déjà un obus russe vient d’éclater dans le jardin de l’hôtel Greffulhe, |
« Charrettes, madriers, pavés s’amoncellent, des. hommes, des enfants, des femmes travaillent sous les sifflements des balles ; un feu nourri et sûr accueille la tôle de la colonne ennemie » — l'élan des Russes est brisé et un meurtrier combat de tirailleurs s'engage pour ne s'arrêter qu’à l'annonce de Ja capitulation de Paris (1! : |
(1) Nous ne saurions mieux faire que de mettre sous les yeux des lecteurs les belles pages, si patriotiques, si documentaires aussi, écrites par M. Henri HoussayE dans son admirable livre: 1514 :
& La barrière de Clichy semblait le point le plus menacé. Monces s'y établit. Aux autres barrières, ses aides de Camp coururent par son ôrdre exhorter les miliciens à combattre. Partout les officiers du maréchal trouvèrent les hommes bien disposés. Aux Têrnes, à Batignolles, au Roule, à l'Étoile, des volontaires tiraillaïent à cinq cents mètres au delà de l'enceinte contre des partis de cavalerie, Un détachement de la 4° légion qui occupait la barrière de Monceaux était moins déterminé. L'aide de camp de Moncey, voyant dans la plaine deux escadrons français serrés de près par l'ennemi, invita les gardes
nationaux à se porter à leur secours. La moindre démonstration eût suffi pour les dégager. Les gardes hésitèrent. Enfin, émus par les reproches indignés et les ardents appels de l'officier, ils se mettaient en marche, lorsque le duc de Fitz-James sortit des rangs. « — Le « service demandé, dit-il, en se tournant vers le front de la compa- « gnie, est contraire à l'institution de la garde nationale ». L'argument du duc de Fitz-James leur paraissant sans réplique, les miliciens formèrent les faisceaux. Un autre Fitz-James, qui n’était pas duc (il était ventriloque de son état), se fit tuer ce Pr en enfant perdu, dans la plaine de Saint-Ouen. |
« Cependant les premiers bataillons de Disc délogent du fau-
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Le pavillon a disparu en 1860 alors que le village de Clichy fut incorporé à la Ville. Restait le père Lathuille, dont l'enseigne — sur la toile d'Horace Vernet — s'aperçoit à travers les fumées des canons russes. C'était en 1814 une guinguette de barrière fréquentée par les arlistes nombreux en ces parages ; on y mangeait gaiement — sous les bosquets de lilas — du lapin sauté et
bourg de Batignolles les chasseurs et grenadiers de la garde nationale, qui se replient en deçà de la barrière de Clichy. Là, tout le monde prend son poste, sous l'œil vigilant du maréchal Moncey. Les inva- Jides avancent les canons dans les embrasures du tambour; les meilleurs tireurs se placent aux créneaux, d’autres s’embusquent aux fenêtres et sur la plate-forme du grand bâtiment du rond-point; la masse des gardes se range des deux côtés de la rue de Clichy. Moncey craignant qu’avec quelques boulets les Russes n’aient facilement raison du tambour en charpente, ordonne de construire un sécond retranchement en arrière au premier. Charrettes, madriers, pavés samoncellent; des hommes venus en curieux, des femmes mêmes et des enfants aident, ardemment au travail sous les balles qui commencent à siffler. (Un peu plus bas, des ouvriers et quelques sapeurspompiers de garde à la caserne du Mont-Blanc ébauchent sans ordres une autre barricade.) Un feu nourri et sûr accueille la tête de colonne ennemie. La défense s'annonce de façon à contenter le vieux soldat de Marengo et de Saragosse « qui n'attend pas tant des gardes nationaux ». Mais les généraux russes n'ont pas l’ordre de donner l'assaut; ils ont au contraire l’ordre formel du czar de ne point abor Le les barrières. Rudzewitsch et Langeron lui-même s’élancent sous la nappe de plomb au-devant de leurs hommes: ils les arrêtent. Les Russes se postent dans les maisons du faubourg et sur les premières pentes d’où ils continuent à tirailler contre les miliciens.
. « L'insulte de la barrière de Clichy termina cette bataille qui ne fut qu'une suite de combats engagés sans ensemble par les assaillants et sontenus sans direction par les défenseurs. »
de la matelote d’anguilles, arrosés de cidre et de reginglard; on y jouait aux quilles en buvant du « vin doux », et le père Dupin racontait, en 1871, à M. Ludovic Halévy avoir tué son premier lièvre, en 1805, dans les champs avoisinant la place Clichy (1)!
Après l’annexion, le père Lathuille sacrifia au faste moderne, sa clientèle s’aristocratisa..… il connut même la concurrence : vers 1885 les « tripes de Joanne et les pommes frites » de Wepler, ses vis-à-vis, eurent leur heure de célébrité ; rien n’était amusant pour les rapins des ateliers voisins, comme de venir le samedi chez Wepler fraterniser au dessert avec les nombreuses « noces » qui festoyaient dans le jardin... on serrait la main au marié, ou embrassait la mariée, et « en place pour le quadrille! » chacun vous croyant « de la noce à côté! »
Aujourd’hui Wepler couvre de ses tables de marbre une partie de la place Clichy et le père Lathuille a disparu. c’est maintenant un imposant immeuble, « la Taverne de Paris ». Le petit mur à pignon où s’étalait jadis l’enseigne est remplacé par cinq étages de moëllons égayés d’une spirituelle affiche d’Albert Guillaume : un gigantesque gendarme se mirant en une botte mirifiquement luisante. |
Les meilleurs décorateurs du Paris moderne, J. Chéret, Steinlen, Willette, Léandre, Grün et Métivet on!
(1) L. Hacévy. Notes et Souvenirs (p. 129)
admirablement illustré les vastes salles de la Taverne, où le joyeux Paris montmartrois vient vider des bocks et éplucher des écrevisses. En ce pittoresque et artistique logis dont les colorations claires se doublent gaiement dans les glaces, de jolies filles et d’exubérants artistes chantent la radieuse chanson de leurs vingt ans. On méprise les bourgeois, on conspue les politiciens, on blague les grands de la terre, on discute des théories d'art. du choc des idées jaillissent la lumière et les coups de botte.
L'autre soir la place Clichy était en fête ; comme autrefois on y accordait des crincrins, des bastringues en plein vent s’y organisaient ; on accrochait des lampions on pavoisait à l’occasion du 14 juillet... et nous regardions flotter un drapeau russe non loin de l’endroit où en 1814 l'empereur Alexandre préserva Paris du bombardement en opposant son veto à la sauvagerie du général prussien Muffling qui donnait déjà les ordres nécessaires pour « bien allumer la Ville!.… (1) »
(1) « .…Les canons pointés sur Paris la bordaient d’une extrémité à l’autre. Ils y avaient été placés la veille au soir, aussitôt après que Les Alliés s’étaient emparés de la hauteur. J'appris également par le
général Mufiling que l’empereur Alexandre avait donné l'ordre de’
canonner Paris, si la capitulation n'était pas ratifiée à minuit; mais lorsque Muffling lui demanda s’il faudrait « bien allumer la ville », l'Empereur répondit : « Non, je ne veux que les effraÿer, en leur Le « sant voir que nous sommes les maitres. » — T. R. UNperwoon, Paris en 1814, page 198.
&« FE parc Monceau! un vieux souvenir pour moi...
L autrefois nous disions Mousseau... J’y ai joliment travaillé dans ma jeunesse. il y a longtemps, hélas! et ça nous ramène à 4840... Je lai revu l’an dernier et n'y reconnais plus rien. C’est maintenant un beau jardin, bien propre, bien peigné, bien ratissé ; combien différent du Mousseau pittoresque et sauvage d’autrefois ! »
C’est Rosa Bonheur qui parle, tout en fumant sa cigarette, dans son immense atelier de By, et cette causerie remonte à 1897.
Par les grandes baies ouvertes tombe le crépuscule de septembre, le ciel est d’or pâle et la forêt de Fontainebleau, mauve et bleue, s’endort dans son odeur balsamique. Une toile énorme couvre tout le fond de la pièce : le Dépiquage du blé en Provence — une douzaine de chevaux grandeur nature galoppant sur les gerbes müres. Sur trois chevalets trois tableaux sont commencés ; par terre, des esquisses, des croquis, des études... la
palette sur une sorte d’escabeau de bois; au-dessus des portes sont accrochés des massacres de cerfs, des têtes naturalisées de chevaux pomponnés et harnachés. Près de nous se dresse, grotesque et dégingandé, un mannequin vêtu de, velours bleu clair — un costume de berger pyrénéen; — dans la poche droite reposent les clefs de la cave! — dans sa poche gauche, l'artiste entasse les boîtes d’allumeltes servant à rallumer toutes les cinq minutes ses éternelles cigarettes de Maryland.
Rosa Bonheur est assise sur une table, balançant ses deux pieds minces finement chaussés d’escarpins vernis, son seul luxe; vêtue de sa longue blouse bleue festonnée de broderies claires aux épaules. Elle a rejeté en arrière sa belle tête léonine auréolée de boucles de cheveux blancs et touffus, et, tout en caressant son petit griffon familier, les yeux dans le vague suivant, comme en un rêve, les volutes bleues de sa cigarette, la merveilleuse artiste évoque avec attendrissement et simplicité toute sa jeunesse de travail et de pauvreté:
— J’habitais alors faubourg du Roule avec mon père; nous vivions en vrais bohèmes, dans un atelier inouï; un inextricable fouillis des objets les plus hétéroclites, animaux empaillés, livres, gravures, études peintes, herbiers ; mon père avait trouvé le moyen d'utiliser ce désordre... et de quelle géniale façon! — Quand ses travaux de professeur de dessin lui avaient rapporté quelque argent, il en semait, à la volée, une partie dans ce chaos et aussi dans le bûcher voisin; les jours de