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ENTRÉE DU JARDIN MABILLE

Martial, del

Jusqu'en 1875, il occupait, à l'entrée de l’avenue Montaigne, à quelques mètres du rond-point des Champs-

Élysées, l'emplacement de deux vastes immeubles portant les numéros 51 et 53. On y fit une fête énorme, et si parfois les locataires de ces belles maisons sont réveillés, la nuit, par d’insolites craquements, d'étranges rumeurs, ce sont — il n’en faut pas douter — les âmes frétillantes des danseuses et des danseurs de feu Mabille qui viennent pincer un cancan rétrospectif sur le théâtre de leurs anciens exploits.

Le second Empire vit les grands soirs de De : le samedi, au sortir du Cirque, les élégants — et ils le furent suprêmement — ayant au bras quelque jolie pécheresse, ne manquaient jamais de venir promener les” sardénias de leurs boutonnières sous les palmiers en zinc encadrant l'orchestre (dirigé par M. Pilodo).

On acclamait Chicard et l’on portait Brididi en triomphe ; Chicard, le grand Chicard, que tous les dessinaleurs de l’époque ont crayonné, et Brididi « au coup de pied vainqueur », ce Brididi qui avait un cachet tout personnel, si nous en croyons cette amusante silhouette : « Ses jambes étaient toutes petites, sa taille longue; son: gilet blanc aurait pu lui servir de tablier; il fit aller son bras comme une aile de moulin, mit son chapeau de côté, mit son pied à la hauteur du nez de sa danseuse, puis la salua jusqu’à terre en faisant le gros dos » (1).

Les femmes étaient célèbres, Nadaud chantait leur

(1) Mémoires de Céleste Mogador, par la comtesse LioNEL DE CHa- BRILLAN, page 289.

gloire (1), et Théodore de Banville, célébrant la Muse de Paris :

Fille du grand Daumier et du sublime Cham,

Toi qui portes du reps et du madapolam...

s’écriait plus loin en cette ode funambulesque et apothéotique :

Hourra les Aglaé, les Ida, les Charmantes!

On acclamait encore Rigolette « au voluptueux saut de carpe » (2), Frisette qui possédait quatre robes, en moire blanche, bleue, jaune et verte », et surtout Rigolboche. la danseuse de cancan si admirablement croquée par M. Ludovic Halévy qui l’a connue. « Elle était abso-

(1) Pomarée, Maria, Mogador et Clara, A mes yeux enchantés, Apparaissez chastes divinités.

Le samedi, dans le Jardin Mabille, Vous vous livrez à vos joyeux ébats, C’est là qu’on goûte une gaïîté tranquille, Et des plaisirs qui ne se vendent pas.

Le cerbère crépu, M'a déjà reconnu, Et l'orchestre. bravo!

Est dirigé par monsieur Pilodo.

- Dans un quadrille, à part, Je vois le grand Chicard, Avec grâce, étalant, Un pantalon qui dimanche était blanc.

(Gustave Napaun. Les Reines de Mabille.)

-9\ À. Decvau. Les Cylhères parisiennes, page 74.

lument le débardeur de Gavarni : petite blouse de soie flottante, chapeau gris, bossué et défoncé.… sa danse élait la chose du monde la plus audacieuse et la plus fantaisiste : « Quand je danse, disait-elle, je me sens inspirée, mes bras ont le vertige, mes jambes deviennent folles... » Femme très intelligente d’ailleurs, et qui professait une grande admiration. pour Louis Veuillot, le grand écrivain catholique ! (1) » Sa rivale, la reine Pomaré — qui devait ce surnom à ses cheveux crépus — portait d'ordinaire le costume masculin, et tout Mabille frémissait quand elle entonnait d’une formidable voix de contralto sa chanson favorite : « Un général ‘de l'armée d'Italie... », d'un réalisme à faire rougir unsinge (2).

Enfin le maître Bonnat parle encore avec admiration d'Alice la Provençale, « une brune piquante »

(4) « Les pièces des Délassements atteignaient presque toujours eur centième représentation, mais le début de Rigolboche fut le grand événement de la direction Sari. Rigolboche était une artiste, une véritable artiste, une grande danseuse. On n’a jamais su comment et pourquoi elle s'appela Rigolboche; son nom était Marguerite Badel. Elie débuta, en 1858, dans une trés amusante pièce intitulée : Folichons et Folichonnettes, de M. Arthur et Paul Delavigne, et qui ne ressemblait aucunement au Don Juan d'Autriche de leur oncle Casimir Delavigne. Rigolboche eut un succès fou. — Ludovic HALévy. »

5 Georges GaIN. Anciens Théâtres de Paris. Fasquelle, éditeur, pages 26 et 27. |

(2) Un livre parut portant ce titre : Voyage autour de Pomaré, Reine de Mabille, Princesse du Ranelagh, Grande-Duchesse de la Chaumière, par la grâce de la Polka, du Cancan, et autres cachuchas,

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qui ne manquait jamais, en plaçant sa jambe au « port d'armes », de lancer, avec un sourire, son escarpin verni à la tête de son vis-à-vis !.…

Que de fins Parisiens sont venus fumer leurs cigarettes à Mabille!...

« C'était le. bon temps », si bien chanté par notre ami Henri Lavedan, penseront les élégants — un peu moins fringants aujourd'hui — qui promenèrent leur brillante jeunesse sous les ombrages truqués du bal Mabille… Et si cette causerie rétrospective pouvait avoir l'heureuse fortune de leur rappeler, avec un doux sou-

venir, les beaux soirs d’antan, ce serait la plus jolie morale à tirer de l'histoire de l'avenue Montaigne.

IEN de Bts instructif ni de ue amusant que de feuilleter d'anciens Plans de Paris ; les plus vieux nous montrent un Paris bastionné qui ble un pâté dans sa croûte ; puis la ville s étend, crève ses premières enceintes el, déntée en année, Paris s ’agrandit. La Cité d’abord, puis la rive gauche, la Bastille, le Louvre, la place Royale, sont les étapes successives où les palais, les églises, les hôtels, viennent se tasser les uns contre les autres ; la. Sorbonne, la place Maubert, les Innocents,

les rues Saint- Denis et Saint-Martin se peuplent à leur

tour; Paris augmente de plus en plus, et la seconde moitié du xviu° siècle voit les boulevards s'élever sur les ruines des remparts comblés et nivelés.

Pour le reste, jusqu’en 1800, les Plans parisiens rappellent ces belles cartes éclairant les fonds de portraits

des Rembrandt, des Van der Helst, des Frantz Hals, fleu-

ries d’armoiries, égayées de bateaux à panses larges sil-

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lonnant des mers cernées de bleu, et montrant par places, des continents vierges où se lit cette indication mystérieuse : « Terra incognita. »

Jusqu'à la fin du xvin* siècle les Champs-Élysées furent terra incognita. Sous Louis XVI, ce n'étaient en-

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