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les ivrognes des deux sexes se disputaient les seaux de vin puisés aux baraques de bois, fontaines rouges dressées de loin en loin et surveillées par la police. Déjà les promeneurs s’y pressent; les voitures publiques, les célérifères, lescitadines, les pataches, les coucous, aboutissaient pour la plupart place de la Concorde : aussi les gravures du temps de Louis-Philippe nous représentent-elles cette noble promenade sillonnée de belles dames en châle Ternaux et de beaux messieurs en pantalon de nankin, promenant orgueilleusement des bébés déguisés en lanciers polonais. Les voitures aux chèvres commencent à circuler, les grisettes et les calicots enfourchent des chevaux de bois ou glissent le long des montagnes russes ; les plus malins gagnent des lapins au jeu de siam et les filous s’y donnent rendez-vous (1).
Le 15 décembre 1840, l'avenue des Champs-Élysées vit, par un froid terrible, défiler le cortège funèbre du retour des cendres de Napoléon I°", ramenées de Sainte- Hélène par le prince de Joinville, et Paris put contempler une dernière fois, portés parles rares survivants des grandes guerres, les vieux uniformes des légions de César,
Ces habits bleus par la victoire usés!
entourant le char triomphal, trainant aux Invalides les restes du dieu de la guerre...
(4) L'on cite même ce mot du père Cornu, un ancien chauffeur,
un vétéran du crime, qui, rencontré vers 1840 près du Panorama de la bataille de Navarin — peinte par le colouel Langlois — répondait
Et l'aigle de la Grande Armée,
Dans le ciel qu'emporte son essor, D'un fond d’une gloire enflammée, Lève sur eux ses ailes d’or (1) (2).
Le second Empire, définitivement, classa les Champs-
paternellement à plusieurs jeunes bandits, admirateurs de ses hauts faits, s'enquérant du métier qu'il exerçait actuellement... « Mais, toujours la grande soulasse, mes enfants, toujours [a grande soulasse! ». — C'est-à-dire, en argot, l'assassinat suivi de mort.
(4) Th. Gaurier. Émaur et Camées (Vieux de la vieille).
(2) V. Huco. Choses vues (1840). FUNÉRAILLES DE NAPOLÉON (15 décembre). Notes prises sur place. — J'ai entendu battre le rappel dar,s les rucs depuis six heures et demie du matin. Je sors à onze heures. Les rues sont désertes, les boutiques fermées ; à peine voit-on passer une vieille femme çà et là. On sent que Paris tout entier s'est versé d’un seul côté de la ville comme un liquide dans un vase qui penche. — Îl fait très froid; un beau soleil, de légères brumes au ciel. Les ruisseaux sont gelés. — En passant près de Notre-Dame je remarque que le bourdon ne tinte pas... Je montre mon billet pour la première estrade à gauche et je franchis la haie.
Ces estrades sont d'immenses échafaudages qui couvrent, du quai à la grille du dôme, tous les gazons de l'esplanade. 11 y en a trois de chaque côté.
Au moment où j'arrive, le mur des estrades de droite me cache encore la place. J'entends un bruit formidable et lugubre. On dirait d'innombrables marteaux frappant en cadence sur des planches. Ce sont les cent mille spectateurs entassés sur les échafauds, qui glacés par la bise, piétinent pour se réchauffer en attendant que le cortège passe. Je monte sur l'est ade. Le Spectacle n’est pas moins étrange. Les femmes, presque toutes bottées de gros chaussons et voilées, disparaissent sous des amas de fourrures et de manteaux; les hommes promènent des cache-nez extravagants.
La décoration de la place, bien et mal. Le mesquin habillant le grandiose. Des deux côtés de l'avenue deux rangées de figures héroiques, colossales, pâles, font un assez bel effet. Elles paraissent de
Élysées. Les jardins des ambassades y continuent les jardins de l'Élysée, et ceux des La Trémoïlle et des
marbre blanc. Mais ce marbre est du plâtre. Au fond, vis-à-vis le dôme, la statue de l'empereur, en bronze. Ce bronze est aussi du plâtre. Dans chaque entre-deux des statues, un pilier en toile peinte et dorée d'assez mauvais goût surmonté d’un pot-à-feu, — plein de neige pour le moment.
Il est midi.
Le canon de l’hôtel tire de quart d'heure en quart d'heure. La foule piétine et bat la semelle. Des gendarmes déguisés en bourgeois, mais trahis par leurs éperons et leurs cols d'uniforme, se promènent çà et là. En face de moi, un rayon éclaire vivement une assez mauvaise statuede Jeanne d’Arc, qui tient une palme à la main dont elle semble se faire un écran comme si le soleil lui faisait mal aux yeux.
A quelques pas de la statue, un feu où des gardes nationaux se chauffent les pieds, est allumé dans un tas de sable.
Tout à coup le canon éclate à la fois à trois points différents de l'horizon. Ce triple bruit simultané enferme l'oreille dans une sorte de triangle formidable et superbe. Des tambours éloignés battent aux champs.
Le char de l’empereur apparait.
Le soleil, voilé jusqu’à ce moment, reparaît en même temps. L'effet est prodigieux.
On voit au loin, dans la vapeur et dans le soleil, sur le fond gris et roux des arbres des Champs-Élysées, à travers de grandes statues blanches qui ressemblent à des fantômes, se mouvoir lentement une espèce de montagne d'or. On n’en distingue encore rien qu'une sorte de scintillement lumineux qui fait étinceler sur toute la surface du char tantôt des étoiles, tantôt des éclairs. Une immense rumeur enveloppe cette apparition. On dirait que ce char traine après lui l’accla- . mation de toute la ville comme une torche traîne sa fumée.
Au moment de tourner dans l'avenue de l’Esphanade, il reste quelques instants arrêté par quelque hasard du chemin devant une statue qui fait l'angle de l'avenue et du quai. J'ai vérifié depuis que cette statue était celle du maréchal Ney.
Rothschild. Le duc de Morny, le baron Roger, le comte Le Hon y élèvent de fastueux hôtels; la reine d'Espagne
Au moment où le char-catafalque a paru, il était une heure et demie.
Le cortège se remet en marche. Le char avance lentement. On commence à en distinguer la forme.
Voici lés chevaux de selle des maréchaux et des généraux qui tien-
nent le cordon du poêle impérial. Voici les quatre-vingt-six sous-offi-. ciers légionnaires portant les bannières des quatre-vingt-six départe- | ments. Rien de plus beau que ce carré, au-dessus duquel frissonne une
forêt de drapeaux. On croirait voir marcher un champ de dahlias gigantesques. | #
Voici un cheval blanc couvert de la tête aux pieds d'un crêpe violet, accompagné d’un chambellan bleu ciel brodé d'argent et conduit par deux valets de pied vêtus de vert et galonnés d'or. C’est la livrée de l'empereur. Frémissement dans la foule : — C'est le cheval de Napoléon! — La Hérer le croyaient fortement. Pour peu que le cheval eût servi deux ans à à l'empereur, il aurait trente ans, ce qui est un bel âge de cheval.
is n fde DATA on à ation les insignes de l'empereur, la couronne, l'épée, le sceptre et le manteau.
Des vale de “Hd à % livrée hote ent “ete cavalcade lormidable.
En revanche, les dignes et vénérables généraux qui portent de corlons du poële ont la mine la moins fantastique qui soit. En tête deux maréchaux, le duc de Reggio, petit et borgne, à droite; à gauche, le comte Molitor; en arrière, à droite, un amiral, le baron Duperré, gros et jovial marin; à gauche un lieutenant-général, le comte Bertrand, cassé, vie:lli, épuisé; noble et illustre figure. Tous les quatre sont revêtus du cordon-rouge. | |
Tea Re A0 Lhobes n ‘nt D de battre la semelle qu’au moment où le char-catafalque a passé devant eux. Alors seulement les pieds font silence. On sent qu'une grande pensée.traverse cette foule.