L*HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA F'RANCE. Ô
ception par an ». Demanderons-nous là-dessus avec lui que TAcadémie, conformément d'ailleurs à un article de ses statuts, pubUe, « au moins quatre fois par an, » des observations critiques sur les ouvrages importants de littérature, d'histoire, et de sciences ? Sainte-Beuve, qui ne croyait pas à grandechose, croyait cependant à la critique officielle, à la littérature d'État, il croyait à Mécène, il croyait à Auguste. Mais pour nous, qui n'y croyons plus, nous dirons seulement qu'autant que le Dictionnaire historique de la langue française conviendrait à l'Académie des inscriptions, autant un autre travail, celui de Y Histoire litté7*aire de la France^ conviendrait au contraire à l'Académie française.
Compétente en effet jusqu'ici pour V Histoire littéraire, c'est-à-dire tant qu'il ne s'agissait que de la littérature du moyen âge, l'Académie des inscriptions le devient chaque jour de moins en moins, c'est-à-dire à mesure que l'on approche de l'époque classique. C'est ce qu'il nous reste à montrer; et que la continuation de V Histoire littéraire de la France^ non moins urgente peut-être, ne ferait pas moins d'honneur à l'Académie française que l'achèvement même de son Dictionnaire,
VHistoire littéraire de la France^ entreprise au siècle dernier par les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, interrompue par la Révolution, et reprise par TAcadémie des inscriptions, en est maintenant au trentième volume; — et bientôt à
la fin de l'histoire du xiv^ siècle. Il y aurait beaucoup à dire, et du plan que les bénédictins euxmêmes avaient cru devoir adopter, et des additions ou corrections que leurs successeurs, tout en le suivant, ne pouvaient cependant se dispenser d'y faire. Mais les uns et les autres, ce savant dom Rivet tout d'abord, et. depuis lui, les Daunou, les Fauriel, les Paulin Paris, les Littré; — pour ne nommer que les morts, parmi lesquels j'ai mes raisons d'ailleurs de ne point mettre Victor Le Clerc; — ils ont rendu tant de services que, si leur œuvre n'est pas tout ce qu'elle pourrait être, nous avons bien le droit de le dire, mais non pas celui d'insister.
Contentons-nous donc d'observer qu'à mesure que l'on avancera dans la continuation de l'ouvrage et que les défauts en apparaîtront mieux, il ne sera pas difficile seulement, mais vraiment impossible de modifier le plan primitif, et qu'il faudra que l'on prenne son parti de le remanier tout entier. La question qui se pose est précisément de savoir si l'ouvrage, en changeant d'aspect ou de forme, ne devra pas aussi changer de nature; et si ce changement, en l'enlevant à la compétence de l'Académie des inscriptions, ne le remet pas pour vingt raisons sous la juridiction de l'Académie française.
Car, d'abord, au lieu que l'on ne faisait point de choix parmi les auteurs ni les œuvres, il en fau-
L'BISTOlRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE. 9o
dra faire un désormais; et Ton a déjà commencé. Les motifs en sont évidents. Depuis tantôt un demisiècle, année moyenne — s'il est permis d'appliquer ainsi la statistique à la littérature — il se publie deux cent cinquante ou trois cents romans. Tous ces romans auront-ils un jour leur place dans l'histoire littéraire du xix* siècle, et la Société des gens de lettres, avec son bureau, y entrera-t-elle tout entière? Année moyenne, au xviii® siècle, sur les cinq ou six théâtres de Paris, il se donnait à peu près trente ou quarante pièces nouvelles : j'en ai compté quarante-cinq en 1732, l'année de Zdire^ et cinquante et une en 1733, l'année du Préjugé à la mode, qui furent pourtant deux grands succès. Est-ce que tous les auteurs de ces tragédies, et de ces comédies, et de ces opéras comiques, et de ces parodies auront leur notice dans l'histoire littéraire du xviii® siècle? Je ne dis rien du xvii** siècle : entre autres ouvrages dont on manque, — et que personne, pour cette raison sans doute, ne semble songer à nous donner, — il faut compter au premier rangune Bibliographie des écrivains du xvii® siècle, Mais, pour le xvi% trente volumes ne suffiraient pas à en épuiser les richesses, ni surtout le fatras, si l'on commettait par hasard l'imprudence d'y vouloir être complet. Il faudra donc choisir; et comment choisira-t-on? d'après quels principes ou quels règles ? C'est ce que l'Académie des inscriptions n'est pas faite pour décider. C'est même ce
qu'il serait dangereux de lui laisser décider, car, n'ayant pour mission que de déterminer la valeur ou l'intérêt historique des œuvres, elle est devenue, et elle le prouve assez chaque jour, comme indifférente à leur valeur littéraire. Et c'est au contraire ce qui rentre, ainsi que nous le disions tout à l'heure, dans la compétence naturelle de l'Académie française.
Je ne demande au lecteur que d'y vouloir bien réfléchir un instant. Que signifie la distinction que l'on faisait jadis, et à laquelle il faudra bien, bon gré, mal gré, que l'on revienne, entre l'histoire littéraire d'une langue et l'histoire de sa littérature ? Ceci, tout simplement, qu'à une certaine époque, et comme à un signal donné, le sentiment de l'art, absent jusqu'alors des œuvres, s'y insinue, s'y mêle pour la première fois, et les transforme. On écrivait encore sans art, comme Comynes et comme Marguerite ; et tout d'un coup, voici que Ton écrit avec art, comme l'auteur de Pantagruel. On écrivait en vers avec son naturel, comme Marot et comme Saint-Gelais ; la poésie n'était qu'un jeu, comme la musique, ou la danse, ou l'amour; et, tout d'un coup, voici qu'avec Ronsard, la poésie devient son propre but à elle-même, son principe, et sa fin. Sur cette indication, suivez l'histoire de la prose française : Montaigne, Pascal, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, BufTon, Rousseau, Chateaubriand, que font-ils, que de conquérir à l'art d'écrire une
L'HISTOIRE LiTTÊRÀIRÈ i)E LA FRANCE. 97
province qui jusqu'alors lui avait échapp.é : la théologie, le droit, l'économie politique, la science? Dans l'histoire de toutes les langues, l'histoire de la littérature commence avec l'histoire de l'art d'écrire, et c'est celle des victoires du talent sur l'érudition.
Chez nous, c'est au xvi* siècle que la distinction s'opère. Avant le xvi® siècle, il y a des éclairs de talent, il y en a de génie même ; et, pour cette raison, dans toutes nos histoires de la littérature, il est parlé à bon droit de Villon, de Comynes, de Froissart, de Thibaut de Champagne, du sire de Couci, de Joinville, de Villehardouin. Mais, à dater du XVI* siècle, et duxvi* siècle seulement, la langue devient enfin capable d'atteindre constamment au style, et non plus seulement par hasard ou par fortune. Une phrase n'est plus désormais quelque chose d'indécis et de flottant, d'amorphe, pour ainsi dire, de vague en son contour et d'inorganique en sa constitution, mais quelque chose de vraiment vivant, d'articulé, d'individuel. Et le Uvre à son tour, indépendamment de l'instruction qu'il nous apporte, ou du plaisir qu'il nous procure, nous en procure un autre encore, difficile à définir, mais non pas impossible, un plaisir rare et nouveau, plaisir d'espèce unique, qui est le plaisir littéraire.
Cette distinction capitale, entre l'œuvre littéraire et celle qui ne l'est pas, cette distinction sans laquelle, selon le mot célèbre, tout est encore dans
l'imperfection de ce qui commence, ou déjà dans la corruption de ce qui finit, c'est à l'Académie française, autant qu'il soit en elle, de la maintenir et de la perpétuer. Peut-être même, en y regardant bien, pourrait-on soutenir et démontrer que l'académie de Richelieu, non plus que celle des derniers Valois, n'a pas été créée ou inventée pour autre chose. Et c'est encore pourquoi, à dater du xvi® siècle, V Histoire littéraire de la France^ ayant cessé d'appartenir à l'Académie des inscriptions, ne saurait être continuée que par l'Académie française.
De ce choix même résultera sans doute une disposition toute nouvelle de l'ouvrage, moins savante peut-être, moins érudite, plus littéraire. Les articles y seront proportionnés à l'importance des hommes et des œuvres dans l'histoire des idées ou de l'art. Parce qu'un homme aura beaucoup écrit, il n'usurpera pas dans V Histoire /eV^ermVe la place de ceux qui ont moins écrit, mais mieux ; et les Raymond LuUe du xvi® ou du xvn® siècle n'y rempliront pas des volumes presque entiers. Mais on voudra surtout que cette histoire soit une histoire, qu'elle en ait le mouvement et le cours, que la continuité de son progrès imite la succession des événements et des œuvres : qu'est-ce en effet qu'une histoire qui ne se suit pas, qui ne marche pas, qui ne vit point?
L'Académie des inscriptions n'a pas de ces scrupules; et peut-être, en y réfléchissant, qu'elle au-