‹ Nouvelles questios de critiqueChapitre 4 sur 5 · L'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

rait tort de les avoir. Instituée jadis pour composer des de\dses, et pour fournir à Quinault des sujets d'opéra, tirés delà fable ou de Thistoire, TAcadémie des inscriptions fait aujourd'hui des recueils, — Recueil des inscriptions sémitiques^ Recueil des histo^ riens des croisades^ H ecueil des historiens de la France^ — elle amasse des matériaux, elle les dégrossit, elle ne les met pas, elle n*a pas à les mettre en œuvre. Est-ce pourquoi, dans Y Histoire littéraire, et notamment depuis quelques années, on ne voit plus très bien quel plan suivent les rédacteurs, ni même s'ils en suivent un? Mais c'est aussi pourquoi, tout au rebours de TAcadémie française, quin'achôvera jamais son Dictionnaire historique^ on peut prévoir le temps où l'Académie des inscriptions renoncera d'elle-même à pousser plus avant Y Histoire littéraire de la France, Car, la manière dont le Dictionnaire histonque est engagé l'éloigné, h mesure qu'il avance, de ce que devrait être un Dietonnaire historique; mais tel est le plan de Y Histoire littéraire y si vaste et si étendu, qu'il ne sera plus, quand on approchera du xvi*' siècle, un jour ou l'autre, que l'absence même de plan.

Oserai-je ajouter, enfin, que si quelques-uns des plus rares écrivains de ce siècle ont fait, font encore partie de l'Académie des inscriptions, ce n'est pas cependant à titre d'écrivains, mais d'érudils, comme Guizot, par exemple, et qu'ainsi l'Académie en corps ne semble guère compétente à traiter de

l'histoire de la littérature française? Nous ne Aboyons personne à l'Académie française qui ne fût capable, qui ne dût l'être au besoin, de parler et de bien parler de Montaigne ou de La Rochefoucauld, parce que les Essais ou les Maximes font nécessairement partie de l'éducation générale d'un philosophe ou d'un historien, d'un auteur dramatique on d'un poète : ils ne font point partie de l'éducation spéciale d'un indianiste ou d'un assyriologue, et l'on s'en passe très bien pour parler des Sargonides, ou du Bhagâvata-Pourâna.

De même que d'ailleurs l'habitude littéraire émousse le sens philologique, il arrive, il est arrivé fréquemment que le sens littéraire, aussi lui, ne s'avivât point dans les exercices de la philologie. J'en pourrais rappeler de mémorables exemples. N'est-ce pas un philologue et un philologue « émi^ nent », — je le cite ici parce qu'il n'est pas Français, — qui a déclaré « qu'une langue littéraire était un monstre dans la nature » ? et, d'une manière générale, aux yeux des philologues, les grands écrivains, ceux qui se font une langue à eux, personnelle et originale, que l'on admire et que l'on imite, ne sont-ils point des espèces de perturbateurs, qui dérangent insolemment « l'évolution » logique de la langue de tout le monde ?

Si Rabelais n'était point né, si Ronsard n'avait pas existé, si Montaigne n'était point venu, si Pascal ne l'avait pas suivi, un philologue ne peut

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s'empêcher de songer en lui-même que peut-être parlerions-nous encore la langue de Christine de Pisan et d'Alain Chartier, si méchamment mise à mal par ces grands écrivains, trop peu respectueux des « formations populaires » et qui, voulant dire ce qu'ils avaient à dire, sans autrement se soucier de la grammaire et des grammairiens, le disaient en effet précisément comme ils l'avaient voulu. Mais on voit combien il serait dangereux de donner aux philologues les Pascal ou les Montaigne à juger ; sans compter qu'ils n'y tiennent guère, et que — Dieu leur pardonne ! — ils seraient capables, si personne au moins ne les voyait, d'échanger les Pensées pour un bon glossaire du patois bourguignon.

Pour toutes ces raisons, que l'on leur confie donc le Dictionnaire historique de la langue, et que l'Académie française, au lieu d'eux, continue Y Histoire littéraire de la France, A l'Académie des inscriptions, c'est une commission, composée de trois ou quatre membres, et aidée, je crois, de quelques auxiliaires, qui rédige Y Histoire littéraire; mais je ne sais si les articles sont lus ou discutés en séance ; et il est de fait que Raimond de Brettes ou Jean de Yicogne n'intéresseraient que médiocrement les numismates de la Compagnie. Mais à l'Académie française, qui pourrait dire, qui oserait dire qu'il se désintéresse de Molière ou de La Fontaine ? et ainsi Y Histoire littéraire^ rédigée, comme elle l'est,

par une commission, profiterait, par surcroît, des opinions motivées de la Compagnie tout entière. Qu'y aurait-il de plus conforme à Tesprit de son institution ? quel meilleur service pourrait-elle rendre aux lettres ? ou quel plus sûr moyen trouveraitelle de perfectionner son Dictionnaire lui-même de Tusage?

« Les meilleurs auteurs de la langue française, dit Tarticle 25 des Statuts^ sont distribués aux académiciens pour observer tant les dictions que les phrases qui peuvent servir de règles générales ; » mais, de plus, et maintenant qu'ils sont, comme Ton dit, « entrés dans la postérité, » l'Académie nous donnerait, avec Thistoire, son jugement aussi sur nos « meilleurs auteurs ». Et peut-être enfin par là, selon le vœu de Sainte-Beuve et de beaucoup d'autres, « se maintiendrait-elle en communication régulière avec l'air du dehors, » sans renon" cer aux traditions qui sont sa force et sa raison d'être. Car, quelles contradictions ne soulèveraient par ses jugements, — si par exemple elle nous disait ce qu'elle pense du Moliérismey — et plus intéressantes, à coup sûr, que la discussion de ses choix, où les questions de personnes sont trop mêlées, et surtout depuis quelque temps, pour que Ton ait le courage d'y intervenir?

Nous n'avons eu d'autre objet, en faisant cette proposition, et en essayant d'y intéresser l'opinion, dont les Académies relèvent, que l'intérêt même

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des lettres, ou peut-être aussi celui des Académies elles-mêmes. Si cependant elle était repoussée, comme nous avons lieu de le craindre, et èans avoir été discutée seulement ; si les raisons dont nous l'avons appuyée paraissaient également faibles à TAcadémie des inscriptions et à l'Académie française, comme il est vraisemblable ; et, comme il est certain, si trop habituées qu'elles sont l'une et l'autre à ne voir uniquement discuter que leurs choix, elles nous trouvaient l'une et l'autre indiscret et fâcheux, nous n'aurions plus alors qu'un souhait à former. Ce serait, avant de mourir, de A^oir le Dictionnaire de la langue française passer la lettre B. Etnô pensez pas que ce souhait fût si modeste, car si les dieux l'exauçaient, je me tiendrais assuré de mourir au moins nonagénaire.

lef avril 1887.

Pour un bon livre , on ne peut pas dire que ce soit un bon livre que celui de M. Munier-Jolain sur les Epoques de l'éloquence judiciaire en Finance ; on ne peut même pas dire que ce soit un livre très intéressant; mais il aurait pu l'être, et la question qu'il soulève est curieuse. D'où vient, en effet, dans la plupart de nos histoires de la littérature, comme dans nos Recueils de morceaux choisis^ tandis que nos sermonnaires et nos orateurs politiques y tiennent une si large place — trop large même quelquefois; — d'où vient que l'on mesure si parcimonieusement à nos plus fameux avocats, non pas même la louange, mais les analyses et les citations? Quand ce ne serait que pour les critiquer,

1. Les Époques de r Éloquence judiciaire en France ^ par M. Munier-Jolain, avocat à la cour d'appel. Paris, 1888; Perrin,

pourquoi n'y parle-t-on point davantage des Le^ maistre et des Patru, des Loyseau de Mauléon, des Élie de Beaumont, des Dupin et des Chaix d'Est- Ange ? Et quelle est enfin la raison, s'il y en a une, depuis quatre ou cinq cents ans, je ne dis pas de cette injustice, mais de cette apparente inégalité de traitement? Les avocats en sont un peu blessés; — et on s'en aperçoit bien dans VAvant'p7'opoSy emphatique, et cependant amer, du livre de M. Munier- Jolain.

C'est donc lui-même ce qu'il n'aurait pas mal fait de rechercher d'abord, au lieu d'accuser la critique d'ignorance, de négligence dédaigneuse, et de « mépris affecté » pour l'éloquence du barreau ; — puisque aussi bien c'est de là que dépendait l'intérêt de son livre. On ne nous demande pas de nous intéresser aux « époques » de la procédure ou de l'instruction criminelle, et de donner une place dans Thisloire de la littérature au conseiller Pussort. Les grands mots et les phrases n'y sauraient rien faire, que de prouver peut-être combien la critique a raison dans son indifférence. « Tu te fâches, donc tu as tort! » Et, en effet, il n'est pas croyable, depuis La Harpe jusqu'à Sainte-Beuve, que, si les historiens de la littérature en eussent cru pouvoir tirer autant de plaisir ou de profit que de la lecture des sermons de Bourdaloue, ils eussent négligé celle des plaidoyers de Cochin ou de Patru. Ils en ont fait, nous en faisons tous les jours de moins divertis-

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santés. Et, à qui, comme Nisard, n*a pas reculé devant les œuvres de Mélanchthon, ou, comme Sainte-Beuve, s'est chambré, pendant des années, avec les pieux et diffus historiens de Port-Royal, . j'ose dire qu'il était facile de lire, après cela, — par simple manière de délassement, — quelques plaidoiries d'Antoine Lemaistre ou quelques belles « actions » de Guillaume du Vair.

Mais, apparemment, il leur aura semblé, toutes les fois qu'ils y mettaient le nez, que c'était un peu toujours la même chose; que de trop nombreux défauts y gâtaient de trop rares qualités — je veux dire trop clairsemées; — que ces défauts euxmêmes ne procédaient pas tant des personnes que du genre; et qu'ainsi l'histoire de l'éloquence judiciaire en France était extérieure et assez étrangère à l'histoire de la Uttérature française... Je vais essayer de motiver le jugement qu'ils se sont bornés à prononcer, et dont j'entends bien que M. Munier-Jolain fait appel, mais que je ne vois pas qu'il ait mis à néant.

Il y a peut-être en littérature des genres qui ne sauraient souffrir la médiocrité — je ne sais trop lesquels, — mais on dit qu'il y en a, et pour aujourd'hui, je le crois, je veux le croire. Il y en a d'autres, au contraire, qui la souffrent; qui ne la supportent pas seulement, qui la comportent; et dont on peut aller jusqu'à dire qu'ils en vivent : tels sont le sermon, le discours politique, tels

encore le réquisitoire et le plaidoyer d'avocat. La raison n'en est pas difficile à donner : c'est qu'on ne les a point inventés pour caresser les oreilles des hommes, mais pour traiter de nos affaires, pour assurer l'exercice de nos droits, pour nous apprendre celui de nos devoirs ; et ils ne sont littéraires que par accident ou par occasion. Ou encore, ce sont des actes autant que des paroles ; et s'ils sont éloquents, c'est bien; mais ils peuvent se passer de l'être, et communément ils s'en passent.

De quoi se plaignent donc ici les avocats ? Vous diriez, à les entendre, que nous leur faisons cruellement injustice, et je crains qu'ils ne nous soupçonnent de complaisance pour les orateurs politiques, et surtout pour les prédicateurs. Mais combien sont-ils, ces prédicateurs dont l'histoire ait gardé le souvenir? et combien ces hommes politiques? C'est ce que l'on a généralement oublié de considérer.

Car je vois bien jusqu'à trois sermonnaires : Bossuet, Bourdaloue, Massillon;Massillon, Bourdaloue, Bossuet ; Bourdaloue, Bossuet, Massillon; avec cela, loin derrière eux, Mascaron ou Fléchier, — que j'abandonne aux avocats, s'ils veulent les prendre pour eux ; — et plus loin, beaucoup plus loin, des Fromentières et des Bretonneau, des abbé Poule et des père Cheminais, des Bridaine et des Neuville. Je demande à M. Munier-Jolain s*il les

croit beaucoup plus connus, célébrés ou vantés qu'Antoine Lemaistre et qu'Olivier Patru? Cependant, depuis deux siècles et demi, si l'on a beaucoup plaidé, on a beaucoup prêché aussi en France ; et l'on continue d'y prêcher comme d'y plaider; et de tant de sermons, voilà ce qui surnage, et de tant d'orateurs, voilà ce qui survit : cinq Avents^ quatre CarêmeSyUne cinquantaine de sermons pour toutes les fêtes de l'année, huit ou dix Oraisons funèbres,., et trois noms! En vérité, les avocats ne se moquent-ils point quand ils se prétendent frustrés dans ce partage de l'attention publique? MaiSj dans nos Recueils de morceaux choisis ou dans nos histoires de la Uttérature, si quelqu'un tient encore trop de place, c'est le vénérable d'Aguesseau. Je le supprimerais, si j'en étais le maître J et, une fois supprimé, je voudrais bien savoir ce qui manquerait à Thistoire de la Uttérature française. Car il se peut qu'une Mercwnale soit éloquente, comme une plaidoirie, comme un sermon, comme un discours aussi sur le relèvement des tarifs de douane ou sur la conversion de la rente : je dis seulement qu'ils ne doivent l'être, qu'ils ne le peuvent être que de surcroit, et surtout qu'autant qu'ils ne veulent pas Tôtre* L'une des raisons qui, certainement, en France, ont contribué le plus à discréditer l'éloquence du barreau, c'a été sa prétention d'être de l'éloquence^ et l'abus qu'elle a fait, pour la soutenir, des ornements appelés litté-

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raires : la citation et l'allusion savantes, la métaphore et la périphrase, le grec et le latin, Yithos et le pathos, l'hypotypose et la pro^opopée. Rien aussi, comme l'on sait, n'avait jadis plus retardé les progrès de l'éloquence de la chaire que cette manie d'étaler, cette ambition d'être « littéraire », et cette fureur même de se faire admirer.

Mais voici d'autres raisons, plus profondes ou plus intimes, qui, depuis qu'elle s'est dégagée du pédantisme et de l'érudition, ont empêché l'éloquence judiciaire, et l'empêcheront toujours de s'égaler à ses rivales.

Je ne dirai pas qu'elle manque de sincérité : on l'a trop dit; et l'expression, en même temps qu'elle serait malhonnête, ne traduirait avec exactitude ni ma propre pensée ni la nuance assez délicate qu'il s'agit d'indiquer. Est-il cependant vrai que, tandis que ni le prédicateur ne compose avec ses croyances ou n'est censé composer avec elles, ni l'orateur avec ses convictions, ou avec ses intérêts, — lesquels sont toujours lui-même, et suffisent conséquemment à passionner son discours; — l'avocat, lui, ne parle pas en son nom, •dans une cause qui soit entièrement sienne, mais toujours au nom d'un client, dont il est le porteparoles, l'interprète, et le substitut?

C'est pour cela que nous le voyons si souvent entreprendre des causes si diverses, où, sans doute, il est également de bonne foi, mais dont

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on conviendra qu'il ne saurait faire également son affaire. L'avocat se donne ses convictions; il se fait sa passion; et- son éloquence n'en est pas moins sincère, mais elle en contracte pourtant quelque chose de factice. C'est un acteur interprétant un rôle, et un rôle qu'il n'a pas choisi, le rôle que son client, que les circonstances de la cause lui imposent. Et, tout au rebours de l'homme politique ou du prédicateur, qui ne nous persuadent qu'autant qu'ils sont l'homme de leur discours, l'avocat n'est pas plus tenu que l'acteur d'être l'homme de son rôle; — si même, comme l'acteur, son triomphe n'est pas de rester maître de soi, impassible, indifférent, et supérieur à l'émotion qu'il excite.

Insistons et précisons. J'ai sous les yeux, en ce moment même, les Discours et Plaidoyei^s de M. Chuix d'Fst'Ange, où je vois qu'après avoir défendu comme avocat, en 1836, devant la cour des pairs, la vie de Fieschi, le même orateur, en 1857, devenu procureur général, demandait aux jurés de la Seine la tête d'Orsini. Inversement, dans une affaire capitale, tout autre et plus récente, je pourrais montrer l'accusé défendu devant la cour d'assises par le magistrat même, qui, s'il n'avait abandonné son siège quelques mois auparavant, eût peut-être requis contre lui. Les mauvais plaisants s'égayent volontiers là-dessus, mais ce sont les mauvais plaisants. S'ils y réfléchissaient davantage, ils-

n'y verraient rien que de naturel, et même de nécessaire. Magistrat ou avocat, dans Tune comme dans Tautre occasion, chacun d'eux prêtait sa voix à des intérêts plus généraux que lui-même, et dont on peut dire que l'importance sociale se subordonnait, effaçait, absorbait la personnalité du défenseur ou du procureur général. On ne saurait, en effet, livrer sans défense quelque accusé que ce soit à toutes les forces de la justice et de la société réunies contre lui, ni laisser d'autre part une maladroite pitié désorganiser ou dissoudre l'institution sociale;... et ce sont deux thèmes oratoires qui sont aisés, qui sont beaux, qui sont nécessaires à soutenir.

Aussi n'est-ce point de la sincérité des orateurs que je doute, non plus que de celle de leur éloquence, mais de la sincérité de mon impression. Je vois d'une part l'intérêt social, et d'autre part l'intérêt de la défense; je sais qu'ils se limitent l'un l'autre, et parleur conflit même ; cependant, et tour h tour, on essaye de me persuader qu'ils doivent l'emporter l'un sur l'autre. On n'y peut parvenir qu'en les exagérant tour à tour; je sens qu'il n'est plus question de trouver la vérité, mais uniquement de vaincre; on veut me déterminer contre mon sentiment ou contre ma raison. C'est ici l'un des pires défauts de l'éloquence judiciaire, et ce qui en fait une forme singulièrement inférieure à l'éloquence politique ou à l'éloquence de la chaire.

Dans les procès de cours d'assises, elle remet eu question la certitude et Tévidence mêmes ; au lieu de les appuyer ou de les éclaircir, elle s'efforce au contraire d'embrouiller Tune et d'affaiblir l'autre ; et, de quelque manière ou par quelque artifice qu'elle ait pu me surprendre, sa gloire est de m'avoir surpris.

Aussi, tous les moyens y deviennent-ils bons, comme étant justifiés, ou excusés par l'importance de la fin. Si Ton n'essaye pas d'obtenir la condamnation d'un faussaire en l'accusant d'avoir la physionomie de son crime, ou de sauver la vie d'un parricide en alléguant que le sien Ta rendu orphelin, il ne s'en faut de guère. Un magistrat compte ses services par le nombre des condamnations qu'il a arrachées au jury. La réputation d'un avocat dépend du nombre de grands ou de petits coupables qu'il a ôtés des prisons pour les restituer à la circulation sociale. Et nous, ne sachant plils où est la vérité, la justice, et le droit, nous ne savons plus où est l'éloquence.

Dira-t-on qu'il n'en est ainsi qu'au criminel ? dans les procès de cours d'assises ? Et, en effet, au civil, dans les contestations qui s'élèvent entre particuliers, c'est autre chose; mais pour d'autres raisons, c'est bien pis !

On s'étonne parfois des subtilités bizarres que nos jeunes avocats débattent dans leurs conférences; et leurs anciens répondent pour-eux que.

fussent-elles plus bizarres encore, les subtilités qu'ils agitent ne le seront jamais tant, que la réalité ne les surpasse toujours. Ils ont raison. La réalité se joue de nos efforts pour enfermer dans nos formules, et pour borner en quelque sorte la fécondité de ses combinaisons. Plus riche, plus complexe, plus inventive que l'imagination du dramaturge et du romancier, à plus forte raison, la vie ne se laisse-t-elle pas emprisonner dans les textes du législateur. C'est pourquoi jurisprudence et casuistique sont sœurs : toutes les deux, dans leur principe et à leur origine, également légitimes, puisqu'elles sont également indispensables, mais toutes les deux également subtiles, et pleines de pièges, si Ton peut ainsi dire, qu'elles n'ont point tendus. Il faut donc que l'avocat apprenne 41 voir les questions sous toutes leurs faces, et combien un seul genre légal est capable d'engendrer d'espèces. C'est autant de principes ou de motifs de décision dont il se précautionne pour les cas à venir. El on remarquera que s'il ne le faisait point, c'est la matière même ou l'étoffe qui manquerait k son éloquence, puisque c'est de là que dépend pour lui l'invention oratoire.

Mais on conviendi^a que, pour ces raisons mêmes, embarrassée de tant d'entraves, celte éloquence, rappelée pei^étuellement à terre, ne saurait s'élever jamais bien haut, ni se déployer bien librement, ni planer bien longtemps. Autre, et nouvelle, et

manifeste infériorité de l'éloquence judiciaire par rapport à l'éloquence de la chaire ou à Téloquence politique.

L'éloquence politique n'est point gênée par l'autorité positive des textes, ni par la difficulté de les interpréter ou la nécessité de les concilier. Car, c'est elle qui les fait et elle qui les défait. Dans des lois que Ton ne saurait jamais regarder comme immuables, puisqu'elles ne sont point descendues du ciel, sa mission ou sa raison d'être est d'introduire plus de clarté, plus de justice, plus d'humanité. Et l'éloquence de la chaire, si l'on veut résumer en quelques mots son objet, que se propose-t-elle, que de nous détacher de ces intérêts mêmes qui sont entre nous l'occasion, l'aliment, et la fin des procès civils? Si elle a une mission sociale, c'estde nous enseigner les moyens d'entretenir la paix parmi les hommes, et, selon le terme consacré, c'est de nous élever, par un peu de « désappropriation de nous-mêmes », au-dessus des motifs habituels de nos disputes et de nos querelles. Mais les avocats, eux, sont comme emprisonnés sous le réseau des subtiUtés juridiques; et pour peu qu'ils essaient d'en sortir, on voit communément qu'ils perdent les procès qu'on leur avait confiés, pour les plaider sans doute, mais d'abord pour les gagner. Sur quoi, la question n'est pas de savoir si leur métier n'en vaut pas bien un autre, mais de voir, et

de dire, que Téloquence n'y est guère de mise.

Mêlée qu'elle est ainsi aux affaires de tous les jours, il en résulte enfin pour l'éloquence judiciaire une autre raison d'infériorité. Car, il y a de grandes causes, mais il y en a beaucoup plus de petites, qui n'intéressent que les plaideurs, et non pas du tout les avocats qui les soutiennent ou les magistrats qui les jugent.

Le 18 mai 1634, il y a donc de cela deux cent cinquante-quatre ans, IVP Olivier Patru, devant MM. de la Grand'Chambre, prit la parole pour la « veuve et les enfants de défunt Pierre Doublet, fermier de Grenelle, et pour quatre habitants de Vaugirard, appelans, contre M. le curé de Saint- Étienne, intimé »; et je conviens qu'il ne parla point mal, encore qu'un peu pompeusement, et en mêlant à son discours, où elles n'avaient que faire, trop de citations de Josèphe et de Diogène Laerce. Il s'agissait de savoir si le défunt, Pierre Doublet, avait eu le droit, quoique étant de la paroisse de Saint-Étienne, de se faire enterrer dans l'église de Vaugirard. Quel intérêt veut-on que nous prenions à Pierre Doublet?

J'ai rappelé tout à l'heure les Plaidoyers et Discours de M. Chaix d'Est-Ange, et ils ne datent pas encore de deux cent cinquante-quatre ans. Le 2 avril 1835, devant la 6'' chambre du tribunal de la Seine, Chaix d'Est-Ange plaida pour M. Ardisson, que l'on accusait calomnieusement d'avoir mis lui-

même le feu dans son appartement de la rue du Temple , pour incendier son mobilier et toucher une assurance de 600000 francs. Que nous font aujourd'hui les affaires de M. Ardisson?

Et parmi les causes que l'on plaidait hier, les ciidles ou les criminelles, je demande combien il y en a qui soient plus intéressantes et d'un intérêt plus durable que celle de M. Ardisson ou de la veuve Doublet? Là peut-être est surtout la grande infériorité de Téloquence judiciaire : elle ne s'exerce que sur ce qu'il y a de plus transitoire ou de plus contingent au monde, et sous peine de manquer son objet, il faut qu'elle s'enferme dans les faits de la cause. Mais les faits de la cause, toujours particuliers, sont toujours petits, et toujours ou presque toujours indifférents en soi.

Il en est autrement de ceux qui font la matière de l'éloquence politique ou de l'éloquence de la chaire. Sans doute, et tous les jours, on voit discuter dans nos parlements, comme devant nos tribunaux ou nos cours d'assises, des intérêts aussi dont, l'année prochaine peut-être, et dans vingt-cinq ans à coup sûr, l'opinion ne se souciera guère. Il n'est besoin, pour s'en rendre assuré, que de Ure le Journal officiel^ ou de feuilleter du bout du doigt la collection du Moniteur, On peut dire, cependant, que, dans les plus ingrates ou les plus ennuyeuses de ces discussions, il y va presque toujours d'intérêts généraux, ou au moins collectifs; et cela seul,

donnant à l'orateur plus de confiance dans la grandeur ou dans la portée de la cause, donne aussi à son éloquence, — quand il en a, — plus de corps^ plus de souffle, et plus d'envergure.

Pour l'éloquence de la chaire, on me permettra de n'y point insister. Il est trop évident qu'elle fait sa matière des intérêts les plus généraux et les plus durables de l'humanité, de ceux qui ne passent point avec les générations, ou qui survivent aux nations elles-mêmes. Un sermon de saint Jean Chrysostome ou de saint Augustin est aussi vrai, aussi actuel pour nous, qu'il pouvait l'être jadis pour les habitants d'Hippone et les fidèles de Constantinople. Un sermon de Bossuet ou de Bourdaloue sur la Mort seront aussi lisibles et aussi profitables dans cent ans, dans mille ans, qu'ils le sont aujourd'hui. De telle sorte que, quand un prédicateur manque parfois d'éloquence, — et j'en connais, plus de ceux-là que des autres, — c'est lui qui manque à sa matière, mais non pas la matière qui lui fait défaut.

Et l'orateur politique lui-même, s'il peut éprouver quelque crainte, c'est bien plus tôt de n'être pas^ comme l'on dit, à la hauteur de son sujet, que de l'écraser du poids de son éloquence. Car, il n'y a pas de « mouvements » hardis ou passionnés, il n'y a pas de formes de l'éloquence humaine, il n'y a ni souvenirs historiques, ni moyens d'émotions qu'on ne puisse employer dans la cause de la li-

berté, de la justice, ou de la patrie. Mais l'avocat ne saurait être éloquent sans sortir de son sujet, — et ainsi s'exposer au juste reproche d'emphase ou de déclamation.

C'est le danger d'abord de quelques grandes causes qui se rencontrent parmi les petites. Et je n'entends pas sous ce nom de grandes causes, comme Ton pense bien, ces procès de cour d'assises, où je ne vois ordinairement de grand que l'énormité du crime et la faiblesse du jury. Mais je parle de ces causes où se trouvent parfois enveloppés des intérêts plus généraux qu'elles-mêmes. Antoine Lemaistre, jadis, en a plaidé quelques-unes, et depuis lui, Loyseau de Mauléon, par exemple, le défenseur des Calas.

Telle est l'affaire de Madeleine de Poissy, religieuse carméhte, enlevée par l'apothicaire de l'Hôtel-Dieu de Beaumont, devenue sa femme, et attaquant le testament par lequel Jacques de Poissy, son père, l'avait déshéritée. Et, en effet, il y allait à la fois de deux choses très considérables : l'étendue de l'autorité paternelle et le droit de tester. Telle est encore l'affaire de Louis Marpault, fils de Jean Marpault et de Louise Chapelet, obligé par ses parents, dans sa neuvième année, de vêtir l'habit de cordeUer. C'était comme l'envers de la cause précédente. Après l'étendue de l'autorité paternelle, il s'agissait d'en plaider les limites, et après avoir attaqué l'abus de la liberté

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dans une fille, il était question d'en revendiquer l'usage dans un fils. Je n'ai pas besoin de rappeler autrement Taffaire des Calas, et quelles questions s'y trouvaient impliquées, si ce n'est pour dire qu'ayant inspiré d'assez médiocres « mémoires » à Voltaire, cependant ils valent encore mieux que ceux de Loyseau de Mauléon.

Ne serait-ce pas que, dans ces grandes causes, les avocats se sentent comme dépaysés? Du moins est-il qu'on les y trouve toujours au-dessus du ton, comme s'ils usaient d'une langue étrangère, ou d'un vocabulaire qui ne leur serait pas habituel; Et, en effet, ils ne sont point chargés de critiquer ou de juger les lois, mais de les interpréter. Cependant, toutes ces graves questions ne se discutent qu'autant que l'on s'élève au-dessus des lois positives, que l'on en cherche la réponse ailleurs que dans le Code civil ou le Digeste^ et qu'aux qualités enfin d'un avocat on en joint qui ne s'acquièrent pas dans le commerce des jurisconsultes.

Qu'au surplus la déclamation soit l'écueil inévitable de l'éloquence judiciaire, on le sait; elle l'a toujours été, elle le sera toujours; et le plus grand des avocats lui-même, — c'est Cicéron que je veux dire, — est plein de ces « fausses beautés ». L'abus de la rhétorique, voilà le défaut des avocats, dans tous les temps et dans tous les pays, parce qu'il leur faut presque toujours surfaire, pour la plaider éloquemmmt^ la cause qu'ils ont entreprise.

De là, tous ces moyens qu'ils emploient tour à tour ou simultanément, pour essayer de donner aux choses une importance qu'elles n'ont point, — et le change aux plaideurs eux-mêmes sur l'intérêt de leurs contestations. Il s'agirait de délibérer sur le destin des empires qu'on n'y mettrait pas plus d'ardeur ou plus de véhémence. De là, ces interpellations qu'ils échangent entre eux, et ces invectives dont ils accablent la partie adverse. Si leur cUent doit perdre sa cause, il faut du moins que l'adversaire, en gagnant la sienne, n'en ressente pas une joie sans mélange. De là encore, cette emphase habituelle, de là ces éclats de voix, cette mimique intempérante, et cette gesticulation exagérée par laquelle le corps parle au corps, pour procurer h l'auditoire la sensation d'une éloquence que le lecteui' essaie vainement de retrouver. Les intérêts sont si petits que, s'il ne tâchait pas lui-même de se faire illusion, l'avocat n'oserait les plaider. Et ainsi, pour donner à l'éloquence judiciaire son tour déclamatoire, les exigences de la profession s'unissent aux prétentions Uttéraires qui sont celles de la corporation.

Après cela, je n'insisterai point sur la grande raison que les avocats font valoir lorsqu'ils se décident à laisser imprimer leurs discours ou leurs plaidoyers. — « Nous ne sommes point des hommes de lettres, disent-ils, et nous ne composons pas à loisir, dans le silence du cabinet; nous-

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vivons Sûr la place publique, et si l'on prétend nous juger, ce n'est point assez de nous lire, il faut nous avoir entendus. » — Mais d'abord, et la première critique qu'on leur fasse, n'est-ce pas que le physique de leur éloquence a passé presque tout entier dans leur oeuvre imprimée ? Non, assurément, ce n'est point d'animation que l'on reproche à leurs plaidoyers de manquer, mais au contraire, on en trouve l'animation factice, il s'y voit trop de points suspensifs, exclamatifs I et interrogatifs, trop d'adjurations et de supplications, trop de « mouvements » enfin, et, d un seul mot, trop d'action I

Et puis, si l'action était une partie si considérable de l'éloquence, comment donc se ferait-il que tant de discours politiques, et tant de sermons aussi, ne fussent pas, eux, moins beaux à lire ni moins persuasifs qu'à entendre? Ou encore, et sous ce rapport, tous les orateurs, — avocats, prédicateurs, ou tribuns — étant soumis aux mêmes conditions, comment, en les lisant, distinguerions-nous si bien l'orateur d'avec le rhéteur, et celui-ci d'avec le déclamateur? C'est que, justement, pour être luimême et renouveler en chacun de nous l'émotion de son ancien auditoire, le véritable orateur, Dé mosthène ou Bossuet, n'a pas besoin de tout cet appareil, ni du secours extérieur de l'action ou du geste. Une tragédie de Racine ou un drame de Shakspeare n'ont pas besoin non plus d'être joués

pour être sentis, admirés, et compris : même, on a soutenu qu'ils y perdraient plutôt. Tout ce que nous pouvons donc accorder, c'est que, comme il y a des pièces, des vaudevilles et des mélodrames qui ne valent leur prix qu'aux chandelles, il est vrai qu'il y a des discours qu'il faudrait avoir entendus pour en apprécier l'éloquence. Nous pensons seulement qu'ils n'appartiennent pas à Thistoire de la littérature.

Est-ce à dire toutefois que l'éloquence judiciaire ne vaille pas la peine d'être étudiée, ni l'histoire d'en être écrite? Bien loin de là, et l'idée de M. Munier-Jolain était bonne : elle Test encore. Si, par exemple, au heu de chercher la peinture anecdotique des mœurs du passé dans les sermons de nos grands prédicateurs, qui ne font pas de personnalités, quoi que l'on en ait dit, ni de '«portraits », parce quïls croiraient ainsi dégrader à un honteux usage la dignité de leur ministère, on la cherchait dans les plaidoyers de nos avocats du xvii® et du xvm® siècle, on l'y trouverait, souvent piquante, plus authentique en général que dans les Mémoires ou les Corresiiondances, et toujours et surtout très circonstauciée.

C'est ce qu'avait fort bien montré jadis, dans un gros livre sur L'Éloquence judiciaire au X VIl"^ siècle, M. Oscar de Vallée. C'est aussi ce que M. Munier- Jolain, à son tour, dans ses Époques, eût pu faire bien mieux ressortir. Car, parlez-moi d'un bon

procès pour nous faire voir les gens in naturalibiis^ dans toute la naïve impudeur de leur égoïsme ou de leur cupidité, de leur ingratitude ou de leur lâcheté, de leur bassesse ou de leur férocité! Ni leurs confesseurs, — et en ce temps-là tout le monde avait un confesseur, — ni leurs médecins mêmes n'obtiennent d'eux, n'en tirent, ou n'en arrachent de semblables aveux. On dit tout à son avocat; et même ce qu'on ferait beaucoup mieux de lui taire. C'est pourquoi, ce serait une mine à creuser, un trésor à exploiter peut-être, que les annales de l'éloquence judiciaire, dont je ne connais pas bien la richesse ni la profondeur, mais tout de même où je m'étonne que Ton n'ait pas regardé de plus près. Dût la tentative en être infructueuse, au moins encore faudrait-il qu'on l'eût faite, puisque là où il n'y a rien, c'est nous avoir appris quelque chose que de nous avoir montré qu'effectivement il n'y a rien. Mais il y a quelque chose dans les annales de l'éloquence judiciaire ; à défaut d'intérêt httéraire, elles ont un intérêt historique certain ; et ce que l'on y trouve ne se trouve que là.

A un autre point de vue, plus historique, si je puis ainsi dire, ou moins anecdotique, il serait curieux d'y étudier les variations de la morale publique, et c'est encore un peu ce que j'avais espéré de trouver dans le livre de M. Munier-Jolain. Les grands crimes sont toujours les grands crimes ;

et, en dépit de nos « criminologues », on aime à croire que, longtemps encore, on les traitera comme des crimes plutôt que comme des maladies ; par la prison, de préférence aux bromures; et avec plus de sévérité que d'affectueuse indulgence ou de douce pitié.

Mais ce qui varie d'un siècle à l'autre, ou plusieurs fois dans un même siècle, c'est le jugement que Ton fait de certaines actions notoirement immorales, et que cependant les lois mêmes, s'accommodant à l'opinion, frappent, selon les temps, avec plus de mollesse ou d'impitoyable dureté. Ce n'est pas encore chez les prédicateurs que Ton peut suivre et relever ces variations à la trace ; ils parlent de trop haut, et au nom d'une morale trop pure; c'est déjà chez les moraUstes, plus curieux que les prédicateurs et plus malicieux ; mais c'est surtout peut-être chez les avocats, mêlés comme ils sont à la vie quotidienne, et généralement attentifs à ne s'écarter de l'opinion qu'autant qu'il le faut pour l'exciter sans la blesser. Une bonne histoire de l'éloquence judiciaire, avec plus de citations que n'en donne M. Munier-Jolain, et des analyses mieux faites, ne laisserait pas, j'imagine, d'être instructive à cet égard, peut-être même divertissante; — à moins pourtant qu'elle ne nous attristât.

Et enfin elle serait utile encore aux avocats, comme une histoire de la procédure est utile à nos

praticiens pour les perfectionner dans leur art, en le rapportant à ses principes.

Si nos avocats ont autre chose à faire, en effet, que de « flatter nos oreilles par des cadences harmonieuses », ou de « charmer les esprits par de vaines curiosités »; si leur tâche est assez belle encore sans cela, et assez difficile ; si leur art a ses secrets, ses règles, et ses lois, quïl faut connaître pour l'exercer, c'est assez pour justifier l'histoire de l'éloquence judiciaire. Je regretterai donc, avec M. Munier-Jolain, que le sujet n'ait encore tenté personne, ou du moins qu'à peine en ait-on tracé quelques rares chapitres. Mieux que cela, et cette histoire, si je l'osais, je l'inviterais lui-même à l'écrire, à la condition seulement que ce fût d'un style plus simple, ou même plus naïf, mais surtout moins « littéraire ». Car j'ai quelque idée qu'en nous en retraçant plus fidèlement les époques, il aboutirait aux mêmes conclusions que nousmêmes ; qu'il s'apercevrait qu'à mesure qu'elle s'éloignait de la littérature, et qu'elle se souciait moins de faire revivre parmi nous les Démosthène et les Cicéron, l'éloquence judiciaire se rapprochait de son véritable objet; et qu'il conviendrait enfin qu'à vouloir égaler l'éloquence poUtique ou celle de la chaire, comme elle y perd absolument son temps, l'éloquence du barreau ne saurait rien gagner.

Mais, en tout cas, lui ou un autre, si jamais quelqu'un écrivait cette histoire, il ne devrait pas croire

qu'en « bannissant l'éloquence judiciaire de Tunivers des belles-lettres », les représentants de la haute critique, — c'est taujours M. Munier-Jolain qui parle, — « n'aient conformé leurs plans qu'à leur seule ignorance ». Ils ont eu leurs raisons, que même ils croyaient tellement é\ddentes que, de peur de se faire moquer, ils ont négligé de les donner. Je consens d'ailleurs très volontiers que ni Sainte-Beuve, ni Désiré Nisard n'eussent fait une étude bien approfondie d'Antoine Lemaistre ni d'Olivier Patrii, de d'Aguesseau ni de Cochin. Mais s'il n'est pas vrai, selon le mot impertinent de Rivarol, que « quatre lignes de prose jugent et classent un homme sans retour », il n'est pas vrai non plus que quelques bonnes pages égarées dans quinze ou vingt volumes en fassent un écrivain. L'histoire d'une littérature ne se compose que de l'histoire ou des écrits de ceux qui ont ajouté quelque chose à la somme des idées de leur temps ou aux moyens de l'art d'écrire. De quel avocat peut-on faire cet éloge? Et si l'on n'en nomme pas un, si même Ton avoue qu'en tout temps le barreau n'a témoigné « que de sa dociUté aux règles changeantes de notre goût littéraire », si Ton ajoute enfin, sans en être prié, que les « réformateurs du langage ou de la pensée ne partirent jamais du Palais » ; de quoi se plaint-on? à qui en a-t-on? et à qui faut-il s'en prendre, — qu'à soi-même?

1« mai 188S.

On va célébrer dans quelques jours, à Montbard, le centenaire de la mort de Buffon : c'est une occasion naturelle de reparler d'un grand écrivain dont il est vrai que Ton ne parle guère, que l'on lit moins encore, et qu'il semble surtout que l'on juge et que Ton connaisse assez mal. Deux ou trois mots, passés presque en proverbes : « Le style, c'est l'homme même », et « Le génie n'est qu'une longue patience », — dont le premier doit peut-être une part de sa popularité littéraire à la facilité que Ton a de le tordre en vingt façons; — deux ou trois pages : la description de l'oiseau-mouche ou du colibri, qui ont cela de particulier d'être extrêmement brillantes sans chaleur; ou celle encore du cheval, qui est devenue le modèle de l'emphase, de la disproportion des mots avec les choses, de l'éloquence hors de sa place et conséquemment

importune; — enfin quelques historiettes, comme celle de Thabit de velours incarnat ou des manchettes de dentelle que ce grand seigneur de lettres, en son château, passait avant de s'asseoir à sa table de travail, voilà ce que Ton cite en général, et voilà presque tout ce que l'on sait de BufTon.

C'est peu de chose ; et vraiment ce n'est pas assez. h'Histoire naturelle demeure en effet toujours une des grandes œuvres du xviu* siècle, — avec V Esprit des lois et V Essai sur les mœurs ^ — et ce n'est pas le nom de Diderot, comme on fait depuis quelques années, c'est toujours celui de BufTon qu'il faut inscrire à côté de ceux de Voltaire et de Montesquieu. Ainsi du moins en avaient jugé leurs contemporains à tous trois ou tous quatre, et je crois qu'en dépit des progrès de la science et des changements du goût, ils avaient bien jugé. Les défauts de Buffon paraissent de loin, étant de ceux qui portent, pour ainsi dire, avec eux leur enseigne; mais, plus on lit et plus on relit les grandes parties de son Histoire fiatnrelle, plus on y découvre de qualités rares, de mérites profonds; plus on Tadmire; et moins on comprend la dédaigneuse indifférence qu'affectent aujourd'hui pour lui les demi-lettrés et les demi-savants.

J'en connais bien quelques raisons; et je pourrais dire au besoin comment la réputation de Buffon a décru. Les encyclopédistes ne l'aimaient pas, j'entends ici les petits encyclopédistes, ceux de la

seconde génération, les « garçons de boutique », dont Voltaire n'est devenu le chef nominal qu'en leur soumetlant sa propre indépendance, et ceux qui, s'ils n'ont certes pas « persécuté » Rousseau, n'en ont pas moins exaspéré jusqu'à la folie son ombrageuse et maladive susceptibilité. Si Montesquieu n'était pas mort à temps, ils l'auraient aussi lui, arrangé comme ils ont fait Rousseau, comme ils ont fait Buffon. « Ne me parlez pas, disait d'Alembert, ne me parlez pas de votre BufTon, ce comte de ïuffières, qui, au lieu de nommer simplement le cheval, s'écrie : La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier animal qui... » Et Rivarollui répondait: « Oui, c'est comme ce sot de Jean-Baptiste Rousseau, quand il dit:

Des bords heureux où naît l'Aurore Aux bords enflammés du couchant;

au lieu de dire de l'est à l'ouest » ; — mais il aurait pu bien mieux répondre encore.

Si d'Alembert reprochait à BufTon son emphase, Grimm, le baron de Grimm, lui reprochait de « manquer d'idées » ; s'étonnait, en Allemand de son temps qu'il était, du « cas singulier que Ton faisait à Paris du style » ; et prédisait avec autorité qu'un jour la gloire de M. Daubenton éclipserait •celle de BufTon. Ou bien, dans ses Mimoires, le seul livre de lui qui soit encore lisible, Marmontel allait

plus loin, réduisant le mérite entier de l'auteur de VHisloire nalureAle à celui d'un « poète distingué dans le genre descriptif »; attaquant Jusqu'à son caractère; et nous le présentant comme un courtisan assidu des puissances, et même un peu servile. « Comme BulTon voyait que Técole encyclopédique était en défaveur à la cour et dans l'esprit du roi, il craignit d'être enveloppé dans le commun naufrage, et pour voyager à pleines voiles, ou du moins pour louvoyer seul et prudemment parmi les écueils, il aima mieux avoir à soi sa barque libre et détachée. »

Et, dé fait, à V Encyclopédie^ le premier usage que l'on devait faire de sa liberté, c'était de l'abdiquer aux mains des Diderot ou des d'Alembert; mais Buffon, fort de sa naissance, de sa situation de fortune, et de sa valeur, avait la prétention de ne dépendre que de lui-même. Pourquoi faut-il seulement que les encyclopédistes aient fait Topinion de la postérité sur le xvin^ siècle? que les jugements de Grimm dans sa Correspondance , et de Marmontel dans ses Mémoires^ soient devenus les nôtres? et que, ne faisant pourtant de leurs œuvres et d'eux que le cas qu'il convient d'en faire, nous nous représentions Buffon tel qu'ils nous l'ont peint ?

C'est qu'il y a peut-être une part de vérité dans leurs jugements; et lorsque, par exemple, ils reprochent à Buffon la magnificence et la pompe ordinaire

BUFFON. 13t

de son style, on est tenté de croire qu'ils n'ont pa& toujours tort.

Encore, faut-il bien distinguer. Buffon a la parole ample, il a le geste large, il ramène dans la prose française cette phrase majestueuse que Voltaire^ avait remplacée par sa phrase alerte et courtvêtue, Montesquieu par sa phrase sentencieuse^ énigmatique et saccadée, mais également brève; et c'est ce qu'on peut ne pas aimer, mais non toutefois lui reprocher. La manière de Voltaire, car il en a une, et celle de Montesquieu, ne sont pas des modèles dont il soit interdit de s'écarter. Mai& l'auteur du Discours sur le style ne s'est peut-être pas assez fidèlement conformé à la très belle et trèssévère définition qu'il a donnée du style : « Le style n'est que l'ordre et que le mouvement que l'on met dans ses pensées. » Par-delà le pouvoir de « l'ordre » et du « mouvement », Buffon a cru, sans aucun doute, à celui des mots et de la rhétorique.

Nous le voyons trop dans les corrections qu'il fait au style de ses collaborateurs : Guéneau de Montbeillard et l'excellent abbé Bexon. S'il y en a beaucoup d'extrêmement heureuses, il y en a trop d'inutiles, ou de vaines, pour mieux dke, qui ne sont pas précisément d'un « phrasier », comme l'appelait encore d'Alemberl, mais un peu d'un rhéteur. Le grand défaut du style de Buffon, il semble que ce soit le manque d'aisance et de liberté, je ne

i:]2 NOUVELLES QUESTIONS DE CRITIQUE.

sais quelle tension ou quel effort, constant et visible, vers la noblesse et vers la majesté. Il veut orner jusqu'aux plus petites choses, et il n'y réussît pas toujours, et, quand il y réussit le mieux, on sent encore la peine, Tapprêt, et Tartifice.

On lui fait un autre reproche, qu'on lui faisait déjà de son temps, un reproche plus grave et qui parait mieux fondé, que lui ont adressé Malesherbes et Réaumur, que Flourens a repris dans son Histoire des idées de Buffon, et qui, de ce livre médiocre, a passé dans la plupart des biographies de Buffon et de nos histoires de la littérature. C'est d'avoir toute sa vie combattu, dans la personne de Linné, par exemple, les « naturalistes classificateurs », ou plus généralement d'avoir nié le pouvoir des Méthodes. Sous une autre forme encore, c'est d'avoir, non pas précisément dédaigné l'observation et l'expérience, — toute son Histoire naturelle et toute sa Correspondance au besoin seraient là pour prouver éloquemment le contraire, — mais d'avoir abusé de l'hypothèse; et, en voulant anticiper sur la marche lente de la science, d'en avoir ainsi retardé le progrès. Ou bien, enfin, c'est d'avoir accrédité de l'autorité de son nom des théories et des erreurs qu'il a fallu plus de temps et de travail pour détruire qu'il ne lui en eût fallu à lui-même pour en apercevoir le caractère décevant.

De telle sorte que ni les savants, qui lui trouvent trop de « littérature » et « d'imagination »

pour eux, ne Tacceptant comme Tun d'eux, ni les littérateurs, qui le trouvent trop savant et surtout trop spécial, ne le reconnaissant non plus pour un des leurs, il flotte, avec sa renommée, des savants aux littérateurs; chacun d'eux se récuse quand il s'agit d'en porter un jugement complet ; et sa gloire ne souffre de rien tant que de ce qu'il avait cru qui l'éterniserait.

On pourrait beaucoup parler sur- chacun de ces points. « Il n'y a pour ainsi dire pas une seule question relative à l'organisation, à l'évolution, et aux fonctions des diverses formes de la matière inanimée ou vivante qui n'ait fourni à Buffon l'objet de quelque conception prophétique. » Ainsi s'exprimait, il n'y a pas longtemps, dans l'excellente, mais un peu longue Introduction qu'il a mise à la dernière édition des Œuvres complètes de Buffov, M. J.-L. de Lanessan. En effet, quelques-unes des plus graves « erreurs » de Buffon, de ce que l'on appelait ses « erreurs », à l'époque où l'histoire naturelle de Cuvier régnait souverainement dans l'école, on les a vues redevenir des « vérités », depuis que l'histoire naturelle de Cuvier a elle-même «été remplacée par celle de Darwin et d'Hœckel. Si maintenant M. de Lanessan n'exagère pas à son tour, quand, non content d'attribuer à Buffon la « paternité » des théories de la lutte pour l'existence et de la sélection naturelle, il ajoute que, poiu: la sélection artilicielle, « nul, sans en excepter

Darwin, ne l'a mieux comprise et plus exactement dépeinte que BulTon; » c'est ce que nous ne prendrons pas sur nous d'affirmer. Mais ce qui est assurément certain, c'est que les hypothèses de Buffon, comme avant lui quelques-unes de celles de Descartes, portaient plus loin que les contradictions que leurs successeurs en ont faites. Aux environs de 1850, toute une partie de l'œuvre de Buffon passait pour être à bas, qui s'est depuis lors relevée de ses ruines, et c'en est la partie qui touche à ce que l'histoire naturelle a ellemême de plus profond et de plus mystérieux. Il est bon de le savoir, et de le répandre. Par une de ces interversions plus fréquentes qu'on ne le croit dans l'histoire de la science, les vérités de 1850 sont devenues les erreurs de 1888; et c'est « l'aventureuse » imagination de Buffon qui triomphe parmi nous des savantes « observations » de Flourens.

De même pour ses hypothèses, et l'abus que l'on veut qu'il en ait fait. Oui, c'était aussi la mode, en ce temps-là, parmi nos savants, que de proscrire l'hypothèse ; ils ne voulaient que des « expériences»; et c'était pour nous faire croire que la science n'enregistrait que des certitudes. Mais on a reconnu depuis lors ce qu'il eût été plus simple et plus franc de ne jamais nier, que, sans une hypothèse qui la suggère, il n'y a pas d'expérience possible; et quand une fois l'expérience est faite»

on a également reconnu qu'elle n'avait de signification, de sens, et de portée qu'autant qu'elle concourait à la vérification ou au déclassement, si je puis ainsi dire, de quelque hypothèse antérieure. Aucun savant digne de son nom n'observe pour observer ni n'expérimente en quelque sorte à vide ; et le poète même ou le romancier n'ont pas besoin d'une imagination plus inventive et plus souple que le physicien ou que le naturaliste.

Ainsi Ta bien entendu BufTon. Pas plus que la science de Thomme, la science de la nature ne comporte à ses yeux la certitude mathématique ; pour lui comme pour beaucoup de nos savants, comme pour les plus illustres, comme pour un Claude Bernard et comme poui; un Darwin, — je ne nomme ici que des morts, — les lois ne sont pas les rapports « nécessaires » qui dérivent de la nature des choses, mais plutôt les rapports « probables » ou « possibles; » et l'hypothèse est légitime, puisqu'on ne saurait s'en passer, toutes les fois qu'elle répond à de certaines conditions. Or, ces conditions, si BufTon les a généralement observées, et si l'hypothèse Ta conduit lui-même à quelquesunes de ses plus belles découvertes, n'est-il pas étrange qu'en lui reprochant Tabus qu'il en a fait, on oublie d'ajouter, — ou plutôt de dire d'abord, — qu'il leur doit le meilleur de son œuvre? si bien qu'en vérité ce n'est pas aux progrès de la science qu'il faut imputer la diminution de sa gloire, mais

peut-être à rincompétence et à l'étroitesse d'esprit de quelques-uns de ses juges?

Car il n'y a pas jusqu'au reproche qu'on lui fait d'avoir dit qu'il n'y aurait dans la nature « que des indi\ddus », et que « les genres, les ordres et les classes n'^existent que dans notre imagination »^ sur lequel on ne le pût justifier. M. Emile Montégui, dans ses *S'oMvewirs de Bourgogne, l'en a même loué comme de l'une de ses inventions les plus heureuses. « Nous prêtons à la nature des plans d'académicien, disait-il; la nature n'a pas de plan ; elle n*a qu'un but, qui est de créer, et elle crée, non des espèces ni des genres, mais des individus, et rien que des individus. » A quoi l'on a bien souvent répondu que, sans doute, les groupes mal faits n'existent que dans notre imagination, mais que les groupes naturels, ou bien faits, existent dans la nature; — ce qui n'est pas répondre, puisque c'est répondre par la question même. Elle n'est d'ailleurs ni facile ni claire ; et la philosophie scolastique a vécu trois cents ans de cette discussion presque unique, savoir : si les espèces et les genres ne sont que des mots, verba et voces, prastereaque nihil; ou au contraire s'ils sont réels et indépendants en quelque manière de la succession des individus qui les constituent dans le temps.

Je dis seulement, que, depuis une trentaine d'années, la doctrine de l'évolution a incliné la disposition générale des esprits, et la science elle-même,

dans le sens de BulTon. On a renversé les barrières que l'ancienne histoire naturelle avait prétendu dresser à jamais entre les espèces ; là où les contradicteurs de BufTon avaient vu des cadres rigides, nous n'apercevons plus aujourd'hui que des limites changeantes, incertaines, confuses ; et tout ce que la philosophie zoologique de Linné ou de Cuvier avait jadis d'autorité, c'est celle de BulTon qui l'a reconquis parmi nous. « Il n'y a pas un seul dessein, un seul/)Zan, il y en a quatre, disait Flourens : il y a un plan des vertébrés, il y a un plan des mollusques, il y a le plan des insectes, et le plan des zoophytes. » Et il ajoutait avec son habituelle confiance : « C'est ce que nous savons tous aujourd'hui, et ce que Buffon ne pouvait savoir. » Nous, cependant, on nous enseigne précisément le contraire de ce que Flourens croyait si bien savoir ; et, de ces quatre plans^ pour voir ce qu'il subsiste, le lecteur n'a qu'à parcourir l'Orz^iMe des espèces ou \ Histoire natuj^elle de la création.

Qu'on nous pardonne cette insistance. La plupart de nos historiens de la littérature ont un préjugé contre Buffon, et ce préjuge consiste à croire non- seulement que la science de Buffon a été, comme on dit, dépassée, mais encore que Buffon n'était pas un savant; que ses théories seraient écroulées aujourd'hui tout entières; qu'on risquerait, à lire son Histoire naturelle, d'y prendre les idées les plus fausses, les moins conformes à l'état

présent de la science. Ce n'est pas se faire de la science elle-même une idée très juste, et c'est s'en faire une moins juste encore de Buffon et de son œuvre. La science ne procède point ainsi par subversions totales ou révolutions entières; dans l'œuvre d'un savant illustre, d'un physicien du xvn*^ siècle ou d'un malhématicien du temps de Louis XIV, il demeure toujours une part de vérité considérable; et particulièrement, dans celle de BulTon, il faut d'abord savoir qu'il y en avait une plus grande ou aussi grande que dans celle même de quelques-uns de ses successeurs. Mais il a eu d'autres mérites encore, plus proprement littéraires, si l'on peut ainsi dire, et qu'il semble, eux aussi, quand on parle de lui, que l'on n'apprécie point à leur véritable valeur.

. Tel est ce mérite, si considérable, et qui n'appartient guère dans l'histoire de toutes les littératures qu'à de très grands esprits, d'avoir étendu le domaine lui-même de la littérature, — et conséquemment de l'action littéraire, — en y faisant entrer ce qui n'y était pas jusqu'alors contenu. Si l'on se place à ce point de vue, ce que l'auteur du Discours dtila méthode et celui des Provinciales avaient fait cent ans auparavant pour la philosophie et la théologie même, de les tirer de l'ombre des écoles et de les produire au grand jour, de les traduire dans la langue de tout le monde, et de les rendre^ accessibles à la presque universalité des

lecteurs, Buffon, dans le môme temps que Montesquieu le faisait pour le droit public et la législation comparée, Ta fait, lui, pour Thistoire naturelle, et généralement pour la science. D'autres Tavaient essayé avant lui, Fontenelle, par exemple, à qui même la seule tentative en a suffi pour se faire pardonner ses bergeries et ses tragédies, son Aspar et ses Lettres galantes. Buffon y a réussi le premier, et il y a réussi en vraiment grand écrivain. A tout un ordre de faits et d'idées qui jusqu'alors n'avait guère occupé que les savants dans leurs laboratoires, il a intéressé tous les « honnêtes gens », les beaux esprits et les femmes, en leur en révélant Texistence.

Or, on ne saurait trop le redire, si l'invention littéraire est vraiment quelque part, elle est là, dans l'invention des moyens qui, du demi-jour ou de l'obscurité de la technologie, font passer les idées dans le courant de la ch-culation intellectuelle générale. Un grand écrivain, c'est celui qui, concevant une semblable ambition, trouve en lui ce qu'il faut pour la réaliser ; et Buffon, pour l'histoire naturelle, quand il n'aurait pas d'autre mérite, aurait encore celui d'être ce grand écrivain. De son temps, autour de lui, et avant ou depuis lui, comptez, si vous voulez être juste envers sa mémoire, combien il y en a par chaque siècle dont on puisse faii'e un semblable éloge. Le siècle est grand, dès qu'ils sont deux ou trois; et quand ils

sont une demi-douzaine, le siècle fait époque dans l'histoire de Thumanité.

Mais ce n'est pas seulement le domaine de la littérature, c'est encore celui de Tesprit humain qu'à étendu l'auteur de la Théorie de la terre et des Epoques de la nature. Lorsqu'il commença de s'appliquer à l'histoire naturelle, c'est-à-dire lorsqu'il fut nommé « intendant du Jardin du roi », il n'était pas naturaliste; et c'est ce qui peut servir à expliquer le désordre apparent des premiers volumes de son grand ouvrage. Les animaux y sont classés d'après les rapports d'utilité ou de familiarité qu'ils ont avec Thomme. « Nous donnerons la préférence au cheval, au cliien, au bœuf... ensuite, nous nous occuperons de ceux qui, sans être familiers, ne laissent pas d'habiter les mêmes Heux, les mêmes climats, comme les cerfs, les lièvres et tous les animaux sauvages... et ce ne sera qu'après toutes ces connaissances acquises que nous rechercherons ce que peuvent être les animaux étrangers, comme les éléphans, les dromadaires, etc. » On ne peut guère concevoir de classification plus artificielle, quoique d'ailleurs elle n'ait pas laissé de contribuer, en ne dépaysant pas d'abord les lecteurs de Buffon, au succès de V Histoire naturelle. Mais on sait que Buffon n'a eu garde de s'y tenir, et qu'au contraire, à mesure qu'il avançait dans son grand ouvrage, il s'en est davantage écarté.

Supposé qu'il s'y fût tenu, son Histoire naturelle

BUFFOiN. 141

n'en aurait pas moins opéré son effet, qui, semble avoir été surtout, au xviii* siècle, de détacher l'homme de la superstition de lui-même, de son espèce, et de lui donner pour la première fois la claire conscience du peu de place qu'il occupe dans l'espace comme du peu de durée qu'il remplit dans le temps. Si nous regardons en arrière de nous, que de temps où nous n'étions pas! et, si nous essayons de lire dans l'avenir, que de temps où nous ne serons plus! Si nous francliissons par la pensée les bornes de notre planète, que de mondes parmi lesquels le nôtre n'est qu'un point perdu dans l'immensité de l'infini! mais si nous nous renfermons dans les limites mêmes de ce « petit cachot où nous sommes logés », quel orgueil, ou plutôt quelle ridicule vanité de nous en croire le centre I

Ce lieu commun de la théologie chrétienne, si éloquemment développé par Pascal, dans un fragment célèbre, c'est Buffon, le moins « pieux » assurément de nos grands écrivains, qui Ta renouvelé en en faisant l'objet d'une démonstration proprement scientifique. En écrivant sa Théorie de la terre ^ et plus tard en la complétant par ses Epoques de la nature^ c'est lui qui nous a révélé quel accident c'était à la surface du globe que l'existence de l'humanité. Et c'est lui qui, de tous les philosophes du wnV siècle, a ainsi le plus fait pour débarrasser la science de cette adoration de l'homme qui

n'était pas le moindre obstacle qu'elle eût rencontré jusqu'alors à ses progrès. Tandis qu'en effet la philosophie de Voltaire, celle de Montesquieu, de Rousseau, de Diderot, sont essentiellement des philosophies sociales, si l'on peut ainsi dire, des philosophies dont le progrés ou la réformation de l'institution sociale est le commencement et la fin, le philosophie de Buffon, prenant son origine dans celle môme des mondes, et prolongeant ses suites au-delà de l'existence de l'espèce, a ouvert l'infini à la pensée humaine. Depuis Y Histoire naturelle, il ne nous est plus permis ni possible de nous placer au centre de l'univers, et cette apparente déchéance est peut-être l'un des progrès les plus considérables qu'il y ait dans l'hisloire de l'esprit humain.

Je ne veux pas dire que Buffon en soit Tunique ouvrier, ni seulement que son Histoire naturelle ait pour objet d'insinuer cette idée. Mais elle l'insinue, voilà le fait ; et elle l'insinue de toutes les manières ; et il suffît que Buffon en ait eu conscience pour que Ton soit en droit de lui en faire honneur. Est-il d'ailleurs besoin d'en montrer longuement l'importance? Combien de temps, par exemple, la science de l'homme lui-même a- 1- elle vu son progrès uniquement retardé parce que l'on persi'stait à faire de l'homme un être à part dans la nature, et que l'on ne voulait pas, selon l'expression de Buffon, « le ranger dans la classe des animaux.

auxquels il ressemble par tout ce qu'il a de matériel, dont l'instinct est peut être plus sûr que sa raison et l'industrie plus admirable que ses arts »? Mais du jour qu'en effet nous nous y sommes rangés, de ce jour l'anatomie comparée et la physiologie générale sont nées, et la gloire en revient à. la publication de V Histoire naturelle.

Il faut encore ajouter que, pour faire valoir h cette idée tout son prix, Buffon a justement trouvé ou inventé, comme l'on voudra, le caractère de style qu'il fallait. C'est ce que n'ont pas compris le& Marmontel et les d'Alembert, que le style de Buffon, emphatique lorsqu'il décrit les mœurs du cheval ou du cerf, parce qu'il les décrit d'un point de vue trop humain, se dépouille et' se simplifie avec la grandeur des objets qu'il expose.

Comparez, si vous voulez bien voir ce caractère, avec la Théorie de la terre et les Epoques de la nature, Y Exposition du systèyne du monde ou le Discours sur les révolutions du globe. Assurément, pour des savants, ni Laplace ni Cuvier n'écrivent mal; ils écrivent môme bien; mais, outre qu'ils ont des modèles sous les yeux, et que c'est Buffon qui les leur a donnés, quelle différence! Ce sont des savants qui écrivent; Buffon est un écrivain qui s'empare de la science pour lui communiquer ce caractère d'universaUté et de popularité que les savants ne lui donneront jamais. Et bien loin qu'on le puisse accuser ici d'emphase ou de décla-

t44 NOUVELLES QUESTIONS DE CRITIQUE.

mation, c'est plutôt sa froideur ou son impassibifiité qu'on lui a reprochée. « Il raconte que la terre est descendue du soleil, dit encore M. Emile Monlégut, et que les mers sont tombées un beau jour su;r la terre des hauteurs de l'espace où elles étaient retenues, sans plus d'émotion, de tressaillement et d'admiration que s'il s'agissait d'un ancien incendie d'une tourbière éteinte depuis longtemps, ou d'un vieux débordement de fleuves. » En effet, étrangère à son tempérament, l'un des mieux équilibrés qu'il y ait dans l'histoire de notre Bttérature, l'émotion est absente, entièrement absente de son œuvre ;

• . • les plus grandes merveilles, Sans ébranler sou cœur ont frappé ses oreilles ;

et en exposant l'origine des mondes, on n'est pas plus raisonnable et plus froid, plus « impersonnel » et plus « impassible ù que Buffon.

Mais sont-ce bien là de si grandes merveilles? et quand on fait à Buffon ce reproche, ne méconnaît-on point ce qui fait la grandeur et l'originalité de sa manière? Que les mers, en effet, soient tombées un beau jour sur la terre des hauteurs de l'espace infini, cela sans doute est « merveilleux » ; et cependant cela ne Test pas plus que le retour des saisons, que la croissance d'un brin d'herbe, que la vie même et que la mort; — ou, en d'autres termes, il n'y a là de merveilleux que notre étonne-

BUFFON. I4b

ment même. Si nous, ne mesurions pas les choses à la capacité de notre imagination, si nous épurions nos idées de tout ce que nos sens y mêlent de leur faiblesse et de leur impuissance, en un mot, si nous nous transportions à la source même des choses, nous ne verrions plus rien que de nécessaire, et, conséquemment, que d'assez ordinaire dans r accomplissement de la loi.

C'est à ce point de vue que Buffon se place, et ce n'est pas le moindre effet de sa singulière ampleur d'imagination. Les choses, pour lui, n'ont rien de commun avec l'action qu'elles exercent sur la sen* sibilité de l'homme. Elles en sont indépendantes, et la grandeur que nous leur attribuons n'est qu'une illusion de nos sens. Lui reprocher sa froideur et son impassibihté, j*oserai donc dire que c'est lui reprocher ce qui fait la véritable et unique origlnahté de son style. Non seulement il croit que les grandes choses parlent assez éloquemment d'ellesmêmes, et qu'au contraire des petites, — qu'il faut relever par l'éclat de l'expression, — plus on est simple et mieux on les exprime ; mais on pourrait presque prétendre qu'il n'y a pas pour lui de « grandes choses » ; en ce sens que rien n'est « grand » que par rapport à l'homme, et qu'aux yeux de Buffon, dans l'étude de la nature, il faut commencer par faire abstraction de l'homme.

Si d'ailleurs les encyclopédistes n'ont pas rendu justice à l'originalité de son style, ils l'ont rendue

Iî6 NOUVELLES QUESTIONS DE CRITIQUE.

bien moindre encore à cette ainpleur d'imagination. On sait qu'ils étaient les plus secs des hommes, et les plus courts d'haleine. Volontiers ils auraient réduit l'art d'écrire à l'art de raisonner, et Tart de raisonner lui-même à la logique aride de Técole. Cependant, quand ils le pouvaient, ils y ajoutaient encore l'art de conter un conte moral^ celui de faire une brochure, et d'aiguiser une épigramme ou une impertinence. Buffon ne faisait point de brochures ; il ne répondait seulement pas à celles que l'on faisait contre lui ; il ne se mêlait pas non plus de réformer le monde. Or c'était là ce que dans l'école encyclopédique on appelait avoir des idées ; et il est bon de le savoir, pour comprendre le singulier reproche que Grimm, on l'a vu, faisait à Buffon. Buffon « manquait d'idées », puisqu'il n'en avait point sur les fondements de l'État, et sur l'organisation de la société future. Je crois aussi qu'il n'en avait point, ou qu'il en avait peu, sur les conditions du poème épique et sur le mérite comparé des tragédies de Marmontel et des drames de La Harpe.

Mais, pour des « idées », de véritables idées, personne au xvm'' siècle, ni Montesquieu, ni Voltaire, ni Diderot, quoi que l'on en dise, n'en a eu davantage, ni de plus grandes, ou de plus fécondes que Buffon. Même, c'est l'un des charmes de la lecture de V Histoire naturelle, de certaines parties au moins de V Histoire naturelle, que d'y voir les « idées »

naître les unes des autres, et la fécondité des hypothèses de toute sorte, « gigantesques et puissantes », ou « délicates et gracieuses », égaler en toute occasion, si peut-être elle ne la surpasse, la multiplicité des faits qu'elles expliquent. Cette faculté de généralisation, qui dégage rapidement d'une expérience ou d'une observation les lois qu'elle enveloppe, ou, inversement, qui trouve d'abord l'endroit précis d'une théorie qu'un fait nouveau confirme ou modifie, peu de savants, peu de philosophes, l'ont jamais possédée à un plus haut degré que Buffon. Sous ce rapport, il y a quelque ressemblance entre lui et l'auteur de V Origine des espèces; et je ne m'étonne pas que la môme nature d'imagination scientifique, le même goût des grandes hypothèses, la même hardiesse d'esprit les ait l'un et l'autre conduits à des conclusions qui ne 4ifférent entre elles que de cent ans de progrès et de découvertes.

Un dernier trait n'est pas moins caractérisque du génie de Buffon : c'en est la souplesse, ou peut-être et plutôt la perfectibilité. Là est l'explication d'une certaine difficulté qu'on éprouve à le lire, et surtout à le suivre ; là aussi l'explication principale des contradictions que l'on a relevées plus d'une fois dans son œuvre ; là enfin l'explication de la diversité des jugements que l'on en a portés.

Les trois premiers volumes de V Histoire naturelle parurent en 1749, les Époques de la nature en 1787,

et, pendant ces quarante années, pas un seul jour Buffon n'a cessé d'étendre, de rectifier, de modifier, d'élargir et d'approfondir, de corriger ses idées. Très différent en cela de quelques-uns de ses contemporains, de Montesquieu, par exemple, dont on a pu dire que r Esprit des lois était déjà contenu dans ses Lettres persanes, ou encore de Rousseau, qui a vécu du fonds d'idées qu'il s'était fait dans son Discours sur Coriyine de Vinégalilé, Buffon a constamment travaillé sur lui-même, et recommencé, d'année en année, son éducation scientifique. Aussi son Histoire naturelle manque-t-elle un peu d'ordre et d'unité; les parties n'en semblent pas avoir de justes proportions entre elles ; et, sous l'assurance qu'il affecte ou dont la fermeté de son style est l'expression extérieure, la vérité est que Buffon ne sait bien souvent quel choix faire entre la diversité des hypothèses que la fécondité de son imagination lui suggère. Pour ne parler ici que d'une seule question, Flourens n'hésitait pas à en faire le partisan décidé de la fixité des espèces, et, à l'appui de son dire, il abondait en citations topiques. Mais M. de Lanessan n'en a pas apporté de moins nombreuses ni de moins caractéristiques pour prouver qu'au contraire, avant Lamarck et Darwin, Buffon avait conçu la doctrine de l'indéfinie variabilité des espèces. Et cela, si je ne me trompe, signifie deux choses à la fois : la première, que Buffon, sur cette question comme sur bien d'autres, a long-

temps ou toujours hésité ; et la seconde, que, puisque Ton peut le réclamer des deux parts, c'est que l'étendue de son regard avait parcouru Thorizon de la question toute entière.

Nous n'avons point ici (jualité pour le juger comme savant, c'est-à-dire pour essayer de mesurer avec exactitude ce que lui doit l'histoire naturelle. Mais, pour toutes les raisons que nous venons de dire, il nous parait hien difficile que son œuvre scientifique ait péri tout entière. En tout cas, on a vu, s'il faut mettre les choses au pis, que la plupart de ses « erreurs » semblent être aujourd'hui plus voisines de la science naturelle que beaucoup de prétendues « vérités » qu'on leur opposait il n'y a guère plus de vingt-cinq ou trente ans. Nous pouvons ajouter qu'à défaut de ce mérite, il aurait celui d'avoir mis la science naturelle dans ses véritables voies, puisque sans lui, sans ses ouvrages, sans leur influence, on ne voit pas à quelle école se seraient formés tous les naturalistes qui l'ont suivi: les Lamarck, les Cuvier, les Geoff'roy Saint- Hilaire, pour ne nommer que les plus illustres. Et quand enfin on voudrait lui disputer cette gloire, il lui resterait encore celle d'avoir été, bien plutôt que Linné, le véritable créateur en Europe des études d'histoire naturelle. Dans l'histoire de la science comme dans celle de la littérature, nous avons eu beaucoup de « grands hommes » à meilleur marché.

Mais, si nous hésitons à nous prononcer sur la valeur du savant, nous pouvons louer en toute assurance Fécrivain et le philosophe. L'un et Tautre, ils sont de ceux qui font honneur à l'esprit français, par la solidité de leur bon sens, l'étendue de leur esprit, et la grandeur du service qu'ils ont rendu à la langue. Ils sont de ceux dont nous devrions faire plus de cas que nous n'affectons d'en faire, — en vérité comme si nous avions tant de Buffons parmi nous ! Ils sont de ceux enfin et surtout, que les étrangers,les Anglais ou les Allemands, s'ils leur appartenaient, ne craindj*aient pas d'égaler aux plus grands. Cependant, après avoir connu la gloire, et après avoir eu, de son vivant môme, ce * que l'on pourrait appeler tous les honneurs de son génie, — les encyclopédistes ne s'en sentaient pas de dépit ou d'envie, — on ne saurait dire que Buffon soit tombé tout à fait dans l'oubli, mais je crois bien que nous donnerions volontiers la Théorie de la terre pour les Fausses Confidences^ et les Époques de la nature pour la Religieuse ou Jacques le Fataliste, Roman et théâtre, théâtre et roman, n'est-ce pas aujourd'hui toute la littérature?

Sachons du moins ce que nous perdrions ; et que ce jour-là, pour un roman assez vulgaire, diffus, prolixe et môme un peu obscène, ou pour une fort jolie comédie, quoique un peu mièvre, peut-être, nous aurions donné tout simplement l'une des œuvres maîtresses de la littérature du xvni' siècle,

et peut-être de la langue française. C'est ce que nous avons essayé de montrer; et, à ce propos, tandis que TAcadémie française, à une autre extrémité de la France, louait éloquemment un pauvre homme de poète, — l'auteur des Bretons et de Marie, — qui ne valait sans doute pas de si longs et de si beaux discours, nous serions heureux que le lecteur s'avisât que, de tant d'orateurs, elle en eût bien pu députer un ou deux vers Montbard.

15 septembre 1888.

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