Ceci s'écrivait en
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importeraient en effet assez peu si sur les connaissances spéculatives dont elles font l'objet nous ne pouvions établir des « préceptes > pratiques, qui par cela même seront rationnels, sans doute, mais qui néanmoins seront artificiels,
L'éminent philosophe aime à prendre ses arguments dans le domaine des sciences physiques ; ne craignons pas de le suivre sur ce terrain. Il s'est exprimé de la manière suivante :
« De même qu'il y a une température physique qui par ses variations détermine l'apparition de telle ou telle espèce de plantes, de même il y a une température morale qui, par ses variations, détermine l'apparition de telle ou telle espèce d'art. Et de même qu'on étudie la température physique pour comprendre l'apparition de telle ou telle espèce de plantes,le maïs ou ravoine,raloës ou le sapin, de même il faut étudier la température morale pour comprendre l'apparition de telle ou telle espèce d'art, la sculpture païenne ou la peinture réaliste, Tarchitecture mystique ou la littérature classique, la musique voluptueuse ou la poésie idéaliste. Les productions de l'esprit humain, comme celles de la nature vivante, ne s'expliquent que par le milieu. > {Op. cit.)
Jusqu'ici rien que de plausible ; mais où commence Terreur, l'erreur grave,c'est à aflSrmer que la philosophie de l'art doit se borner à le considérer dans son histoire et dans les circonstances demilieu sousl'influence desquelles il s'est développé jusqu'à ce jour. A ce propos, le professeur nous a cité l'avoine et le maïs; est-ce donc à dire que les agronomes, pour s'acquitter dignement de leur métier, seraient uniquement tenus de signaler les caractèresbotaniques des plantes etles conditionsgéologiques ou climatologiques de leur habitat? Certes des rensei-
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gnements aussi limités seraient d'un mince profit pour l'agriculteur. Que lui importe, s'il vous plaît, de savoir que le maïs est une graminée monoïque, indigène de l'Amérique du Nord, où elle végète du mois de mai au mois de novembre? C'est pourtant à ces pures notions que la science d'observation se réduit sur le compte de cette précieuse céréale. Heureusement qu'on ne s'en est pas tenu à l'observation là-dessus : on y a joint l'expérimentation.
Les expériences ont porté sur deux points essentiels :
1® Sur les propriétés nutritives de la plante, ce qui a conduit à reconnaître son utilité comme aliment de l'homme et des animaux;
2® Sur le traitement cultural auquel il convient de soumettre cette plante alimentaire pour obtenir d'elle son maximum et son optimum de rendement.
L'agronomie que nous professe M. Taine à propos des beaux-arts se réduirait à considérer les caractères botaniques des végétaux, leurs habitudes, leurs habitats et leurs saisons dans l'étal de nature, et elle s'interdirait scrupuleusement d'aller au delà; elle s'interdirait par exemple de s'enquérir si le chiendent qui pousse spontanément dans nos champs, à telle altitude, sous telle latitude, et dans telle période de l'année, doit y pousser, c'est-à-dire s'il convient, s'il est à propos qu'il y pousse, — ou si au contraire il ne serait pas mieux de l'en extirper et de l'y remplacer par telle ou telle espèce exotique qui nous serait indiquée par les < préceptes » de Part agricole.
M. Taine regarde pousser le tableau de genre en Hollande au XVIP siècle, le roman de chevalerie en France et en Espagne à telle autre époque. Le savant esthéticien note avec un soin minutieux les circonstances po-
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litiques et sociales, c'est-à-dire,pour employer son langage, les conditions de € température morale > à la faveur desquelles ces plantes artistiques ou littéraires ont surgi et se sont développées, et le voilà pleinement satisfait: son enseignement agronomique des beauxarts n'en réclame pas davantage !
Constater des lois, des lois naturelles, c'est-à-dire les modes suivant lesquels, et les circonstances à la faveur desquelles, se produisent spontanément les choses, soit dans Tordre delà botanique, soit dans Tordre des productions de Tesprit humain, tel est le but extrême, Yultima Thule assigné à la science. Aller au delà, et se demander si, guidés par les préceptes d'un art rationnel, les hommes n'auraient pas dû faire la guerre à ces plantes adventices, à ces < produits naturels des circonstances >, et les remplacer par d'autres, ou bien les modifier et les améliorer par une culture intelligente, sauf à faire violence par là à Taction naturelle et spontanée de ces circonstances ; ou bien se demander, qui plus est, s'il n'aurait pas été expédient de modifier ces circonstances elles-mêmes, comme cela est pratiqué journellement dans le monde physique par l'agriculteur et le jardinier au grand profit de Tun et de Tautre..., tout cela est condamné et réprouvé par la jeune école.
En un mot, d'après les principes si franchement, si carrément posés par M. Taine, le laboureur devrait se condamner à regarder croître le chiendent et la ronce, et se borner à observer la nature de ces deux végétaux et la loi des circonstances qui les produisent. Anathème sur nous si nous tentions de faire disparaître ces enfants chéris de la maternelle spontanéité de notre sol et de notre ciel, et si nous osions les supplanter par le maïs, la pomme de terre, la luzerne, et autres productions
précieuses d'un autre climat et d'une autre terre, que nos circonstances géologiques et atmosphériques ne se fussent jamais avisées de nous donner !
Gd. Ouvrons ici une parenthèse pour faire remarquer que la doctrine de M. Taine, prise pour règle de conduite par le médecin, aurait les conséquences que voici : En présenced'uneinvasionducholérajamédecines'empresserait de déterminer les circonstances de € température physique > ou autres avec lesquelles coïncide Tapparition du Héau, et elle s'interdirait de faire quoi que ce soit pour le combattre. S'agirait-il de la fièvre paludéenne, les pathologistes constateraient que les circonstances naturelles où l'homme est le plus exposé à contracÉer cette maladie sont les climats chauds et humides et les pays marécageux, et là ils s'en tiendraient rigoureusement, c'est-à-dire à l'expectation pure et stricte. Quant à chercher des spécifiques contre le mal, quant à vouloir atteindre ce mal dans sa source en conseillant le dessèchement des marais, le médecin n'aurait garde d'y songer, crainte de faire de la médecine. < dogmatique 3*. Cependant à quoi servirait la médecine ainsi conipiise ? Je répondrai : demandez à M. Taine à quoi sert son esthétique.
66, Les divers genres de peinture,de sculpture,d'architecture, de poésie et de musique qui ont été cultivés jusqu'ici sur les différents points du globe et aux différent{3s époques de l'histoire, sont-ils du bon grain, ou sont-ils de l'ivraie? Sont-ils des arbres aux fruits savoureux et nourriciers, succulents et sains, ou faut-il voir
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en eux de méchants buissons ne portant que des baies chétives ou vénéneuses ? Une critique des beaux-arts qui ne se pose pas ce problème, et pour qui ce problème n'est pas le suprême but de toutes ses pensées, 4g toutes ses études,de tousses efforts,manque du sentiment de sa mission, et sera fatalement stérile et pernicieuse. Mais continuons à deviser sur le thème analogique choisi par M. Taine.
67. Nous sommes tout disposé à reconnaître avec lui qu'à chaque région géographique correspondent des cultures particulières qui lui sont spécialementappropriées. Mais s'il est dans la nature des choses que les cultures diffèrent avec les différents pays, notre éminent professeur doit à son tour nous concéder que chaque pays peut avoir une bonne ou une mauvaise agriculture ; et, ce premier point admis, comment pourrait-on refuser de reconnaître que le devoir de l'agronome est de nous dénoncer les préjugés encroûtés et les vicieuses pratiques de l'une, afin que nous les abandonnions, et de nous instruire des méthodes rationnelles et fructueuses de la seconde, afin que nous les embrassions et nous y attachions exclusivement?
Et de même pour la théorie de l'art : dévoiler à l'art son but légitime, son but naturel et normal, et lui faire connaître les meilleures voies pour l'atteindre, tel n'estil pas son légitime objet, et pourrait-elle en avoir un autre * ?
1. Les fantaisies esthétiques et éthiques de Taine que je combattais il y a 35 ans, en écrivant ce chapitre, ces fantaisies à hautes prétentions philosophiques et scientifiques où la philosophie, la science et le bon sens étaient outrageusement méconnus, ces doctrines insensées, tranchons le mot, ne se sont pas impunément accréditées dans un public épris avant
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Et maintenant, quelle est la mission de Tart lui-môme? Je n'hésite pas à répondre : c est de nous révéler le Beau, le vrai Beau, c'est de l'exprimer, c'est de le faire sentir, c'est de- le faire aimer ; c'est, par un effet consécutif, de nous marquer ce qui est Bon et ce qui est Mauvais, ce qui est Bien et ce qui est Mal.
Sans doute, ce que de pur instinct nous demandons à Tœuvre d'art, c'est de nous procurer une émotion recherchée, désirée, appétée, mais qui pour cela n'est pas nécessairement ce que dans un sens arbitrairement restreint, qui est le plus ordinaire, nous appelons le plai- 8ir,car une telle émotion peut avoir précisément pour attrait caractéristique de faire couler les larmes. L'ouvrière parisienne qui vient d'assister à un drame deDennery dit bien naïvement : « Oh ! que j'ai passé une bonne soirée, que je me suis donc amusée! j'ai pleuré tout le temps. > Mais est-ce bien la du plaisir ? Oui, en rendant à Tacceplion du mot toute son ampleur logique. N'est-il pas vrai que cette émotion douloureuse, émotion de tristesse ou d ^effroi, a été quand même la vive satisfaction d'un besoin, une délectation^
Cette concession faite aux partisans de l'art pour l'art que la raison d'être première de l'art, et ce qui le constitue essentiellement, c'estdefairejouir l'âme, jereprends ma thèse utilitaire et je soutiens énergiquement que toutes les jouissances qu'il peut donner ne sont pas bonnes, qu'il en est de malsaines, de pernicieuses, comme sont pernicieuses et funestes celles que le vice demande à l'alcool, à l'opium, à la morphine, à l'onanisme, et que l'artiste, tout comme chacun^ doit être fait
tout de brio littéraire. Je tiens Tainepour l'un des principaux artisans du détraquement actuel de Tesprit français.
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responsable du mal qu'il cause ; que, loin d'avoir à lui tenir compte de son habileté à rendre le poison agréable, à rendre le mal attrayant, la société devrait au contraire mesurer sa responsabilité à son talent, et ne voir en lui qu'un malfaiteur d'autant plus dangereux qu'il est plus habile*.
1 . Malheareusement ceux qui sont aujourd'hui à la tète de la nation française ne rentendent pas ainsi. L'infâme pornographie, soit artistique, soit littéraire, trouve des Mécènes jusqu'en nos ministres. Ses plus insignes protagonistes sont décorés et comblés de récompenses officielles de toute sorte. Et TAcadémie française ne vaut pas mieux : mandataire de Monthyon pour la distribution de ses prix à la vertu, elle accueille dans son sein des écrivains dont le seul mérite est d'être des distillateurs quintessentiels du vice, et de posséder Tart de répandre la corruption en des phrases exquises et d'une séduction irrésistible.
Du reste, j'ose dénoncer ici notre gouvernement soi-disant républicain comme le grand fauteur de la dépravation publique sous ses principales formes. l\ encourage directement, ou tolère avec un scandaleux mépris de la loi, ce qui est presque pire, l'excitation à la débauche, l'alcoolisme, le jeu, la haute filouterie financière, et cette passion sanguinaire de la tauromachie — le seul art que TËspagne cultive encore — que nos lamentables voisins du Sud-Ouest s'efforcent, hélas ! non sans succès, d'acclimater dans notre Midi, comme pour amener plus vile notre dégradation nationale au niveau de la leur. La boue et le sang, voilà ce qu'on s'applique à nous faire aimer.