‹ Nouvelles recherches sur l'esthétique et la moraleChapitre 14 sur 39 · IDÉALISME ET RÉALISME DANS LA LITTÉRATURE ET DANS L'ART · texte numérisé non relu

IDÉALISME ET RÉALISME DANS LA LITTÉRATURE ET DANS L'ART

68. Bien avant que le brillant professeur de TÉcole des Beaux-Arts eût formulé les principes que nous venons d'examiner, ils étaient en pratique et en honneur au théâtre, dans le roman, et dans la peinture et la sculpture ; et ils y ont été poussés dans l'application jusqu'à des conséquences de nature à faire naître des réflexions graves dans l'esprit de ce téméraire théoricien lui-même.

La doctrine dont nous voulons parler est connue dans la littérature et les arts plastiques sous le nom de Réalisme * ; on l'oppose à V Idéalisme,

Notons d'abord que ces deux dénominations n'ont aucunement, dans l'ordre d'idées dont il s'agit ici, la même valeur que dans le langage philosophique, auquel les critiques d'art semblent les avoir empruntées sans en saisir le sens exact.

Nous devons ensuite déclarer que le « réalisme » dont il va être ici principalement question est le réalisme français ou réalisme matérialiste, qui diffère du tout au tout, par son esprit et ses tendances morales, du réalisme anglais, dont M. John Ruskin nous a donné la théorie. Et pour prévenir à cet égard toute confusion, la citation suivante trouvera ici sa place. M. Milsand s'exprime

1. Le Réalisme d'il y a trente ans a changé de nom ; il s'appelle aujourd'hui le Naturalisme .

ainsi sur le compte du chef de l'école réaliste anglaise : < L'art lui apparaît comme une partie intégrante de Thistoire universelle ; son amour pour Tart est en quelque sorte composé de toutes ses affections et de toutes ses convictions. Bien qu'il s'occupe plus particulièrement des monuments et des tableaux, on sent qu'il n'est point exclusivement dominé par le désir des belles toiles et de la bonne architecture, mais que sans cesse il regarde à droite et à gauche vers tous. les points de l'horizon humain, et que son but principal^ cest d'élever V homme dans tous les sens, de rendre à la peinture le rôle qui peut le mieux la faire contribuer au perfectionnement de tout notre étre.> {L* Esthétique anglaise, étude sur John Rushin, par J. Milsand, Paris, 1864) *.

69. Demandons-nous d'abord ce qu'on doit entendre par r < idéalisme >. C'est, j'imagine — car les mieux informés sont en peine de répondre congrument à la question — , c'est, dirons-nous, une vue de l'art suivant laquelle Tartiste, pour mériter.son nom, c'est-à-dire pour être plus qu'un simple ouvrier, doit s'inspirer d'un idéal .

Maintenant, qu'est-ce qu'un Idéal ? Je crois qu'on peut appeler de ce nom toute conception personnelle de l'artiste créateur dont l'expression réveille en nous des formes de sentiment correspondantes qui y auraient dormi à jamais sans lui ; qui fait passer les sentiments latents du potentiel à Tactuel ; qui par là nous émerveille, nous ravit, nous transporte, en nous découvrant

1. Pour être juste envers tout lé monde, il faut citer à son tour le grand panégyriste de Courbet : « L'art, a dit Proud*hon, est une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue du perfectionnement physique et moral de notre espèce. » {Du Principe de l^art.)

4ans notre propre âme des cordes d'émotion et de jouissance que nous n'y savions pas. < Phidias, ce grand artiste, quand il faisait une statue de Jupiter ou de Minerve, n'avait pas sous les yeux un modèle particulier dont il s'appliquait à exprimer la ressemblance ; mais au fond de son âme résidait un certain type accompli de beauté sur lequel il tenait ses regards attachés et qui conduisait son art et sa main. > Cicéron {Orator^ II).

Un artiste qui ne peut rien extraire de vraiment inédit de son fond d'imagination et de sensibilité, n'est pas un véritable artiste, ce peut être tout au plus un habile artisan. On peut donc, à ce compte, dire que tous les grands artistes — poètes, dramaturges, romanciers, orateurs, prosateurs, peintres, sculpteurs, architectes, musiciens — furent de grands idéalistes, quel que soit le nom de l'école dont ils relèvent.

Cependant l'idéal a ses degrés et ses espèces. Il peut excellerpar l'originalité etlapuissance,et en même temps être inférieur sous le rapport de la perfection, c'est-à-dire par manque de goût, par manque d'unité, de justesse et d'harmonie. Enfin l'œuvre idéaliste peut réunir plus ou moins toutes ces qualités purement esthétiques, et être moralement mauvaise, c'est-à-dire nuisible, insalubre, malsaine, et par conséquent condamnable. Les < fleurs du mal > peuvent posséder une perfide beauté, mais elles sont vénéneuses, et elles exhalent un parfum mortel.

Certains adeptes de l'art eurent une préoccupation dominante: poursuivre en tout un idéal de perfection, sacrifiant au besoin l'abondance, la richesse et l'intérêt de l'idée à sa forme la plus heureuse, à une correction impeccable. Cette perfection idéale, les œuvres de la nature n'en offrent aucun modèle, et c'est alors en lui-

môme, en son âme, en ce qu'on appelle son génie, que Tartiste est réduit à chercher ce type irréalisé dont voici la marque distinctive : Tout ce qu'il faut et rien de trop.

Mais il est un redoutable écueil sur la route de cet idéalisme de la perfection : ses œuvres doivent être un achèvement des ébauches de la nature tout en restant rigoureusement conformes à ses lois, qu'il ne s'agit pas d'enfreindre, mais d'appliquer, mais de suivre mieux que ne le fait la nature elle-même. Là est la difficulté et le danger. En courant après la perfection, l'idéaliste s'expose à n'atteindre que la chimère.

Le réalisme a été une réaction contre ce péril des tendances idéalistes. Il a émis le principe que l'artiste devait avant tout fidélité et respect à la vérité. Jusque-là rien à objecter. Mais la vérité doit être cherchée dans les lois générales et essentielles de la nature, et non dans ses produits spontanés et sauvages. C'est ce que les théoriciens du réalisme n'ont pas compris, ils n'ont pas compris que le sculpteur qui a fait l'Apollon du Belvédère a été incomparablement plus vrai que ne l'a été la nature en formant Esope.

Oui, l'art peut faire plus parfait que nature tout en restant dans la vérité, mais cette dernière condition est mal aisée à remplir, et y manquer constitue le juste grief du réalisme. Malheureusement, il ne s'en tient pas là; il veut qu'on suive la réalité jusque dans ses défauts, et par là il interdit au génie d'exprimer l'idée de beauté supérieure qui est en lui seul, car le réel ne la réalise pas. Les femmes de Rubens sont vraies, mais elles le sont beaucoup trop ; par système réaliste ce danr artiste les tient toutes au-dessous du niveau de la beauté normale, de la beauté possible, et même de la

beauté exceptionnellement réalisée. Ce sacrifice voulu de la beauté idéale à la vérité vulgaire dans la représentation de la femme décèle d'ailleurs chez Rubens une arrière-pensée aussi peu morale qu'esthétique, celle d'abaisser l'attrait des formes féminines à Texcitalion du désir sexuel purement animal.

Quand nous parlons du réalisme de Rubens — comme nous parlerions de celui de Shakespeare ou de Victor Hugo — c'est 'd'un réalisme idéaliste qu'il s'agit, d'un réalisme puissamment observateur et puissamment Imaginatif tout à la fois, d'un réalisme à idées, mais auquel l'idéal de la perfection d'équilibre, c'est-à-dire le ^sentiment de la mesure, de la justesse, de l'harmonie, fait essentiellement défaut. Après et bien au-dessous nous rencontrons le réalisme purement réaliste, le réalisme sans idées, qui, impuissant à créer, veut réduire l'art à copier la réalité banale, et qui, pour donner de la saveur à ses copies, spécule sur les appétits grossiers, bas et immondes qui sont le goût du grand nombre, et choisit en conséquence ses modèles dans ce que l'observation peut découvrir de plus laid, de plus impur et de plus brutalement sensuel.

70. Nous avons entendu M. Francisque Sarcey, un critique marquant qui est un des flambeaux de l'école réaliste, déclarer dans la salle de l'Athénée, devant une nombreuse assistance,etdéclarer sans ambages, que Tar* ne relève pas de la morale^ quil ne lui doit rien, et n^a aucun compte à régler avec elle. Le seul devoir de Vart^ assure-t-il, c'est de rendre la réalité *.

1. Ceci s'écrivait vers 1865 ; depuis, M. Sarcey a eu le temps de réfléchir et de revenir à des sentiments plus justes. J'aime à croire qu'il n'y a pas manqué.

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Voilà qui est franc,voilà qui est net, et après celaon sait au moins à quoi s'en tenir. Une doctrine aussi clairement formulée ne saurait prêter ni au doute ni à l'équivoque. Mais quoi, Monsieur Sarcey, nous sommes tous, vous et moi, responsables de nos actes vis-à-vis de la société en tant que membres de cette société, et il suffira que nous nous abritions derrière Tirresponsabilité de vôtre art pour que, couverts par ce paravent, nous puissions, tout à notre aise, tout commettre avec impunité et sans remords ! Etrange privilège de l'art.

71 . Pour nous reposerdeM. Francisque Sarcey, prêtons Toreille àla parole plus réconfortante d'un autre contem* porain.M.Milsand, dans son Esthétique anglaise, p, 98, nous parle de < cette école positiviste qui met un tronçon de chou bien rendu au-dessus de toutes les pensées, de toutes les affections de l'âme humaine, et qui, j'en ai peur, dit-il, est bien moins inspirée par l'amour du vrai que par un sourd besoin de ravaler toute la partie morale de notre être par ce cynisme qui se plaît à proclamer qu'il ne s'agit point d'approuver ou de blâmer, de perdre son temps à se demander ce qu'on peut concevoir comme le beau et le bien, mais que la seule bonne chose est d'être un habile homme, de tout comprendre et de tout constater sans préférence et sans blâme, le mal comme le bien, le laid comme le beau, le laid et le mal surtout, qui sont :

Gomme un afifront sanglant à la divinité.

En tout cas, on sait le programme de l'école, et comment il se réduit à étouffer dans l'art toute imagination, à demander que les tableaux n'expriment aucune pensée, et ne soient en rien une création de l'homme ». • 8

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72. Toutefois nous devons convenir que les tenants du réalisme n'ont pas tort tant qu'ils se bornent à reprocher à une certaine catégorie d'idéalistes, ou soi-disant tels, de n'être que de pâles et froids imitateurs de maîtres dont les chefs-d'œuvre, tout dignes soient-ils d'une admiration immortelle, ne représentent plus pour nous que des choses mortes, autrement dit un monde ou un temps qui n'est plus le nôtre, et qui, par conséquent, ne peut rivaliser d'intérêt avec l'actualité vivante et palpitante dont nos biens, nos corps et nos âmes font partie. Aussi protestons-nous contre l'habitude de ne faire qu'une classe de réalistes, et de confondre notamment avec ceux qui font du laid pour le laid — ou pour ce qu'il rapporte — , une école qui, toute réaliste qu'on la dise, a sa poésie intense et un haut idéal moral : intéresser aux petits et à ceux qui souffrent en découvrant leurs plaies, nous faire sentir tout ce que notre état social contient d'iniquité et de vice, pour amener une réforme de cette société. Le peintre Millet et Courbet lui-même, qui se parent du titre de réalistes, le sont sans doute , mais d'une façon tout autre que ceux dont le talent se vautre pour le plaisir qu'ils y trouvent ou pour l'argent qu'ils ramassent dans la boue.

73. Je m'entends dire : < Les peintres, sculpteurs et hommes de plume qui ont choisi la spécialité de rassembler et de mettre en étalage les ordures morales de notre civilisation dans une intention discutable, qui peut bien n'être pas précisément le zèle du bien public et delà vertu, n'en ont pas moins le mérite de documen-

ter richement l'histoire naturelle de nos mœurs. S'ils ne font pas directement œuvre de moralité, ils font du moins œuvre de science ; et en faisant la pathologie des mœurs ils préparent par là la thérapeutique et Thy* giène morales. >

Je réponds que cette prétendue pathologie ou tératologie des mœurs n'est pas en tout cas de Tart — pas plus que les chefs-d'œuvre du Musée Dupuytren ne relèvent de l'esthétique — , et que si elle peut instruire le médecin, c'est-à-dire ici le psychologue et le moraliste, c'est seulement à ceux-ci qu'elle devrait s'adresser, et qu'en s'adressant indistinctement à tous elle devient le plus actif agent de propagation des maladies et des difformités qu'elle se complaît à décrire.

Ce réalisme-là, je le tiens pourTun des pires fléaux sociaux de notre temps. On alléguera peut-être en sa faveur qu'il a une utilité historique comme dissolvant d'un système d'idées, de mœurs et d'institutions qui aurait fait son temps et serait destiné à faire place à autre chose. Mais qu'on remarque bien ceci, c'est que ce n'est pas seulement à des conceptions du beau et du bien discutables qu'il s'attaque: en réalité, ce qu'il ruine, ce qu'il empoisonne, c'est le sens du goût et le sens moral eux-mêmes atteints dans leurs sources vives» Ce n'est pas seulement à un art et à une morale jugés et condamAés qu'il vient porter le coup de grâce, c'est l'existence d'une nation qu'il met en danger.

74. Nos réalistes outranciers font grand état de l'appui qu'ils prétendent trouver dans les sciences. Que je le leur dise : Apprenez à mieux connaître ces sciences positives dont vous êtes si prompts à vous réclamer ; sa-

chez mieux ce qu'est la physique, la chimie, la physiologie, l'histoire naturelle ; voyez-les toutes à l'œuvre, et puis dites-moi si elles ne vous apparaissent pas toutes préoccupées d'une même chose, et si. cette préoccupation commune et dominante n'est pas la recherche de Tidéal. Dégager par la pensée les lois abstraites, les lois < idéales > qui sont incarnées dans le concret, et donner ensuite à cet idéal une expression générale, une formule qui le fixe pour le conserver et nous permettre de Tutiliser par des applications pratiques, n'est-ce donc pas là tout le soin et l'œuvre entière de la science expérimentale elle-même ?

Sans doute ce n'est pas en détournant ses regards du monde réel pour se renfermer entièrement en soi et s'y murer, que le génie, dans les sciences, réussit à rencontrer l'idéal ; et c'est pour avoir débuté par cette erreur, c'est pour avoir cherché l'inconnu à tâtons dans les ténèbres de l'imagination pure, au lieu de se faire éclaii*er dans cette recherche par une observation exacte des faits extérieurs, que la science resta si longtemps dans les limbes. Mais, revenue de celte illusion première qu^il fût possible d'atteindre à l'idéal des faits, c'est-à-dire à la découverte de leurs lois, sans passer par une étude patiente de ces faits eux-mêmes, elle se garda néanmoins d'un réalisme absolu : c'eût été son abdication^ c'eût été confesser que son but supérieur — la connaissance de l'abstrait, son idéal — n'était qu'un rêve trompeur, et qu'elle n'était par conséquent elle-même qu'une utopie.

Toutefois, il faut bien convenir que la science contemporaine possède aussi, comme l'art, ses réalistes irréductibles, qui forment comme la contre-partie des idéalistes de la science scolastique ; ce sont ces partisans

bizarres de T observation çXAqV expérimentation pures, qui ne veulent que des faits, et^c sans mélange de raisonnement >, suivant le précepte formel du fondateur de cette école, l'illustre Magendie. Une si énorme hérésie ne devait, ce semble, pouvoir trouver d'adeptes que parmi les manœuvres du chantier scientifique, et jamais parmi ses ingénieurs. Malheureusement, nous sommes forcés de le reconnaître, le spécialisme a tellement resserré l'horizon intellectuel de nos savants, que la plupart d'entre eux sont incapables de s'élever à la moindre vue philosophique. Ce sont les purs réalistes de la science ; avec les purs réalistes de l'art ils font la paire.

Non, la grande science, la vraie science n'a pas agi ainsi. Au lieu de se suicider en niant son véritable objet — la connaissance du général — , elle l'a affirmé bien haut. Mais, cette fois, pour l'atteindre elle a pris un chemin nouveau, elle a réformé sa vieille méthode, elle a compris que le travail des yeux et le travail de l'esprit sont tous deux stériles dans leur isolement, qu'ils se fécondent mutuellement étant étroitement unis. Pourquoi les lettres et les arts n'ont-ils pas imité la science, pourquoi ont-ils cru ne voir d'option possible qu'entre un idéalisme creux et sans vie et un réalisme abject? C'est là la grande erreur dont il faudra revenir.

75. Si l'art réaliste se targue de son incapacité à sentir et à traduire l'idéal du bien et du beau, il ne paraît pas avoir désespéré tout autant de ses moyens en ce qui a trait à l'idéal inverse. Trompés comme on l'est généralement dans le public sur le vrai sens et la vraie portée de rhypothèse matérialiste, nos réalistes, qui naturel-

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lement se sont classés dans cette école philosophique, mais sans savoir au juste sur quoi porte la querelle dans laquelle ils prenaient parti, ont été poussés par cette précipitation dans une lourde méprise. La philosophie matérialiste n'a point la folie de nier l'existence et la légitimité des faits intellectuels et moraux en tant que phénomènes ; elle se borne à prétendre que ces phénomènes subjectifs ont leur cause efficiente dans une propriété spéciale de la matière, à Tinstar de tout phénomène objectif. Mais les matérialistes de l'art proprement dit et de la littérature n'y ont pas regardé de si près, et ont totalement négligé cette distinction capitale, qui était peu de leur compétence du reste. Ils ont confondu, avec le principe des actes intellectuels et naoraux, qui, en tant que substance distincte, est controversable, les actes eux-mêmes, qui sont des vérités d'observation non moins incontestables qu'aucune autre. Ils ont donc fait un bloc de tout cela, et ont frappé le tout de condamnation comme idéalisme et spiritualisme ; pour eux, il n'y aura plus rien de réel que le sensible et le sensuel.

C'est pourtant la plus précieuse des prérogatives de l'homme qu'aux satisfactions des sens s'allient chez lui les plus nobles jouissances de l'esprit et du cœur; il puise là un fonds de bonheur par lequel il l'emporte sur tout le reste de l'animalité non moins que par sa puissance. Où l'homme doit-il chercher dès lors son idéal de félicité si ce n'est dans la culture et Texercice des facultés qui le font supérieur à tout le reste des animaux? D'après nos réalistes il devrait le chercher dans l'exploitation exclusive de sa nature sensuelle, et par dessus tout dans les plaisirs que procurent les rapports sexuels. Quelle erreur f De tout le règne animal notre

espèce est bien Tune des plus médiocrement organisées pour cette fonction. Et dès lors compter principalement, pour s'arrondir son lot de bonheur, sur les joies que cette fonction procure, c'est se résigner d'avance à une quote-part des biens de la vie démesurément moindre que celle d'un coq de basse-cour, ou d'un pierrot, ou d'un bélier, ou d'un bouc, dont les facultés génétiques sont décuples ou centuples de celles du mâle humain le moins mal partagé. L'amour sexuel, il faut se le dire, est une fonction de la vie végétative, et qui-par conséquent, pour être essentielle, n'en est pas moins d'ordre inférieur. Pour apprécier sa dignité hiérarchique on n'a d'ailleurs qu'à considérer la situation relative de ses organes et leurs avoisinements : la nature les a placés entre les deux grands égouts excrémentiels du corps humain.

Leréalisme,déclarantnuletsans valeur toutcequin'est pas la pure sensation, dépouille la sensualité elle-même de ce qu'elle a de plus délicat et de plus délicieux. Il ne voit, en un mot, dans l'homme que le pareil des animaux inférieurs, de ce que nous appelons, peut-être avec trop de mépris, la brute; et c'est à choyer la brute humaine, à caresser, à titiller ses instincts, afin de l'abrutir, afin de l'abaisser davantage encore, que la plume et le pinceau, le ciseau et l'archet devront s'employer : la mission de l'art est trouvée !

A quoi comparerai-je encore ce bas réalisme? Je le comparerai à une physiologie ignare et dépravée qui, prenant les tumeurs et les ulcères pour des organes, se figurerait y voir les parties les plus belles et les plus précieuses du corps humain, et ferait consister l'hygiène à entretenir soigneusement et à développer le plus possible ces productions hideuses de] la^ maladie. Le réa-

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lisme ne fait pas autrement à l'égard dés plaies morales deThumanité.

76. La qualité la plus essentielle de l'œuvre d'histoire, c'est d'être vraie, c'est-à-dire d'être la peinture fidèle des événements et des caractères vécus qu'elle a pour dessein de faire revivre, la première condition d'un bon portrait étant de ressembler. Mais la poésie, et par ce mot j'entends ici d'une manière générale l'œuvre d'invention esthétique, qu elle soit littéraire, picturale, sculpturale, architecturale ou musicale, la poésie poursuit un autre objet et suit par conséquent une autre loi. Ce n'est pas la nature réelle, une vérité réalisée quelconque, qu'elle se propose de nous représenter ; ce qu'elle se propose, c'est d'actualiser ce qui n'était encore qu'en puissance, c'est de donner un corps à une idée sans corps , en un mot c'est d'exprimer les conceptions révélatrices du génie esthétique.

Sans doute, pour rester dans la loi du beau, l'œuvre d'art doit s'astreindre rigoureusement à la loi de la vérité naturelle, sans quoi elle n'enfanterait que des monstres. Elle puisera donc tous les éléments de sa création dans le réel ; mais ces éléments comportent des combinaisons naturelles possibles que la nature n'a point réalisées, et,parmi ces combinaisons n'existant encore qu'en puissance, il s'en peut trouver, tout nous autorise à le croire, de plus parfaites, de plus achevées, c'est-à-dire de plus pleinement en harmonie avec leur objet, qu'aucune de celles actuellement existantes. Car, déclarons -le bien haut ici, quoi qu'en ait dit Rousseau et quoi qu'on en pense encore généralement, la nature, comme nous l'avons déjà affirmé, ne produit que des ébauches, et

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soit dans Tordre physique, soit dans l'ordre moral, tous les types qu'elle nous offre, même les meilleurs, présentent des imperfections incontestables que la science humaine sait reconnaître, ce qui démontre bien que nous portons en notre âme un idéal de perfection qu'elle n'atteint pas.

Ces types de perfection et de beauté, qui existent sans doute dans la logique ou possibilité des choses, dans le souverain Logos, mais que les forces naturelles n'ont pu traduire en faits concrets, c'est au génie humain de les tirer de leur virtualité latente, c'est au génie deles concevoir, et c'est à l'art de les manifester par ses productions.

77. L'histoire et la portraiture ne laissent pas que de se prêter dans une certaine mesure à l'idéalisation ; la figure que le burin de l'historien ou les brosses du peintre sont appelés à reproduire possède toujours une certaine mobilité de physionomie et s'offre à l'observateur, suivant les moments et suivant les points de vue, sous un jour plus ou moins avantageux, plus ou moins saisissant, plus ou moins intéressant. Il est donc juste et il convient que le récit historique et le portrait jouissent de cette licence, qui n'est pas refusée à la photographie elle-même, de saisir le sujet à l'instant et dans l'attitude où il pose le mieux pour un bon tableau.

78. L'épithète de positive par laquelle nous distinguons ici une certaine morale, n'est pas prise dans le sens que donne à ce mot la philosophie d'Auguste Comte. Nous employons cette expression dans son aciîeption courante : nous entendons par morale positive^ à rinstar de < droit positif >, la morale qui est établie par les lois et les coutumes humaines, et s'oppose à la morale naturelle, c'est-à-dire à celle qui serait fondée uniquement sur la nature même des choses.

79. Le lecteur l'a déjà deviné sans doute, pour nous la Morale n'est qu'une branche de TEsthétique, cette dernière étant la grande science qui a été précédemment définie et sommairement exposée dans ses grandes lignes. Voyons maintenant comment ce grave sujet d'étude, LA MORALE, dout l'obscurité seule égale son incomparable importance, peut s'éclairer à la lumière des principes dont les pages qui précèdent ont donné un

premier aperçu.

80. La Morale, c'est le code des mœurs, je ne puis en trouver une plus exacte définition. La conformité, l'obéissance et l'attachement à ses lois constitue ce qu'on appelle la moralité.

Unequestions'élèveaussitôt: Qu'est-ce queles mœurs,

OU autrement dit les bonnes mœurs ? Je réponds : c'est une façon de se conduire conforme à ce qui est prescrit par une société comme règle des rapports que ses membres ont entre eux, règle qu'elle leur impose pour sa conservation et dans l'intérêt collectif bien ou mal entendu.

Cependant qui dit société dit une multitude d'organisations sociales distinctes et fort différentes se succédant dans rhistoire ou se partageant le monde à un moment donné. Or chacune de ces formes locales ou temporaires de l'agrégation humaine diffère plus ou moins des autres, et quelquefois radicalement, par son organisme, par son esprit, par la nature de ses intérêts, par ses conditions d'existence. Elle en diffère donc aussi par ses mœurs, image et modèle de ses institutions, et conséquemment par sa morale, image et modèle de ses mœurs.

Ces considérations nous amènent à une conséquence que des faits sans nombre sont là pour corroborer. La voici :

La Morale, de même que la constitution sociale, varie suivant les temps et suivant les lieux. Ce qu'elle prescrit dans un siècle, dans un autre elle l'interdit ; ce qu'elle proclame le bien, la justice, le devoir, Thonneur, le mérite, en deçà de cette montagne ou de cette rivière, par delà c'est le mal, c'est l'iniquité, c'est le crime, c'est l'infamie. Mais un autre a déjà dit tout cela de la façon charmante et unique qui lui est propre; cédons-lui donc la parole, le lecteur ne m'en voudra pas.

€ Au demeurant, si c'est de nous que nous tirons le reiglement de nos mœurs : à quelle confusion nous rejettons-nous? Car ce que notre Raison nous y conseille de plus vrai-semblable, c'est généralement à chacun d'obéir aux Loix de son pays, comme est l'avis de So-

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crates inspiré (dit-il) d'un conseil divin. Et par là que veut-elle dire, sinon que notre devoir n'a autre reigle que fortuite ? La Vérité doit avoir un visage pareil et universel. La droicture et la justice, siThommeen cognoissait, qui eut corps et véritable essence, il ne Tatlacheroit pas à la condition des coustumes de cette Contrée ou de celle-là : ce ne seroit pas de la fantaisie des Perses ou des Indes, que la Vertu prendroit sa forme.

> Il n'est rien subject à plus continuelle agitation que les Loix. Depuis que je suis nai, j 'ai veu et quatre fois rechanger celles des Anglois nos voisins, non seulement en subject politique, qui est celui qu'on veut dispenser de constance, mais au plus important subject qui puisse estre, à sçavoir de la Religion. De quoi j'ai honte et despit, d'autant plus que c'est une Nation, à la quelle ceux de mon quartier ont eu autrefois une si privée accointance, qu'il reste encore en ma maison aucunes traces de notre ancien cousinage. Et chez nous ici j'ai veu telle chose qui nous estoit capitale, devenir légitime : et nous qui en tenons d'autres, sommes à niesmes, selon l'incertitude de la fortune guerrière, d'estre un jour criminels de lese-Majesté humaine et divine, notre justice tombant à la merci de l'injustice ; et en l'espace de peu d'années de possession prenant une essence contraire. Gomment pouvoit ce Dieu ancien (c'est Apollon, Xénophon, Mernorab. Socr., 1. 1, c iij, S. 1) plus clairement accuser en l'humaine cognoissance l'ignorance de Testre divin ; et apprendre aux hommes, que leur religion n'estoit qu'une pièce de leur invention, propre à lier leur société, qu'en déclarant comme il fit, à ceux qui en cherchoient l'instruction de son trépied, que le vrai culte à chascun, estoit celui qu'il trouvoit observé par l'usage du Lieu, où il estoit?... Que nous dira donc en celte né-

cessité la philosophie ? que nous suivions les Loix de notre pays ? c'est-à-dire cette mer flottante des opinions d'un peuple, ou d'un Prince, qui me peindront la justice d'autant de couleurs, et la reformeront en autant de visages, qu'il y aura en eux de changement de passion ? Je ne peux pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonté est ce que je voiois hier en crédit, et demain ne Testre plus : et que le traject d'une rivière fait crime ? Quelle vérité est-ce, que ces Montaignes bornent, mensonge au Monde qui se tient au delà?

> Mais ils sont plaisans, quand pour donner quelque certitude aux Loix, ils disent qu'il y en a aucunes, fermes, perpétuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par la condition de leur propre essence ; et de celles-là qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins: signe que c'est une marque aussi doubteuse que le reste. Or ils sont desfortunez (car comment puisje nommer cela, si non de fortune, que d'un nombre de Loix si infini, il ne s'en rencontre au moins une que la fortune et témérité du sort ait permis estre universellement receue par le consentement de toutes les Nations ?) ils sont, dis-je, si misérables, que de ces trois ou quatre Loix choisies, il n'en y a une seule, qui ne soit contredite et désavouée, non par une Nation, mais par plusieurs. Or c'est la seule enseigne vrai-semblable, par la quelle ils puissent argumenter aucunes Loix naturelles, que l'universalité de l'approbation : car ce que Nature nous auroit véritablement ordonné, nous Tensuivons sans doute d'un commun seulement: et non seulement toute Nation, mais tout homme particulier, ressentiroit la force et la violence, que lui feroit celui qui le voudroit pousser au contraire de celte Loi. Qu'ils

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m'en montrent, pourvoir, une de cette condition. > Michel DE Montagne * {Essais^ t. 5', 1. 2®, ch. 12®.)

81. Je pourrais me borner à la citation qui précède et m'abstenir de m'étendre sur un thème ressassé. Il convient pourtant de rappeler ici certains rapprochements qui, sans doute, se sont présentés aux esprits observateurs et réfléchis, mais qu'il peut être bon de se remettre encore sous les yeux pour en bien comprendre la leçon et juger des difâcultés énormes qu'y rencontre la philosophie.

Ce n*est pas seulement entre civilisés et barbares que

1 . C'est sciemment et de propos délibér<^ que j'écris c Montagne » et non « Montaigne ». J'estime qu'il est aussi illogique et aussi ridicule d'écrire dans notre français moderne le nom de l'auteur des Essais comme il s'orthographiait il y a trois ou quatre cents ans, qu'il le serait de s'astreindre aujourd'hui, pour le tracer, à employer les caractères du XVI« siècle. U n'y a aucune raison pour que la loi d'évolution orthographique qui a fait passer le vieux nom commun montaigne à l'état de montagne ne régisse pas le même mot comme nom propre, et comme elle régit d'ailleurs tous les mots analogues contemporains, tels que Bi^etaigney Champaigne, Limaigne, devenus Bretagne^ Champagne^ Limagne, sans f . Mais ce qui est le comble de l'erreur, c'est de donner au nom en question cette prononciation : Montai-gnCy qui n'est d'aucune époque, et où l'immortel Périgourdin eût certes refusé de se reconnaître. En effet, dans le vieux français, la nasale mouillée que nous représentons aujourd'hui simplement par les deux lettres gn s'exprimait par le groupe ign, dans lequel Vi était muet et n'altérait en rien le son ordinaire de la voyelle précédente, soit a, soit a. On écrivait alors BourgoignBj Gascoigne, mais on ne prononçait pas Bourgoi-gne^ Qascoi^ gne ; on n'orthographiait pas mais on prononçait ces noms comme aujour* d'hui. Laisser par exception à* certains mots leur orthographe archaïque n*a pas seulement l'inconvénient de créer une disparate orthographique, il a encore celui beaucoup plus fâcheux de substituer une prononciation factice et fautive à la prononciation traditionnelle et vraie. C'est ainsi que poigne, poignet^ poignard donnent lieu à la vicieuse prononciation poi-gne^ poi'gnet, poi-gnard^ formée d'après l'écriture ; c'est ainsi que le nom de M. Cavaignac se prononce à Paris Cavaignac, tandis que dans le Quercy, pays d'origine, il est prononcé Cava-gnac, de même du reste que le nom de lieu similaire dont il provient, et qui s'écrit Cavagnctc^ après s'être écrit jadis Cavaignac.

MORALE POSITIVE ET MORALE NATURELLE i27

le désaccord existe sur les articles fondamentaux de la morale ; les civilisés, les chrétiens, les nations modernes les plus policées et les plus éclairées sont divisés aussi sous ce rapport par des abîmes. En France, l'esclavage est pour nous tous une iniquité révoltante, horrible ; en Amérique, chez un grand peuple qui semble déjà être en avance sur tous les autres, j'ai vu cette < institution > prônée et honorée comme Tarche sainte de la société, et protégée par une loi draconienne punissant de mort ceux qui oseraient l'attaquer, et étendant la même peine au crime d'initier l'esclave à la lecture. Là j'ai vu le clergé (protestant) mettre la religion au service de cette loi sociale, qui pour toute l'Europe chrétienne est une abomination, etla proclamer d'origine divine, lui donnant pour base la Révélation. Dans ce pays chrétien et bigot on pouvait voir des troupeaux d'hommes et de femmes, dont quelques-uns, remarquons-le en passant, avaient le teint entièrement blancetavaient à peinequelquesgouttes de sang africain dans les veines, mis en vente au marclié comme se vendent ici bœufs et vaches. Il était fréquent que le vendeur de ce bétail humain, pour rehausser le prix de sa marchandise, assurât tout haut les acheteurs que toute la bande était sa propre progéniture : J am the father oftheni ail, hurlait-il. Et, je le répète, la morale du pays — de ce grand et puissant pays — tant religieuse que civile, ne trouvait aucun blâme pour de telles horreurs, dignes du Dahomey. Ajoutons que cette même morale esclavagiste ne se targuait pas seulement de civilisation et de christianisme, mais, qui plus est, de < démocratie >.

Et puisque nous sommes sur le chapitre de Tesclavage, admirez comme la morale change d'opinion brusquement et radicalement, non pas seulement d'une zone ou d'un

continent à l'autre, mais d'une heure à la suivante dans le même pays, selon que les circonstances l'exigent. Très énergiquement prononcées contre l'institution chère aux États du Sud, tant que les intérêts de la politique et du commerce s'accordèrent avec cette orientation vertueuse, la France et l'Angleterre ont vu osciller tout à coup la boussole de leur morale et son aiguille faire demi-tour, juste au moment où l'existence de l'esclavage américain était mise en péril par la guerre de Sécession.

82.G'estencorepeuquelesmoraleslocalessedonnentde mutuels démentis, et que chacune d'elles tourne plus où moins auvent des circonstances; il y a plus, chaque morale, c'est-à-dire celle de toute sociétédonnée^semetdans lemême temps en contradiction flagrante avec elle-même, ayant à la fois deux poids et deux mesures, et même davantage. D'abord il est d'observation universelle qu'elle transige toujours avec la force, et n'est intraitable que vis-à-vis du faible. Le vol, la trahison, l'assassinat sont bien réputés crimes quand il s'agit d'un coupable ordinaire, et ces crimes lui impriment au front une tache qui passera à ses descendants, mais ils ne seront déjà plus que de simples fautes si le criminel a pour soi la circonstance atténuante du pouvoir. Ce n'est pas tout, le forfait le plus épouvantable devient un haut fait, un exploit glorieux, si la vanité ou les rancunes nationales d'un peuple trouvent à cela leur compte.

On est fondé à dire, d'une manière générale, que la morale absout et ratifie, dans l'ordre politique, à peu près tout ce qu'elle condamne dans les rapports d'homme à homme. Il y a plus encore : dans la même société,

le même Etat, il existe, on peut le dire sans exagération, toute une multitude de morales spéciales correspondant aux diverses castes, professions, catégories sociales, et coteries de tout genre. Les hommes d'Etat ont leur morale, qui consiste à n'en avoir aucune. Les marchands ont la leur, qui autorise la tromperie dans la pratique commerciale, où un tel vice devient vertu. N'autorise-t-elle pas encore, sous certaines formes, la fraude, le vol et l'empoisonnement du public sur une vaste échelle ? Quel est le marchand que ses confrères jugent immoral pour falsifier des denrées alimentaires, pour vendre l'opium aux Chinois ou les poisons alcooliques à ses concitoyens?

Les militaires possèdent, eux également, leur morale professionnelle. Elle leur permet, que dis-je, leur fait un devoir de tuer, d'incendier, de piller, de dévaster, sans qu'ils sachent au juste pourquoi, et encore non pas les seuls étrangers, mais les nationaux eux-mêmes, si les chefs l'ordonnent. Les gradés ne demandent que la guerre, c'est-à-dire le meurtre de prétendus ennemis contre lesquels ils n'ont ordinairement aucun grief, et contre lesquels ils ne nourrissent d'ailleurs aucune animosité (mais il faut bien faire le métier aux dépens de quelqu'un), et, qui pis est, souhaitent de voir tomber des chefs et des camarades, à l'égard desquels ils n'ont peut-être que de la sympathie (cruelles rigueurs des lois de l'avancement). Appartiennent- ils à l'armée d'un pays pacifiqiu% ils s'en vont prendre du service à rétranger dans une armée en campagne, et là tuent et font tuer à cœur joie, sans remords comme sans haine, par pur amour de l'art, et sans que cette fois l'intérêt de la patrie couvre d'une ombre d'excuse cette pratique froide et réfléchie de l'homicide. Certes, ces gens ne se

croient pas des assassins, et dans le commerce de la vie civile ils se montrent souvent des modèles de loyauté et d'humanité. Et pourtant c'est avec une façon de transport esthétique qu'ils ravagent les campagnes, brûlent les villages, égorgent les hommes, plongent dans la désolation, la détresse et le désespoir femmes, vieillards, entants ; après quoi, les mains teintes du sang du laboureur et du père de famille, ils se disent avec orgueil qu'ils exercent la plus noble des professions. Écoutons Proudhon sur ce sujet :

< L'armée est aussi une église, église terrible, affranchie de tout droit et de tout devoir humain, dont le dogme, la religion, Téconomie, le gouvernement, la morale, se résument dans ce mot, qui est sa raison d'État, la consigne. Le soldat ne connaît ni famille, ni amis, ni citoyens, ni justice, ni patrie : son pays est son drapeau ; sa conscience. Tordre de son chef. >{De la Justice dans la Révolution et dans l'Église, 1. 1*% p. 444.)

Chacun le sait, la morale de l'artiste est l'antipode de celle du < bourgeois >. Et vraiment elle est singulière, cette morale-là. Les médecins s'en font aussi une qui à certains égards leur est propre. Et les avocats ? et les journalistes ? Ah ! je m'arrête...

83. Les lois de la morale positive nous offrent ainsi un chaos de contradictions et d'arbitraire en présence duquel il n'est plus permis de s'étonner que les esprits portés au scepticisme en arrivent à conclure que , la morale, ça n'existe pas, et que — pardon pour cette expression populaire — « elle n'est qu'une immense blague >. Et ils ne voient plus sous ce mot imposant qu'un croquemitaine à l'usage des grands enfants exploité par

les habiles de tous temps et de tous lieux pour se rendre les maîtres des imbéciles.

Cette ruine de la foi en la morale, venant s'ajouter à la ruine de la foi religieuse, nous prépare un tas d'autres ruines dont la perspective a lieu d'épouvanter quand on se croit appelé à passer encore un certain nombre d'années en ce bas monde, ou simplement quand on a la faiblesse philosophique de s'intéresser au sort des générations à venir *. Mais quel est donc le levier qui ébranle ainsi pierre à pierre les antiques fondations de la Société ? C'est surtout le progrès des sciences et de la réflexion publique, c'est la critique philosophique et historique, c'est une certaine diffusion de lumières dans toutes les classes : autant de mines et de sapes, autant d'agents de destruction pour l'éternelle et universelle Morale, maintenant sur le point de crouler de fond en comble.

L'affaire n'est pas de mince importance. Si la science et la philosophie ne veulent pas laisser un nom maudit, qu'elles ne limitent plus leur tâche à démolir les antiques croyances, que sans autre retard elles mettent tout leur zèle, tous leurs soins à élever des colonnes d'un indestructible granit à la place des étais vermoulus qui soutiennent l'édifice social tout entier. En d'autres termes, pendant que la critique, le roman, le théâtre, les différents arts et les grands progrès récents de la science se donnent libre carrière pour démontrer — œuvre facile — que l'arbitraire et l'empirisme sont le fond de toutes les morales qui ont régi les hommes jusqu'à ce jour, et pour anéantir le prestige, Tautorité et Tefficace de ces règles d'ordre social longtemps aveuglément acceptées, les phi-

1. Ceci s'écrivait il y a trente-cinq ans; les événements n*ont malheureusement pas donné tort à ces prévisions pessimistes.

losophes dignes de ce nom doivent réunir de leur côté tous leurs efforts pour nous donner le souverain desideratum, la Morale Scientifique.

Si nous suivons dans leur pénible histoire la marche des connaissances humaines se constituant petit à petit, morceau par morceau, pas à pas, nous puiserons dans cette étude de puissants motifs d'espérance, nous y découvrirons que les sciences les plus inébranlablement construites ne furent à leur début qu'un amas d'hypothèses incohérentes et d'enseignements contradictoires. N'est-il pas dès lors permis de penser que la science de la morale, jusqu'à présent dans un état d'empirisme barbare, d'arbitraire dogmatisme et d'instabilité, en est encore à la première phase d'une évolution qui doit l'amener finalement à l'état de science parfaite, ce qui veut dire pleinement constituée sur la double base de Texpérience et du raisonnement, en d'autres termes à l'état de science pleinement adéquate à son objet et à son but?

Ainsi c'est forcer la logique des choses que de conclure à la négation d'une morale vraie, une et absolue, d'une morale naturelle, dans la haute acception du mot, de ce que, envisagée dans les constitutions positives, c'est-àdire factices, dans lesquelles elle s'est exclusivement produite jusqu'à ce jour, la morale ne nous offre qu'un abime d'inconséquences et d'aberrations.

84. Nous avons dit, et l'on ne saurait rejeter cette définition, qtïe la morale positive est le code des mœurs qu'une société impose à ses membres comme condition première de sa durée. Que serait dès lors la morale vraie, si ce n'est celle qui serait appropriée à une société vraie? La question de la morale vraie se trouve donc ramenée

à la question delà société vraie ou parfaite. Mais cette société théorique est-elle une supposition que la science puisse admettre ? Est-elle du domaine légitime de l'expérience et de la raison, du domaine de la spéculation scientifique? A-t-elle donc dans la nature des choses ses lois naturelles, qu'il ne s'agirait plus que de découvrir et de soumettre à Tapplication ? Ce sont là des points qui méritent certainement toute Tattention des philosophes, qui méritent d'être examinés à fond et tirés au clair.

Que l'imposante grandeur d'un semblable sujet ne nous détourne pas de le mesurer d'un coup d'oeil.

85. L'homme est un animal sociai,7roXinxovÇwov, comme Aristote le déclare. Or en nous poussant tous à nous réunir à nos semblables et à combiner nos besoins^ nos intérêts et nos activités, la nature (pour employer la figure consacrée) a indubitablement un dessein — de la même manière qu'on peut dire qu'elle en a un en réunissant sous une môme enveloppe prolectrice les divers constituants essentiels de Tœufoudu gland d'où sortira un poulet ou un chêne — ,1e dessein de nous procurer par là la normale et pleine satisfaction des besoins inhérents à notre organisation d'êtres humains.

Donc la société humaine a un but naturel logique, un but préétabli dans le système universel : placer l'homme dans des conditions d'existence en harmonie avec sa nature. Et par conséquent le caractère qui distingue essentiellement la société parfaite, la société idéale, c'est qu'elle soit constituée pour le bien de tous ses membres, et de manière à profiter à chacun dans la plus large mesure possible.

J'ai lieu de m'attendre à rencontrer ici une objection ; je vais essayer de la prévenir.

S'il existe en puissance, dira4-on, un type naturel unique de société et de morale, c'est-à-dire conforme lui tout seul aux lois de la nature humaine, comment se fait-il que ce produit naturel ne soit pas apparu naturellement, c'est-à-dire spontanément, et en même temps que l'homme lui-même? Si cette société et cette morale parfaites sont un attribut de l'humanité, comment se fait-il qu'elles restent encore plongées dans le sein nuageux de Tidéal, ou, pour mieux dire, qu'elles n'existent que dans Timaginalion de quelques rêveurs, et qu'il ait été donné à tant de sociétés mauvaises et de fausses morales de régner à leur place dans le réel ?

Je trouve ma réponse dans un fait capital d'anthropologie que j'ai déjà eu l'occasion de signaler. L'homme, à la différence des autres espèces, n'arrive point d'emblée à être entièrement lui-même, c'est-à-dire un homm.e, et non point seulement un animal. Ce n'est pas la nature qui le fait tout entier ce qu'il doit être : elle le commence, c'est à lui de s'achever. Et il n'y parvient qu'en appliquant sa volonté et son intelligence à élaborer longuement, patiemment et péniblement des dons d'une richesse incomparable, mais qu'il ne trouve en lui qu'à Tétat brut, à l'état de rudiment. J.-J. Rousseau a eu certes grandement tort en disant que l'homme sortit parfait des mains du créateur; c'est précisément le contraire qui est la vérité.

La nature n'enfante que l'homme animal, c'est-à-dire l'embryon de l'être humain proprement dit, de l'être humain au point de vue moral et social. A cet embryon elle a abandonné tout le soin de se pousser lui-même à son développement complet en découvrant une à une les lois auxquelles elle Ta assujetti, et en réglant sur

ces lois sa conduite et tous les actes volontaires de sa vie vis-à-vis de son milieu.

Ainsi s'explique comment la vraie société et la vraie morale ne furent point contemporaines de l'apparition de rhomme sur le Globe. Gomme les sciences, comme les arts, comme le langage écrit et parlé, elles sont l'apanage de l'humanité, sans doute ; mais pour revêtir chacun de ces divers caractères qui lui sont propres, celle-ci devait être parvenue jusqu'à un certain degré de son évolution historique, et, pour atteindre cette hauteur, l'homme, je le répèle, a dû s'y élever lui-même par l'emploi volontaire et raisonné des puissances psychiques et physiques attachées à son organisation.

Donc déterminer les lois naturelles de la société et de la morale, et, ces lois connues, en réaliser l'application, c'est le double problème posé à Thomme par la nature, la double lâche qu'elle lui a prescrite comme la condition et le prix de son bonheur.

Les pouvoirs et les devoirs de l'initiative humaine ainsi déterminés par la théorie, se présente la question pratique, la question des voies et moyens : Quid agenduml Où chercher et comment découvrir ces principes naturels, ces secrets principes de la science sociale et de la science morale ? Où est l'étoile polaire, où est la boussole, où est l'orientation qui nous sont nécessaires pour nous diriger dans une recherche si nouvelle?

Certes, loin de moi la prétention insensée de soulever de mes faibles épaules le formidable fardeau de cette difficulté, mais ce qu'il me sera peut-être donné de faire, c'est de fournir pour la solution de l'immense problème quelques indications lumineuses que de plus habiles sauront utiliser.

86. Tout ce qu'on a dit et qu'on pourra dire contre la doctrine des causes finales* ne fera pas que la proportionnalité entre les organes et les fonctions, et l'unité d'action et de but entre les parties essentielles d'un même organisme, ne soient d'une manière générale une loi fondamentale de la nature vivante, et qu'un tel principe n'ouvre à l'induction biologique une carrière immense et relativement sûre. C'est cette indication théorique capitale qui a conduit Guvier à la restauration de tout un monde d'espèces éteintes, et cela au moyen de quelques vestiges fossiles. Or n'avons-nous pas toute raison de croire que, si la notion des < harmonies organiques > a mis les naturalistes à même de reconstituer le plan d'une foule d'organismes fort complexes avec quelques-uns de leurs débris pour toute donnée, la psychologie et la sociologie pourront, avec non moins de chances de succès, appliquer le principe d'autres harmonies à la détermination de la loi des rapports moraux et des rapports économiques destinés à lier entre eux les membres de la société humaine?

La science nous autorise à affirmer que l'homme, puisqu'il est manifestement constitué pour vivre sous un certain régime social prédéterminé, c'est-à-dire adéquat à sa nature — comme l'oiseau encore dans l'œuf maternel est prédestiné à vivre d'une vie aérienne — , porte dans la structure de son esprit tous les ressorts, tous les éléments intellectuels et affectifs, au moyen desquels cet organisme social pourra se constituer, fonctionner et accomplir son cycle d'existence.

1. Voir sur ce sujet un chapitre intitulé Origine et Finalité^ dans mon Ontologie et psychologie physiologique, 1 vol. in-42, Paris, 1871.

MORALB POSITIVE ET MOKALE NATURELLE 137

87. L'observation psychologique a depuis longtemps constaté que, au-dessus de ces mobiles deTâmepar lesquels nous sommes poussés, comme le reste des animaux, à pourvoir aux besoins de notre organisme individuel et à ceux de la conservation de l'espèce, il en est d'autres d'un caractère et d'une destination tout différents, des inclinations de l'âme dont le but n'est point, d'une manière directe et immédiate, le développement et la reproduction de l'animal humain, mais l'utilité d'un organisme supérieur, la Société, au sein duquel cet animal est appelé à vivre, et dont il est pour ainsi dire la cellule constituante. Tels sont les sentiments sociaux.

Cette dénomination désigne une classe psychologique incontestablement très naturelle, mais dont les limites et les divisions n'ont pu jusqu'à présent être déterminées avec une rigueur scientifique. On en est réduit encore à cet égard à des vues conjecturales et vagues, la classification des facultés mentales en général étant toujours arrêtée par des difficultés qu'on dirait insurmontables. Toutefois, quelle que soit en cela l'insuffisance de nos lumières, il est une démarcation manifeste qui partage le domaine psychologique. Pourrait-on ne pas voir une différence générique profonde entre le penchant par lequel hommes et bêtes sont poussés à se nourrir et à s'accoupler, et cet autre penchant qui nous incite à faire du bien à nos semblables, et dont la satisfaction est tout entière à réaliser et à contempler le bonheur d'autrui? Ce qu'on appelle la bonté, l'humanité, la charité, appartient donc sans contredit à une classe distincte de celle où se rangent l'appétit digestif et l'appétit sexuel. En même temps nous saisissons sans effort le lien gêné-

rique qui rapproche dans un groupe commun la bonté et la vénération, toutes deux servantes de l'intérêt social, la première soufflant le zèle du bien public, la seconde pliant les volontés à la loi de hiérarchie.

Un examen superficiel suffit donc pour nous faire reconnaître deux facultés psychiques manifestement appropriées d'une manière spéciale à l'intérêt collectif et universel ; une investigation attentive nous amènerait à en découvrir plusieurs autres de même ordre. Nous nous arrêterons sur une seule; elle domine cet ordre tout entier et lui sert de type. Elle est la faculté morale, c'est-à-dire sociale, par excellence, car elle est en quelque sorte le sceau du pacte naturel tacitement formé entre chaque homme et tous les hommes — et tout ce qui vit dans l'univers, pourrait-on ajouter peutêtre. Les philosophes l'ont diversement nommée amour du devoir, sentiment dujuste^ conscience morale, sens moral.

Cette haute puissance de l'âme est comme le centre et le point culminant du domaine de la morale ; aussi, posséder la vraie théorie du Devoir, c'est avoir rencontré le carrefour central d'où rayonnent et où convergent toutes les grandes avenues de la science éthique.

88. Pour étudier le Devoir,comrne pour étudier le Beau, comme pour étudier la Chaleur ou la Lumière, il faut partir d'un phénomène réel, d'un fait dobservation, d'une donnée primitive et certaine, et cette donnée fondamentale et d'une certitude absolue, c'est un mode subjectif déterminé. Là, cet axiome subjectif s'appelait la sensation de chaleur, la sensation de lumière, le sentiment du beau ; ici, c'est le sentiment du Devoir,

Nota, — Hâtons-nous de faire remarquer que le sentiment du devoir n'implique pas pour nous la notion du devoir ; autrement dit ce que nous entendons par ce mot, ce n'est pas un acte intellectuel, un jugement par lequel nous discernons ce qui est vraiment devoir de ce qui ne Test pas, mais un état de passion, d'impulsion, qui consiste dans le besoin d'acquitter notre dette éventuelle, quelle qu'elle puisse être, mais sans nous en donner nécessairement la juste connaissance, et en pouvant même nous laisser à cet égard dans l'ignorance ou l'erreur la plus complète.

Cette vérité réelle et primordiale (le fait subjectif d'éprouver le besoin de remplir le devoir ou de bien agir) est convertie par la raison en une vérité logique appelée eff'et.

Ce phénomène de conscience étant donné, et la raison le concevant comme un effet, elle en déduit trois autres

faits comme triple générateur ou triple cause de ce fait primordial. Ces trois facteurs sont : 1® une faculté spécifique du moi, puissance subjective; 2* des conditions^ des circonstances objectives spécialement appropriées à la stimulation, à la mise en jeu et à l'alimentation de cette faculté ; 3"* un mécanisme de rapport ou oi^ganlsme par l'intermédiaire duquel l'action du dehors s'exerce sur la force intérieure pour faire éclater le phénomène intime de conscience que nous avons nommé Sentiment du Devoir.

Gela posé, la théorie du Devoir, comme la théorie du Son, de la Lumière, de la Chaleur, ou encore comme la théorie du Beau, se décomposera méthodiquement en trois sections : la Psychologie du Devoir^ ou théorie du devoir subjectif; la Physiologie du Devoir, ou théorie des actions organiques interposées et servant d'intermédiaires entre le sens du devoir et ses excitateurs spécifiques du dehors ; et \di Physique du Devoir , ou théorie du devoir objectif.

Avant d'aller plus loin je crois à propos de faire l'application de ces distinctions à un cas particulier d'un ordre parallèle afin de convaincre tout d'abord le lecteur que de telles distinctions ne sont pas une fantaisie, mais qu'elles sont fondées sur la nature des choses et ont à la fois leur raison logique et leur utilité pratique. Nous: prendrons notre exemple dans la médecine.

Une même lésion delà fonction visuelle peut être due indifl'éremment, ceci est incontestable, à la lésion propre, « idiopathique >, de l'un quelconque des trois facteurs essentiels de la fonction *.

1. Consulter les chapitres sur la théorie de la Fonction et des Equivalences pathogéniques^ dans mes Essais de physiologie philosophique^ 1 vol. in-8«, Paris, 1866, et dans mon Electro-dynamisme vital^ 1 vol. in-8», Paris, 1855.

On peut être privé de voir ou voir mal,

Premièrement, par l'effet d'une altération propre du sens visuel. Il existe en effet d'abondants exemples démontrant que, sous l'influence d'une impression purement psychique, telle qu'une idée préconçue, une suggestion, dont l'imagination est fortement frappée, la faculté devoir peut être momentanément suspendue, et sans autre cause * ;

Deuxièmement , par une altération de V organe visuel ;

Troisièmement, par une altération de Vagent visuel, c'est-à-dire par l'insuflGisance ou par l'excès d'intensité de la lumière éclairante, ou encore par une qualité défectueuse de cet agent ou de son milieu de propagation.

Il me paraît inutile d'insister pour faire comprendre que la notion de cette division ternaire du générateur fonctionnel et de l'équivalence pathogénique de ses trois facteurs, est d'une importance de premier ordre pour le médecin, et qu'elle constitue pour le diagnostic un gouvernail sans lequel il ne peut aller qu'en dérive.

89. On qualifie àQ moral ce qui est en conformité avec le Devoir, et cette qualité porte le nom de moralité. Et, cela dit, ne comprend-on pas que, pour juger de la valeur morale d'un acte, pour en apprécier sainement la moralité, le moraliste, de même que le médecin, doit se placer au triple point de vue de la règle diagnostique qui vient d'être posée ? Ma conduite ne peut-elle pas être à la fois subjectivement morale et objectivement immorale, ou vice r)ersa, c'est-à-dire morale ou immorale par l'intention, et en même temps immorale ou morale par l'ac-

1. Ceci s'écrivait environ quinze ans avant que Charcot eût réhabilité Thypnotisme.

tionî Et, pour évaluer le mérite ou le démérite de nos actes, n'est-il pas indispensable de les considérer sous ces deux aspects opposés, celui de la subjectivité et celui de l'objectivité?

Si Ton doit s'en rapporter àThistoire, le fratricide de Timoléon, l'assassinat commis sur César par Brutus, les auto-da-fé d'un fanatique sincère et animé d'une charité sans bornes, tel que fut saint Dominique, peuvent être classés parmi les actes d'une vraie et haute moralité subjective, tandis qu'au point de vue objectif ils sont ou d'une moralité douteuse ou d'une épouvantable immoralité. On ne saurait contester que si brûler un homme pour sauver son âme des flammes éternelles, et immoler également un autre homme, mais en vue de le dépouiller ou de s'en venger, sont deux crimes atroces, ils ne le sont pas du moins tous deux au même titre, et qu'il y a lieu d'établir entre eux une distinction profonde que la casuistique éthique ou juridique ne saurait méconnaître sans errer grièvement. Cette distinction a été saisie d'instinct par M. Henri Martin. « Le nom de Dominique, dit-il [Histoire de France, t. 4% p. 199), n'évoque dans la mémoire populaire que des images de sang et de tortures. Un immense anathème pèse sur la tête de ce moine, qui passe pour le génie de l'inquisition incarné. Dominique, pourtant, était né avec une âme tendre, avec Tamour de Dieu et des hommes. . . Le présent peut aidera comprendre le passé; la Révolution française a offert plus d'un exemple de ces contrastes terribles entre les caractères et les actes. On connaît les mœurs douces et les vertus privées de beaucoup de ces inflexibles champions de la Terreur qui immolèrent tant de victimes à l'unité politique, comme Dominique à l'unité religieuse. >

Ces tristesinstruments de laloi pénale qui louent leurs services à la société pour la débarrasser de ses réfractaires par la hache, la corde, ou par le cachot, ont choisi un rôle auquel Fintérêt social peut attacher une sorte de moralité objective, tandis qu'il est d'une hideuse immoralité à le considérer subjectivement, c'est-à-dire dans la conscience de Tindividn, auquel Tappât du salaire a dicté seul le choix de sa profession.

90. La science de la morale se dédouble en deux plans distincts: la Spéculation et l'Application ^ Et chacune de ses trois grandes sections causatives comporte ce dédoublement.

Dans Tordre spéculatif, la morale subjective se propose la connaissance des facultés morales, et principalement de celle d'entre elles que nous nommons l'amour du bien, Famour du devoir, la conscienciosité, le sens moral. Elle se donne pour but la connaissance de ces pouvoirs de l'âme considérés dans leurs caractères respectifs et dans les rapports qu'ils soutiennent, dans le mécanisme psychique, non pas seulement vis-à-vis les uns des autres, mais encore avec toutes les diverses autres facultés, tant intellectuelles et sensorielles qu'émotives ou passionnelles.

Ce département de la science est compris dans le domaine de la psychologie pure.

Dans l'ordre de l'application, la morale subjective a pour objet la culture de la conscience morale ; sa tâche est de développer en nous principalement l'amour du vrai, du juste, du devoir, et, d'une manière générale,

4. Voir mes Aperçus de Taxinomie générale, 1 vol, in-8», Paris, 4899 , S 448.

144 NOUVELLES RECHERCHES SUR l'eSTHÉTIQCE ET LA MORALE

d'amener à leur développement relatif normal ces penchants d'ordre supérieur que Charles Fourier a désignés sous le nom générique d'unitéisme^ et Auguste Comte sous celui d'altruisme. Sa fonction, en d'autres termes, est d'élever notre caractère, de faire prédominer en nous Thumanité sur la pure animalité. Ses moyens d'action s'adressent directement à la raison et au sentiment; elle vise à nous convaincre et à nous toucher. Cette sphère d'action est celle du moraliste proprement

dit.

91. La morale physiologique a été inaugurée par l'ouvrage si connu du célèbre Cabanis; Gall et son école sont venus depuis lui donner une impulsion extraordinaire, dont les effets malheureusement ont été peu durables. De nos jours la morale physiologique est cultivée, sous le double aspect de la spéculation et de l'application, par les médecins aliénistes. Les plus doctes et les plus zélés d'entre eux ont institué à Paris, sous le nom de Société Médico-psychologique, une académie consacrée à élaborer les problèmes de cette branche nouvelle de la science. Cette intéressante association a convié la philosophie à venir partager ses travaux, et la noble invitée n'a pas manqué de députer plusieurs de ses plus éminents représentants à ce banquet spirituel, où médecins, physiologistes et psychologues se trouvent fraternellement réunis pour l'honneur et le bien commun delà science ^

Dans mon Electro-dynamisme vital , un in-S** publié à Paris en 1855, et dans mon Cours théorique et pratique

i. Ces lignes s'écrivaient à une époque, déjà lointaine, où la Société médico- psychologique comptait, parmi ses membres les plus assidus et les plus a ctîfs, Bûchez, Garnier, Paul Janet, Alfred Maury, Cerise, Louis Peisse.

de Braidisme ou hypnotisme nerveux ^ în-8o paru e a 1860, j'ai signalé dans la suggestion hypnotique un agent de moralisation et de perfectionnement mental non moins puissant qu'inattendu; mais les préjugés d'une science routinière et sans largeur d'esprit ont étouffé ma voix *.

Dans les deuxouvragessusindiqués, et dans plusieurs autres écrits qui les ont suivis, j'ai avancé les propositions ci-après :

1* Toutes les facultés mentales sont reliées individuellement à la périphérie ou aux viscères par des couples de conducteurs nerveux {afférent et efférent) à elles propres, qui les placent sous l'influence d'agents physiques, extra ou intra-organiques, constituant respectivement pour chacune d'elles de véritables excitateurs spéciaux ;

2^ Par un emploi approprié de ces agents physiques des facultés mentales on peut modifier l'état actuel de ces facultés et, de plus, accroître ou diminuer leur puissance d'action, leur énergie ;

3** A la faveur d'un certain état d'innervation du cerveau, état qui s'offre spontanément chez un petit nombre relatif de personnes, mais qu'on peut produire artificiellement chez la plupart, toutes les modifications de Tétre psychique, celles des sens, celles de l'intelligence et celles des facultés affectives, de même aussi que celles de la vie organique, peuvent être déterminées instantanément par la pure affirmation de l'effet biologique que Ton se propose de faire apparaître.

1. Depais que j*exhalais cette plainte amère, les temps et les mœurs sont bien changés : ce qui était conspué universellement tant que je fus seul à le prôner, est aujourd'hui acclamé par la science officielle, qui oublie de me savoir gré de mon initiative, et presque de la reconnaître, sans doute pour confirmer une fois de plus le sic vos non vobis de Virgile.

i 46 NOUVELLES RECHERCHES SUR L^ESTHÉTIQUE ET LA MORALE

Ces propositions, qui au premier abord peuvent sembler un défi au bon sens, mais que Texpérimentation établit d'une manière absolue, renferment des conséquences pratiques d'une portée incomparable, notamment celle-ci, à savoir que le médecin de Tâme ne doit pas se borner, pour agir sur elle, à la seule persuasion, qu'il doit y joindre l'emploi de moyens physiques et des artifices psycho-physiologiques dont j'ai depuis longtemps signalé le miraculeux pouvoir ; et enfin que la médecine de Tâme et celle du corps sont inséparables l'une de l'autre dans la pratique, et que par conséquent c'est le même praticien qui doit les exercer toutes deux cumulativement.

mentem sanari corpus ut œgrum^

Cernimus^ et flecti medicina posse videmus.

L'introduction générale de la machine à coudre dans les ateliers de couture a révélé que l'emploi de cet instrument affecte fâcheusement la santé morale des ouvrières ; par le mouvement continu de va-et-vient crural qu'il nécessite, il peut développer chez la femme une surexcitation vénérienne amenant parfois un vrai désordre mental qui peut se traduire par le désordre dans la conduite. Que peut le moraliste de la chaire ou du confessionnal pour porter remède à cette morbidité morale? Je ne vais pas jusqu'à dire que ses représentations et ses exhortations se montreront sans efficacité aucune, mais cette thérapeutique, qui ne s'adresse qu'à la raison et au sentiment, ne pourra être tout au plus que palliative, elle ne saurait être curative, puisque le siège du mal n'est pas dans l'âme elle-même, mais dans les organes externes de la génération, et que la cause morbide permanente n'est nullement de nature morale, mais est purement physique. Là où aura échoué toute l'éloquence

du prédicateur et du directeur de conscience, le médecin réussira sans peine. Celui-ci reconnaîtra que Tétat d'excitation mentale est le contre-coup, l'écho d'une excitation physiologique primitive, produite elle-même, par un travail insalubre, et il prescrira l'abandon de ce travail. La cause écartée, l'effet disparaîtra à son tour. Quand donc consentira-t-on enfin à ouvrir les yeux sur l'importance de cette grande loi que je signale en vain depuis tant d'années, la loi de l'Équivalence pathogénique, qui fait que la même altération d'une fonction, que cette fonction soit animale ou végétative, peut avoir indifféremment son « siège > dans l'un quelconque des trois facteurs complémentaires de celle-ci, qui sont le centre psychique, l'organe et l'agent externe ? Quand comprendra- t-on enfin que le diagnostic, soit en pathologie psychique, soit en pathologie somatique, est aveugle et exposé aux méprises les plus graves tant que cette loi ne réclaire pas de son admirable lumière? On attendra pour cela qu'un membre de l'Institut, professeur au Collège de France ou à la Faculté, s'avise de faire sienne mon idée ; et alors la vérité, qui, présentée par moi, est dédaignée, méprisée, fera aussitôt l'admiration et l'enthousiasme de la foule des courtisans et des moiftons de Panurge *.

92. La morale objective est le côté de l'éthique qui a excité le plus la curiosité et la pénétration de l'esprit philosophique. Elle est le thème sur lequel se sont exercés de préférence les génies métaphysiques les plus subtils. Il s'agit pour elle, au point de vue spéculatif, de détermi-

1. Celte prophétie s'est réalisée pour ce qui concerne Thypnotisme ; le reste viendra plus tard .

ner les conditions objectives du Bien moral ; nous avons assez insisté sur le sens précis à donner ici à cette expression. C'est en obéissant à la même méthode que le physicien,, ainsi qu'il a été longuement exposé plus haut, se donnela tâche de déterminer les propriétés de la lumière, du son, de la chaleur, en soi, c'est-à-dire abstraction faite .de toutes les qualités des sensations spéciales que ces agents ont la propriété de déterminer en nous. Qu'est-ce qui est bien, qu'est-ce qui est juste, qu'est-ce qui est dû, qu'est-ce qui est obligatoire en soe ? Serait-ce donc tout ce qui nous semble tel, tout ce qui s'affirme tel à notre conscience bien ou mal éclairée? Assurément non. Nous pouvons dire en effet du sens éthique ce que le poète philosophe a dit du sens esthétique (se rappeler que pour nous, comme pour Kant, le mot esthétique est pris dans son acception étymologique, qui vise le sentir en général, et non paà seulement le sentiment du beau) :

Et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont Tant que sur leur rapport les hommes jugeront.

93* Ainsi que je l'ai fait remarquer ailleurs et à maintes reprises, le témoignage de la conscience ne peut se passer du contrôle delà critique rationnelle et de l'analyse objective quand il s'agit de pénétrer l'essence des agents excitateurs de nos sensations ou de nos sentiments, car la conscience ne connaît ces agents que par les modifications qu'ils suscitent en elle, et nous avons appris que des agents très dissemblables peuvent s'attester à elle par des impressions identiques. Nous savons en outre que parmi ces agents distincts capables d'émouvoir en nous la môme faculté, il en est dont Taction est normale ,

et qu'il en est d'autres dont l'action est anomale, illégitime, trompeuse, mauvaise. Il importe dès lors, nous le répétons, de posséder un critérium ayant pouvoir de nous faire discerner les impressions véridiques d'avec les impressions mensongères ; de nous faire distinguer, par exemple, parmi les impressions de chaleur semblables, celles qui se rapportent à la vraie chaleur de celles qui seraient TefFet de Turtication, de la sinapisation ou d'un état fébrile ; il importe d'apprendre à distinguer la cassure illusoire du bâton qui plonge à demi dans l'eau d'avec une cassure réelle.

Quand Teau courbe un bâton, ma raison le redresse. Il nous importe de trouver une norme absolue, que je dirai mathématique^ nous donnant le pouvoir de nous assurer avec certitude si ce que nous sentons chaleur ^5^ réellement chaleur ou ne l'est point ; si ce que notis sentons beau ^5* réellement beau ou ne Test point; et enfin si ce que nous sentons ]\i%i%, obligatoire, moral, est moral, obligatoire, juste, en vérité ou seulement en apparence, et suivant une trompeuse apparence.

94.La morale objective appliquée a pour tâche de déterminer les lois de la société normale, et de plier à ces lois les institutions particulières ; elle a pour tâche de modifier le système ou plutôt les systèmes actuels des rapports sociaux, de façon à les faire concorder avec la morale vraie, c'est-à-dire avec la vraie justice, avec le vrai droit, avec levraijdevoir, avec le vrai bien.

Ce nouveau monde de la pensée éthologique et sociologique a eu pour explorateurs et premiers pionniers les nobles rêveurs à la recherche d'une société idéale, les «utopistes », dont Pythagore et Platon ne sont sans

doute pas les premiers en date, et dont la filiation remonte en tous cas par delà l'auteur de la célèbre Républiqtie, et s'est continuée à travers les commencements de l'ère chrétienne, le moyen âge et l'époque moderne, venant aboutir de nos jours aux Écoles socialistes. Rendre possible à chacun la satisfaction de ses besoins matériels, intellectuels et moraux et lé plein développement normal de ses facultés natives ; rallier tous les intérêts privés à l'intérêt collectif en les rendant de plus en plus solidaires entre eux, et à l'antagonisme universel substituer l'accord universel ; tel est le sens général dans lequel tendent aujourd'hui les recherches des réformateurs sociaux, hardis éclaireurs de la Morale Objective Appliquée. Et, à cet égard tout au moins, j'estime qu'ils sont dans les voies de la vraie science, et dignes, quels que puissent être les imperfections de leurs doctrines et leurs écartsd'imagination, del'attention grave des philosophes et du respect reconnaissant de tous *.

Toutes les sociétés passées ou présentes eurent ou ont pour devise : Chacun pour soi. La devise de la société à venir, de cette forme sociale, œuvre du temps, de la science et de l'expérience — qui sera en quelque sorte à la phase historique antérieure comme la vie extra-utérine est à la vie utérine chez les individus — devra être :

Tous POUR CHACUN ET CHACUN POUR TOUS.

95. L'étude de la morale sous ses diverses faces a été jusqu'ici, de même que celle de l'esthétique (au sens res-

1. Ces lignes datent d'une époque où eiistait encore en France an socialisme studieux, instruit, sincèrement et passionnément voué à l'œuvre d'une transformation scientilique de la société. Tout cela a été remplacé depuis par le socialisme bien différent des politiciens entre les mains desquels il n'est plus qu'une machine de guerre pour s'emparer du pouvoir.

LA THÉORIE DU DEVOIR 15i

treint), poursuivie à tâtons, au hasard, sans aucun plan d'ensemble, sans aucune donnée générale de méthode. Je viens de m'essayer à leur ébaucher à toutes deux un programme raisonné, et mon effort servira peut-être à les tirer de Tornière de l'empirisme.

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