LE BEAU ET LE BIEN
vertu. Il arrive même quelquefois que Tidée du bien, si elle se présente à notre esprit, fait disparaître le sentiment du beau et le remplace par de plus sévères émotions. Quoi déplus beau que la mer en fureur, quand elle met un navire en pièces, que Tincendie qui, dans une nuit obscure, fait jaillir ses flammes au-dessus des toits embrasés, que la bataille, etc., etc. L'âme est ravie par ces spectacles sublimes ; mais qu'une pensée morale vienne à la traverser, et ces beautés sinistres s'effacent, l'admiration fait place àl'horreur. Malheur à l'âme sensible qui peut alors savourer le plaisir du beau ! Il faut être artiste comme Néron pour chanter à la vue des flammes qui embrasent toute une ville... Vous le voyez, il y a dans la nature comme un immense domaine, empire exclusif de la beauté, où ne pénètre pas le bien. Nous avons donc raison d'affirmer que ces deux grands principes sont en essence très distincts. > {Rev. des cours K«., année 1866, p. 632.)
Si j'ai donné place ici à toute cette phraséologie de rhétoricien, c'est qu'elle est un parfait échantillon de la pauvreté et de Tincohérence d'idées que la philosophie oratoire apporte dans la question du bien et du beau, comme en tout autre sujet du reste, une vraie misère dont je la soupçonne véhémentement d'avoir le sentiment secret, car on semble s'efforcer de la dissimuler aux profanes par les artifices du style au lieu de l'exposer sincèrement en conviant chacun à y porter remède.
€ Qui donc vous parlera de vertu dans ce monde où tout vous parle de la beauté ? > s'écrie le conférencier après avoir tracé son tableau des beautés de la nature'. Certes il n'est pas indispensable que le beau nous suggère des sentiments vertueux pour attester qu'il est le frère jumeau du bien et qu'ils sont unis comme Oreste
154 NOUVELLES HECHEKCHES SUR l'eSTHÉTIQUE ET LA MORALE
et Pylade. Le beau, c'est la propriété par laquelle les objets font sur notre âme une impression agréable qui nous incite à agir d'une certaine façon à l'égard de ces objets ou de leurs analogues. Or je prétends que cet aiguillon qui pousse et dirige de la sorte notre activité est en soi un bien, c'est-à-dire que le résultat naturel de ces excitations est conforme à notre intérêt, tend à notre bonheur. L'impression de beauté que la vue des bois et des prairies, des montagnes et des ruisseaux produit sur l'habitant des villes, ne le soUicite-t-elle pas à quitter le séjour malsain des cités pour aller se repaître d'air pur,de lumière et de mouvement, et réparer ses forces plus ou moins atteintes ? N'est-ce pas vers les sources de la santé que la voie mystérieuse de l'attrait l'appelle à son insu ? Et n'est-ce pas là un bien ?
< Le lion... le cheval... cherchez dans ces créatures sans liberté, soumises aux lois fatales de l'instinct, quelque trace de l'idée du bien ; vous ne la découvrirez pas, alors que vous y découvrirez l'impression radieuse de l'idée du beau. Muets sur le devoir, muets sur la vertu, ils ne parlent que le langage de la beauté, et le font entendre à votre âme émue. > Dieu, que d'erreurs sous ces belles phrases !
On serait presque tenté de croire que l'auteur s'est arrêté à une pensée des pjus étranges, celle de nous prouver l'indépendance réciproque du bien et du beau en nous faisant voir que ces belles bêtes, qui sont, à son dire, sans liberté et soumises aux lois fatales de Vinstinct^ sont douées de beauté et en même temps dénuées de vertu ! A ce compte, n'eùt-il pas été préférable de prendre un exemple plus proche et plus saisissant, celui des belles femmes, qui, on ne le sait que trop, ne sont pas toutes vertueuses et bonnes ?